| |
LES DANSEURS ZA-PA
J’approuverai des arabesques où le rond sera l’onde de nos corps retrouvés. Les vérités Eïda Kiosaï Elle s'était réveillée le drap entre les cuisses, un peu de sueur entre les seins, la chaleur de la nuit revenue à la surface de sa peau. Elle pensait qu'il serait peut-être dans la cuisine : faire le café, chauffer du pain, être avec elle comme il avait été en elle. Elle marchait presque titubante dans ce corridor sans lumière, sans bruit. Il était trop tard, il était parti depuis longtemps, il travaillait, elle était seule. Il avait laissé la cafetière à moitié pleine, à moitié vide, des miettes sur la table, une liste de courses " indispensables " et sa tasse, son couteau, sa cuillère comme chaque matin parce qu'il n'avait pas le temps de tendre le bras ni de les déposer dans l'évier. Elle se versa le café froid, remonta ses cheveux qu'elle avait en épis, qui sentaient encore l'odeur de sa salive, de sa bouche murmurant son amour puis elle posa sa tête entre ses mains attendant que le sommeil la quitte, que l'envie du café lui vienne. Quelle heure pouvait-il être ? Sous la douche, elle but l'eau tiède du pommeau, se lavant l'intérieur comme le gant frottait fort sa chair marquée de la jouissance de Satho. Ensuite, elle délivra d'un coup de peigne les mèches rebelles qui, imbéciles, s'étaient liées entre elles. Elle se lança quelques regards dans le miroir, plutôt de profil, et s'habilla. Elle n'avait plus le temps de faire tout ce qu'elle devait faire, elle n'avait rien à faire, elle ne resterait pas à l'attendre quelques désirs qu'il en eut, elle sortirait. Dehors, il n'y aurait pas de table à débarrasser, ni rien qui userait sa jeunesse. Peut-être un peu d'air frais, un peu d'hommes qui glisseraient un œil à ses hanches, à la ligne de son corps qui pourrait s'attarder devant les vitrines. Elle voulait qu'on la regarde de jour. Elle fermerait la porte et Satho serait bien au chaud dans ce couloir qui sépare la cuisine de la chambre, la chambre de la cuisine. Elle fermerait la porte et pourrait se laisser porter par la rampe comme une enfant qui tournoie et qui s'enivre du risque de tomber, d'aller trop vite. Elle alluma une cigarette, elle était prête, son sac sur le meuble à chaussures de l'entrée, sa veste mise. Elle attendait juste que la cendre soit trop longue, seulement un peu trop longue pour atteindre le cendrier, et qu'elle s'écrase par terre. Elle l'étala du pied et sortit. Elle salua le Chinois de la rue Orfila dont la femme était si gentille et sentit les yeux du tripier lui vriller le dos et la pénétrer. Sa mégère aboya plus fort et l'homme desserra son emprise mais elle entendit battre le couperet jusqu'en bas de la rue des Pyrénées et cette mesure la harcelait parce que la bête était brute et qu'il y avait trop de haine dans cette prise. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait cependant elle savait ce qu'elle ne voulait pas, ce qu'elle n'était pas, ce qu'elle ne serait jamais. Elle avait connu trop de nuits avant Satho et son absence lui pesait le jour. Il y avait comme deux moments, comme si elle vivait deux vies parce qu'elle se refusait àêtre son reposoir. Elle provoquait pour survivre, simplement respirer parce que la tête sous l'eau veut prendre de l'air. Elle descendit jusqu'au Châtelet, d'abord les murs du Père Lachaise, des murs pour protéger les vivants des morts, puis l'esplanade où la République s'étale, où un adolescent la siffla, port de l'angoisse, il n'osa pas soutenir son regard, il n'osait rien, juste un sifflet pour la frime, pour les copains, pas pour elle. Sur la place des innocents, elle se pencha et touilla l'eau d'un doigt songeur, un doigt rêvant de la mer, au grand plongeon. Elle voulait des vacances. Partir. Deux vélos passèrent se tenant par la main. Depuis le temps, elle ne savait plus le goût des départs. L'homme l'aborda là, alors qu'elle imaginait des goélands portés d'envols, leurs ailes déployées entre les tours de verres et les vieilles façades, piquant jusqu'au bitume et remontant si haut que ses yeux ne pouvaient plus les suivre, emportant avec eux ces mers intérieures qui lui dessinaient d'autres horizons. Il n'était rien, rien de spécial, juste un mec qui passe, qui demande du feu, qui la regarde comme une inconnue peut être regardée par une solitude différente, nouvelle. Il se nommait José, lui rappelait les danseurs Za-Pa de son enfance, lorsque son grand-père venait de Cochinchine. Son père l'appelait Eurasie, elle le voyait mourir, tubé de plastique, dans cet hôpital de Manille. Elle avait eu huit ans aussi et l'océan de traversé et tant de José avant Satho qu'elle savait très bien ce que voulait cet homme brun. Elle s'amusait de ce regard qui l'estimait, la soupesait, la dévêtait tandis que l'individu lui demandait si elle était française, touriste, perdue... A Manille, les danseurs courbes exécutaient leurs arabesques en offrandes à la vie, armés de sabres ronds comme des bâtons, tranchant l'air et liant les êtres d'estimables émotions. Petite, elle découvrait les syncopes convulsées d'un rythme binaire perturbé du sang de nos envies. Autre martèlement, toujours autre, proche des brisants où plongent les tétaniques. Eurasie se terrifiait, longeant l'extase sans jamais s'y perdre. Et la musique avait grandi en elle, venant aboutir le demi-cercle de la main qui se tend, la ligne des yeux qui se ferment, l'arrondi de la bouche qui s'entrouvre. Elle était devenue Za-Pa et son père était mort. Elle caressa la joue de José, acceptant de le suivre, boire un verre puis faire l'amour, ne rien se dire, surtout ne pas savoir avant la rencontre ni espérer après. Elle ne souhaitait qu'un espace où son corps prenne la place que Satho ne lui donnait plus. Elle s'offrirait à la douceur de l'inconnu comme elle pouvait succomber à sa violence. Vivre ailleurs qu'entre la chambre et la cuisine, comme ces femmes que rien n'attachent, qui sont chasseresses à l'affût d’elles-mêmes. Il lui fallait des réponses. La chambre n'avait qu'un lit, un lavabo, et les pas dans le couloir rythmaient le silence comme la jouissance des corps devait s'entendre dans les étages. Une vraie chambre de professionnelle. Eurasie s'en fichait mais l'homme devint timide, se demandant qui elle était. Il voulut lui demander si elle avait des capotes mais le son de sa voix lui déplaisait dans ces moments là. Il remarqua la boîte sur la tablette du lavabo; Il était bien cet hôtel, il était bien... Il se lava les mains, elle attendait, ils ne disaient rien, elle penchait la tête indolente, il se lava le sexe, ils ne disaient rien, il lui sourit, elle se démit de sa veste, ils se rapprochèrent. Elle lui prit le visage et le força à la regarder. Doucement, elle déboutonna la chemise, découvrant les épaules, le torse, le ventre - ce ventre tendu qui retenait ses plis comme d'autres cachent leurs sentiments - et ses ongles glissèrent le long de la trachée jusqu'à l'abdomen. L'homme ne quittait pas le brun des iris, s'enfonçait au noir des pupilles tandis que les doigts d'Eurasie énervaient sa chair. Lorsqu'il fut nu, elle s'écarta de lui, le laissant presque au milieu de la pièce où il cachait son sexe par réflexe. Elle dansa alors en des lenteurs où seul son corps se dévoilant peu à peu témoignait de la finalité de la danse. José sentit sourdre en lui la force des torrents qui affrontent les ravines. Son membre prêt à se déchirer attendait sa délivrance mais il n'osait la saisir, détourner son regard, de peur qu'elle ne disparaisse. Il serait son objet, son adolescent qui s'émerveille, son novice et son adepte. Elle s'approcha comme une ligne qui ondule sous la chaleur, maintenant la pression du regard, imposant son tempo, l'hypnotisant d'un arrondi de hanche ou d'une cambrure insolente. Puis, alors que leurs lèvres allaient se joindre, elle cassa les reins, cassa le jeu, et sa bouche descendit jusqu'à sa verge comme la sève découle de l'entaille de l'arbre. Eurasie le fixait toujours, alors qu'il fermait les yeux s'attendant à jouir debout, lorsqu'elle lui pressa les couilles jusqu'à ce que la douleur soit plus forte que le plaisir. Elle enroba de latex le bout qui se redressait et renversa José sur le lit, continuant à le caresser à l'aine. L'inconnu qu'elle chevauchait semblait se reposer. Seule la tension de son ventre lui indiquait qu'elle ne rêvait pas. Elle était bien là, son sexe emprisonnant le sexe dru d'un homme dont elle ne savait rien. Elle l'écoutait souffler et retenir sa semence afin qu'elle devienne jouissance. Elle retrouvait son enfance et le jeu du bâton qui pourfend l'air, qui relie les danseurs. Elle se fléchit et ses ongles s'incrustèrent dans la chair des talons de son partenaire. Lentement, elle dessina des griffures de flammes sur les mollets bandés. Elle remontait le nerf sciatique et plus elle appuyait et plus l'homme trépignait. De folles saccades le soulevaient et José n'arrivait plus à distinguer la douleur du plaisir. Son dard ne lâchait plus son venin. Il était au-dessus, dans ses tantras qui destinent le coït à la sublimation. C'est à cet instant qu'Eurasie se noya. Son corps ne fit plus qu'un avec le corps de son compagnon. Elle se glissa lente et reptilienne sur le ventre fiévreux, furieux, du possédé et sa poitrine connut l'humide et sa langue le sel des humeurs et son esprit la transe Za-Pa. L'embrassant pour la première fois, elle lui entailla la carotide et ses doigts d'enfant jouèrent du sang qui coulait. José jouissait enfin tandis qu'il tentait de la désarçonner, de se libérer, de vivre. Eurasie fit le ménage, laissant ce corps inerte, exsangue, étendu sur le lit. Elle plia les vêtements de José, les déposa au pied du lit. Elle lui mit les bras en croix et lui débarbouilla la figure. Puis, elle rentra chez elle, préparer le repas de Satho. Revenir entre la chambre et la cuisine. Le corridor peut-être... Au coin de la rue Orfila et de la rue des Pyrénées, elle sentit les yeux du tripier lui vriller le dos et la pénétrer. ::: l'auteur? Akima Sonli. akima.sonli@infonie.fr |