Ma
drôle de Valentine, ma jolie môme, mon ptit lot…
Je sais, tu t'appelle pas Valentine… Et après?J'sais pas comment tu t'appelles. J'sais pas ton âge, d'où tu viens, où tu vas. Dans quel état tu m'fais errer. J'sais rien de toi.
T'es juste ma drôle de Valentine.
 
Au travers des volutes bleutées, je te regarde, tu es belle.
Sur l'estrade, les musicos reviennent, tranquilles, prêts pour leur dernier set.
Ils reprennent leurs instruments, se concertent… Le piano attaque. Tempo lent. Ballade autour de minuit. Quelques accords puis la voix plaintive du sax résonne dans le club. Le gars qui joue est une montagne, un géant noir aux cheveux blancs. Impressionnant à regarder quand il s'avance sur le devant de la scène et balance sa pipe d'or en soufflant des notes longues, espacées…
Toi tu n'as d'yeux que pour la trompette. Un jeune beau gosse, bien coiffé, le regard un peu paumé au-dessus des nuages de fumée. Il attend son chorus, remuant un peu la tête en mesure. De temps en temps, il regarde le sax et sourit. Il a l'air bien.
Le piano reprend le thème, les quelques connaisseurs applaudissent le sax qui remercie d'un grand sourire franc.
J'ai de la musique plein les oreilles mais j'ai de toi plein les yeux… plein le cœur.
 
Deux semaines maintenant que nous nous retrouvons tous les soirs dans cette boîte de jazz.
Même endroit, même heure, mêmes verres sur la table, même absence de conversation.
Mêmes frissons quand tu me regardes. Même sourire quand je te regarde.
 
Tout à l'heure, dans cet hôtel minable du carré français, tu me diras en anglais des mots d'amours que je ne comprendrai pas. Et ça te fera rire. Et ton rire sonnera clair comme les notes qui sortent du trombonne.
Tu joueras avec tes cheveux en te regardant devant la glace. Tu me demanderas mon avis: "Et comme ça, je te plais? Plus frisée? Et en blonde?…"
A ce moment là, même chauve, je crois que j'aurai envie de toi. Je le dirai. Tu riras encore en te jetant dans mes bras. Nous tanguerons jusqu'au lit. Le sommier s'affaissera sous nos deux corps. Nous recommencerons alors ces gestes qui sont toujours les mêmes, en étant différents chaque fois…
Variations sur le thème "je t'aime". (Salut Gainsbarre… )
 
Dans le matin tu t'en iras… très vite. Promesse de retour. Rendez-vous où tu sais…
La porte se fermera derrière toi, et moi j'allumerai ma première Pall Mall de la journée.
Et je penserai à tout sauf à toi. Tant d'heures sans toi…
 
Salle enfumée. Chocs des verres. Les hurricanes montent à la tête. Le batteur achève son solo. Salve de bravos.
Le beau gosse s'avance. Penché sur le sol, il porte sa trompette à la bouche. Dans cette lumière incertaine, on dirait un vieil adolescent. Un son presque imperceptible sort de l'instrument. Chaque note est son dernier souffle. On entend vibrer les poumons du souffleur. Le piano a disparu. Même les pinceaux du batteur se retiennent de caresser les peaux. Instant rare. Plus personne ne respire que l'homme à la trompette qui souffle murmure, qui souffre.
 
Ton regard ne quitte pas l'artiste asthmatique. Tu es fascinée, hypnotisée. J'aime ta façon de le regarder. Tu te vois trompette, tu te sens trompette.
Moi j'm'en fous. Je te vois, toi, et je me sens moi. Je suis bien.
 
Et surtout, surtout, si tu tiens à moi, ne change pas ta coiffure pour moi, ne change pas ta voix, ta façon de parler, de me regarder… ne change pas ton sourire… Change rien, poupée... Reste avec moi... Reste... Avec toi ce sera la Saint Valentin tous les jours…
 
Play it again Chet…
 
Bourbon Street, New Orleans, 1993.
 
 
 
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l'auteur? Pascal.. . . .
 
acoun@infonie.fr