| Tous les soirs, à sept heures, j’ai rendez vous avec Bob pour qu’on aille ensemble chez Bernie’s. Le plus souvent, je me pointe sur le coup de la demie, juste pour l’apéro. Sa piaule n’a rien d’un palace, vraiment rien. Elle sent le tabac froid, le mauvais vin rouge et la chaussette sale. Des fois je le trouve en compagnie, mais pas très souvent par les temps qui courent. Bob traverse une mauvaise passe. Il se fâche pour un oui pour un non, il boit trop, il digère mal, Bref, il déconne. Vers moins le quart, y a l’Italien qui se pointe. Luigi, c’est le bassiste. "-Ciao Bello, je l’accueille comme tous les soirs. - Ciao Tutti", il répond invariablement. Et tous les soirs ça nous fait rire. Va savoir pourquoi... Bob se lève péniblement et va s’asseoir sur une chaise à la table qui est encombrée de paperasses, de partitions et autres choses parfaitement inutiles. On le rejoint, avec Luigi. Il y a trois chaises... Heureusement qu’on n’a pas formé un quartet... Histoire de se donner du courage, on vide un verre ou deux. on discute de tout et de rien, on échange des impressions. A vrai dire, c’est rarement marrant... Pendant ce temps, l’horloge continue imperturbablement ses tours de piste. Huit heures. C’est le moment d’y aller. Au Bernie’s, les premiers clients sont déjà à table. On doit commencer dans une heure. Depuis cinq ou six mois, on commence toujours la soirée chez Monsieur Bernard. Il paie pas très bien mais il est sympa. Chaque fois qu’un client nous allonge une pièce, on croirait que c’est dans sa poche qu’elle rentre direct. Il sourit et sa tronche un peu bouffie s’éclaire d’un seul coup, genre feu d’artifice. J’exagère un peu, mais à peine. Des gars comme Monsieur Bernard, on n’en trouve pas tous les jours... pas moi en tout cas. Au Bernie’s, donc. On y va à pince à travers les rues déjà presque désertes. Ce bled est vraiment pourri : après dix heures, c’est le Sahara sans le soleil. Et moi, je ne le vois guère, le soleil. je dors le jour. Ca évite au moins de penser... Tout à l’heure, sur le chemin du retour, on hantera quelques rades plutôt minables, histoire de se rincer un peu la glotte.. On aura surtout peur de se retrouver à la rue, tout seuls. Dans les dix mètres carrés de la piaule à Bob ce serait pire, alors on choisira le moindre mal, et nos foies en subiront les conséquences. Le long du comptoir, les minutes mettront des heures à passer, sinon plus. Bob racontera sa vie, avec une version différente comme tous les soirs. Tantôt il aura joué avec Chet Baker, tantôt avec Coltrane. Les jours de fête, avec les deux à la fois... Neuf heures moins dix. Le Bernie’s, c’est le seul endroit pour noctambules du pays. Aujourd’hui la salle est presque bondée, quinze, vingt personnes, des vieux et des jeunes, mais plutôt des vieux. Comme d’habitude, les hommes sont une majorité des deux tiers. De toute façon, on est venus pour le boulot, pas pour le plaisir. je me contente d’un vague soupir. Ravi de cette affluence inhabituelle, Monsieur Bernard m’attrape par le bras. il a une poigne de fer, le bougre ! Douze ans dans la marine, une enfance de fils de maçon, ça n’est pas rien. D’ailleurs, la vie en général, ça n’est pas rien. Je ne sais pas si j’échangerais la mienne contre celle de Monsieur Bernard. Je crois bien que oui. Il a presque l’air heureux, lui. "T’as vu un peu tout ce peuple? Les affaires marchent ce soir... Foutez en un coup, tous les trois!" me conseille-t-il dans un souffle. Il a sans doute raison. Tranquillement je regarde Bob s’installer au piano. Luigi accorde sa contrebasse avec des gestes d’amoureux. Notre set est parfaitement au point, un enchaînement de 12 standards, pas un de plus. Entre deux morceaux, on fait semblant de se concerter, comme si on cherchait l’inspiration ailleurs que sur nos pense bête. Le public aime bien, il s’estime flatté si on lui donne l’impression de réfléchir à la meilleure façon de lui faire plaisir. Une attention toute particulière, une marque de respect. Pendant que je fixe une anche, Bob envoie les premiers accords pour mettre les gens dans l’ambiance. "Night in Tunisia" claironne Bob, "In French: une nuit à Marrakech!" Les mangeurs réagissent à la manière des escargots qui garnissent leurs assiettes, mollement. Une moue au centre droit, un rire avorté au fond à gauche. S’en suivent six minutes de Bop plutôt sage. Derrière le bar, Monsieur Bernard bat la mesure à contretemps avec des gestes d’encouragement. Pauvre Bernard... Au moins un qui y croit encore. Moi, à mon âge, j’ai largement eu le temps de me faire une raison... "-Cet été, on s’envole pour La Nouvelle Orléans, répète Bob dix ou quinze fois par an... Tu verras, là-bas c’est pas pareil, les gens connaissent ce que tu joues, le jazz, ils sont nés dedans... Et puis on peut se faire connaître. Il y a des producteurs, des journalistes, des musiciens établis... Vite fait, on devient des pros..." Quand je lui demande ce qu’on fera après, il baisse la tête et se sert un autre verre, encore plus plein que le précédent. Je n’insiste jamais, il pourrait se mettre à chialer et ce serait vite gênant parce que moi aussi... J’arrête de regarder Monsieur Bernard. Vaut mieux penser à autre chose! D’ailleurs on a fini. C’est drôle, ce soir, l’atmosphère me paraît différente. Pourquoi donc? Je lève les yeux afin d’examiner la salle. Ah... j’y suis... Ce gros lard, à gauche... c’est un étranger. Un allemand, sans doute. Il aurait assez le genre, la carcasse Mercedes, si vous voyez... Je l’épie sournoisement. Ses pieds chaussés de mocassins sont aussi maladroits que les mains de Monsieur Bernard. sa femme ne pipe pas mot, comme si elle attendait un signal du Maître et Seigneur avant de se manifester. Début sans gloire de Line for Lyons, et à deux voix encore ! Soudain, voilà Bob qui se met à jouer faux, faux comme c’est pas permis. Je le regarde. Mais non pas Ré septième, imbécile ! Pas là en tout cas. Mais qu’est-ce qui t’arrive bon Dieu ? Inquiet, j’abandonne l’allemand pour chercher ailleurs la, cause du massacre. La repérer ne me prend pas plus de deux secondes. C’est une blonde assez fadasse, une toute jeunette qui bouffe en compagnie d’un habitué, un vieux schnock plein aux as. Bob lui balance des flopées de clins d’oeil à peine discrets. Le con... Il va nous faire avoir des ennuis !Sans compter que le vieux schnock nous allonge souvent un billet à la fin du set pour épater son monde, avant d’essayer de le mettre au paddock. Quel con ce Bob ! Et ça marche, en plus: la fille sourit, il bombe le torse et moi je commence à angoisser sérieusement. Je regarde Luigi qui fait des efforts désespérés pour essayer de ramener l’ahuri sur le bon ton. S’il gardait le rythme, au moins, mais non ! faut encore qu’il en rajoute. J’ai de plus en plus de mal à le suivre. Il astique son clavier comme un damné. Heureusement, la fin du morceau est proche. Je souffre le martyr. Luigi a rendu les armes et attend la fin, résigné. Le vieux schnock, lui, regarde Bob, visiblement très mécontent. Le patron, planqué derrière le bar, me fait un signe de la main et je fais semblant de n’avoir rien vu. Dans ces cas là, deux solutions : ou bien on arrête les frais, ou bien on se défonce. Changer de braquet pour faire passer le coup. Après une seconde d’hésitation, j’opte courageusement pour la seconde. Jouons notre va-tout et en avant pour Sweet Georgia Brown ! Et Une, Deux, Une deux Trois Quatre... C’est parti ! Oh là là ! Ca ne va pas bien loin. Complètement dans son nuage, Bob se plante dès la troisième mesure. L’italien vire au vert, la compassion ennuyée cède la place à une colère légitime, il a une famille à nourrir le Luigi ! Des rires éclatent dans la salle, le plus gros étant celui du vieux schnock, bien entendu. La fille rigole aussi et Bob me lance un regard désespéré. "- Qu’est-ce qu’on fait ?" me supplie-t-il en muet. Je hausse les épaules, du coup le sax manque de me tomber des mains. La première fois en vingt ans de carrière. Subitement, je la vois défiler devant mes yeux, cette "carrière". Que de méandres pour sortir gonflé d’importance du Conservatoire Municipal et aboutir au Bernie’s ! Que de temps perdu. Il n’y a plus qu’à faire face, c’est clair. Même plus question d’essayer de redresser la barre. J’avise le public tandis que les rires s’éteignent peu à peu, faute d’aliment nouveau. "- Heuuh... ‘Scusez-nous, Messieurs Dames ! Comme vous voyez, nous ne sommes pas tellement en forme ce soir. Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. Je suis désolé..." J’ai de quoi l’être , en effet ! Vieux Scnock étale ses pieds sous la table. Il n’en peut plus, c’est visible ! Une voix fuse pour lancer qu’on ferait mieux de se recycler dans un trio comique. Fumiers, Salopes ! Ca les amuse, eux. Ils ont de quoi manger et seulement peur de leur chef de service ou de leur patron. je baisse la tête. "- Luigi, Bob, on s’en va ! - On s’en va, pourquoi ?" trouve encore le moyen de demander l’autre andouille. Un comble... Mais je n’ai pas le temps de lui donner les explications adéquates. Déjà, voilà le patron qui me tombe dessus toutes griffes dehors. C’est toujours sur moi que ça tombe... "- C’est ce que vous avez de mieux à faire ! glapit-il. Et n’y revenez pas, je vous le conseille, bande de minables !!..." Je devrais l’insulter, le traiter de con et lui dire ce que j’ai sur la patate, et Dieu sait si j’en ai. Je choisis pourtant le silence le plus méprisant de ma collection. Les clients comptent les coups, ça les amuse, ça aussi. Dehors, il fait froid mais la pluie n’est pas au rendez-vous. Après une deuxième bordée d’injures transalpines en direction de son pianiste, Luigi vient me serrer la main, longuement, sans un mot, ses yeux seuls me parlent, embués de larmes retenues. "- Ciao, Bello" je lui glisse à voix basse dans la nuit. J’ai une grosse boule dans la gorge. Il s’en va, très vite... Penaud, Bob s’approche de moi comme pour s’excuser. Il a enfin l’air de réaliser où sa connerie vient de nous emmener. Furieux, je l’envoie sur les roses, lui aussi, lui et tous les autres... "- T’es un abruti, Bob ! Tu m’écoeures tellement t’es con !..." Ses yeux se posent sur moi, étonnés d’abord, puis haineux. Ca fait neuf ans que je le connais, neuf ans que je le supporte. Pour lui c’est la même chose... neuf ans... Et puis Merde !... Je me revois tout fier de mon premier saxophone, entre Papa et Maman, Premier Prix au Conservatoire Municipal, brillant espoir. Espoir nettement plus terne, avec les cheveux qui tombent un peu plus chaque jour. J’ai envie de chialer. Je n’ai jamais été un génie. Toutes ces notes merveilleuses que j’avais dans la tête, ces couleurs, ces sons, ces accords, ces folies... Elles n’ont jamais trouver le moyen d’en sortir. Restent le sommeil, une fille de temps en temps pour l’hygiène et les sentiments. Je regarde Bob s’éloigner. Maintenant, je sais ce qui me reste à faire. D’abord traverser toute la ville à pied pour rentrer chez moi, rue des Trois Ponts, mettre la clef dans la serrure et me jeter sur mon lit. J’ai pas mal de disques... Du jazz surtout, et ma vieille chaîne presque en état... Toute la nuit j’écouterai de la musique... De la vraie... ::: l'auteur? Pascal.. . . . acoun@infonie.fr |