Adrienne.
 
Adrienne [2]
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Adrienne - Deuxième partie -

A la fin de l’été Adrienne Puig épousa Jean- Paul Vidalou dans la petite église de Corsavy.
On fit venir un autre cuisinier, ami de Gérard. De nouvelles amicales, soi-disant sportives, firent en même temps leur apparition au restaurant.
Jean-Paul, devenu gendre, s’occupait de la bonne marche du restaurant avec le père Puig. Adrienne, heureuse, jouait avec ses chèvres tout en attendant un petit catalan pour le mois de juin. Elle ne paraissait jamais au restaurant où personne n’avait l’air d’avoir besoin d’elle. Irène et Lucie mirent au monde deux chevreaux qui furent sacrifiés, malgré les pleurs d’Adrienne, et distribués, rôtis, à la joyeuse clientèle.
Le gros homme noir revient dès lors hanter les nuits d’Adrienne et elle s’affola en constatant qu’il portait désormais une petite moustache comme Jean-Paul.
Dès les premiers jours du printemps Jean-Paul décidé de coucher dans la salle de billard, au sous-sol, pour ne pas gêner son épouse qui entamait son sixième mois d grossesse.
Puis, on commença de grands travaux au sous-sol.
- Des douches pour les footballeurs, dit Jean-Paul.
- Ne descends pas voir, dit le père Puig à sa fille, tu te casserais la gueule dans les gravats.
Adrienne n’était pas curieuse de nature et les nouvelles douches n’avaient pas beaucoup d’intérêt pour elle, elle ne descendit donc pas. Ses activités se limitaient au travail d maison et elle ne dépassait jamais la limite du boui-boui.
En juin, Adrienne donna le jour à un gros bébé basané : Jean-Baptiste. Jean-Paul réintégra le lit conjugal pour quelques mois seulement, car, dès le mois de décembre Adrienne entama le cinquième mois de sa deuxième grossesse et il disparut de nouveau dans le sous-sol. La petite Aline naquit au mois d’avril, son frère, Achille, au mois de février de l’année suivante. Jean-Paul passait ainsi six ou sept moi par an au sous-sol et ce climat souterrain semblait lui convenir, son ventre accusait un certain arrondi, sa petite moustache prenait une courbe arrogante, ses yeux d’onyx n’avaient plus l’ombre d’un voile mais brillaient de mille feux. Les petites servantes délurées étaient de plus en plus nombreuses et papa Puig de plus en plus congestionné. Tellement même qu’un soir de mars, peu après la naissance d’Achille, il mourut au sous-sol sans qu’Adrienne comprenne comment.
Jean-Paul avait déjà remonté le cadavre dans son lit lorsqu’il avertit sa femme. Mariette fit une brève oraison funèbre :
_ Il est mort comme il a vécu, en cochon.
Adrienne, désespérée ne rencontrait que des sourires narquois, tout le village semblait se moquer de sa douleur, ce qui augmentait encore son chagrin et confirmait son doute : toute sa famille mourait de façon honteuse. Elle s’efforça de ne plus quitter son pré et de veiller avec plus de rigueur encore sur la santé de ses trois bébés.
Jean-Paul était devenu le maître absolu du restaurant et avait pris un ton cassant pour s’adresser à Adrienne. Il avait aussi décidé de faire définitivement chambre à part :
- Trois bouches à nourrir, sans compter la mère, ça suffit.
- Mais Jean-Paul...
- Occupe-toi de ta marmaille, de tes chèvres et fous moi la paix, je ne t’en demande pas plus.
Il avait fait installer au premier étage une petite cuisine pour qu’Adrienne confectionne biberons et bouillies "  sans avoir besoin d’envahir la cuisine du restaurant à tout instant. "
Les journées d’Adrienne s’écoulaient désormais entre ce premier étage et le pré. Elle avait pour toute compagnie ses enfants et ses chèvres. Parfois elle se hasardait dans le restaurant, à une heure creuse pour voir Jean-Paul. Une serveuse lui disait alors en riant :
- Il dort ou il est au billard.
Adrienne ressentait fortement sa solitude malgré ses enfants. L’aîné n’avait que deux ans et fort peu de vocabulaire.
Au début de juin, une joyeuse cohorte de petits serveurs s’égailla dans le restaurant. Adrienne les entendait rire et chanter toute la journée. Elle eut envie de participer à l’allégresse générale et poussa doucement la porte du boui-boui. Gérard, scintillant dans un costume étoilé, racontait une histoire, sans doute fort drôle, à une dizaine de diablotins qui hoquetaient de rire. Il aperçut Adrienne :
- Tiens ! Justement la voilà, la reine des chèvres. Saluez messieurs, cette madone tragique est notre patronne à tous.
Les garçons rirent de plus belle, Adrienne referma vite la porte. Elle ne comprenait pas quel était son crime, elle ne comprenait pas pourquoi tout le monde la rejetait. Gérard ? elle l’aimait bien, et Mariette ? Mariette qu’elle n’avait plus revue depuis la mort de son père mais qu’elle entendait parfois rire de son rire aigu comme une sirène. Jean-Paul ? Jean-Paul.......
Pendant plusieurs jours elle chercha la raison de cette haine collective, puis, un soir, elle se révolta, elle voulait savoir, savoir.
Elle descendit au restaurant, Mariette était assise derrière la caisse avec un air de souveraine, les tables étaient garnies de convives enjoués, les serveurs et les serveuses folâtraient de-ci de-là, elle ne vit pas Jean-Paul. Elle traversa la salle à grandes enjambées et s’élança dans l’escalier du sous-sol. En bas, elle avança de quelques pas et resta pétrifiée. Les murs étaient recouverts de miroirs, le billard avait cédé la place à de multiples canapés, de nombreuses portes, peintes en bleu ou en rose, s’ouvraient sur des cabines de douches ou de simples waters. On pouvait se demander quelles fabuleuses équipes de football nécessitaient une telle abondance de commodités. Partout se trémoussaient des corps d’hommes ou de femmes, agglutinés par deux, trois, quatre, ou cinq. Un gros garçon saisit Adrienne par le bras, lui déposa sa virilité, légèrement pantelante toutefois, dans la main et lui chantonna une vieille chanson catalane :
Quand séra pichoulette
ma madré mé branlate
a or que sun grandette
mé branla tout sunette.
Adrienne se dégagea et remonta en hurlant au restaurant, un silence glacial l’accueillit, Jean-Paul était debout au milieu de la salle blanc de rage.
- Jean-Paul ! Tu les as vus en bas ? Hurla-t-elle.
- Qu’est-ce que tu fous ici toi, grinça Jean-Paul, fous le camp.
- Jean-Paul tu sais ce qui se passe en bas ?
Il l’attrapa brutalement par le bras et l’entraîna dans le boui-boui.
- Tu as fini de faire du scandale, pauvre conne.
- Tu sais ce qui se passe en bas, répéta Adrienne.
Mariette entra, rouge comme un piment :
- Fous là dehors Jean-Paul, on n’a pas besoin d’elle ici.
- En bas, en bas disait toujours Adrienne en pleurant.
- En bas ils s’amusent, hurla Jean-Paul, et ça ne te regarde pas.
- Mais avant, quand papa était là, commença Adrienne.
- Ton père laisse-le où il est, c’est lui qui a organisé ce lupanar. Si tu n’es pas contente va-t-en.
- Mais fous la dehors, cria Mariette.
- Et les mômes ? Dit Jean-Paul plus doucement.
- Quoi les mômes ? tu crois que nous ne sommes pas assez nombreuses pour nous occuper de tes mômes ? Elle en fera des bons à rien comme elle.
Adrienne ne disait plus rien, les yeux écarquillés par la peur.
- Va lui faire une valise, qu’elle débarrasse le plancher, dit Jean-Paul.
Mariette s’engouffra aussitôt dans l’escalier.
- Jean-Paul ! hurla Adrienne, ne me mets pas dehors, pas sans mes enfants.
- T’en feras quoi de tes mouflets ? Ils sont mieux là, Mariette s’en occupera mieux que toi, de moi aussi elle s’occupe mieux que toi.
- Jean-Paul, Jean-Paul...
- Jean-Paul, c’est tout ce que tu sais dire, fous le camp, travaille comme tout le monde, quand tu pourras les nourrir, tu viendras les chercher tes gosses.
Mariette revint l’œil cruel :
- Tiens, dit-elle à Adrienne, voilà tes trois guenilles.
Elle se retourna vers Jean-Paul :
- Va l’accompagner dans la maison de sa grand-mère sinon elle nous fera la java toute la nuit, et embarque aussi ses putains de chèvres. Oh et puis file-lui cinq cents balles, il faut pas être vache !
Adrienne passa la nuit à Montferrer au milieu des souris et des araignées qui, installées à l’aise dans la maison abandonnée, vadrouillaient sans crainte.
Au petit matin sa décision était prise, elle récupérerait ses enfants par n’importe quel moyen. Elle sortit de la vieille maison et commença à marcher sur la route en direction de Corsavy. Le car, vide à cette heure, descendait aussi. Le chauffeur aperçut Adrienne et stoppa près d’elle :
- Oh là Adrienne ! Que fais-tu là ?
- Je vais à Corsavy.
- Moi aussi, monte.
Adrienne monta dans le car, le chauffeur vit ses yeux rouges, gonflés, cernés.
- Ca ne va pas ?
Elle ne répondit pas.
- Jean-Paul et Mariette ? Tu ne savais pas ?
Elle fit non de la tête.
- Et les gosses ?
Elle éclata en sanglots.
- Bon, on va s’arrêter, tu vas me raconter.
Les cars ont souvent de bonnes raisons pour faire attendre leurs passagers, celui-ci eut un retard d’une heure tout au long de la journée, mais Adrienne un peu réconfortée, fut ramenée à Montferrer et osa demander un emploi au patron du nouveau restaurant qui cherchait des serveuses. Le chauffeur, qui avait une fille de vingt ans comme Adrienne, avait su lui parler, peut-être parce que sa propre fille ne l’écoutait pas, peut-être parce qu’Adrienne avec son regard pathétique et ses hanches rondes remuait un sentiment confus au fond de son cœur, quoiqu’il en soit il la rassura un peu et lui expliqua comment reprendre ses enfants et les garder :
- Il te faut un métier Adrienne, si tu ne fais rien comment veux-tu vivre ? Le restaurant et à toi mais tu ne sauras pas t’en occuper. Dans le pays tout le monde dit que tu n’es bonne à rien. Tu n’as jamais rien fait. Il est temps de montrer que tu peux vivre seule et élever tes gosses, Jean-Paul ne pourra pas t’empêcher de les reprendre et de les garder, tu reprendras ton restaurant aussi, mais il faut que tu sois forte, que tu sois une femme. Il y a un boulot si tu veux pour toi à Montferrer, dans le nouveau restaurant...
Le restaurant de Montferrer n’était pas un bordel, non, celui-là au contraire voulait jouer la grande classe. Le propriétaire, qui venait de Paris, avait utilisé là une partie de sa fortune devenue encombrante, fortune qu’il avait acquise tout bêtement en épousant l’unique héritière d’une fabrique de limonade, il n’avait lésiné ni sur les dorures, ni sur les tapis, étalant sans vergogne ses goûts de parvenus devant les Catalans ébahis. Il cachait sa propre vulgarité sous des foulards de soie et sa misère intellectuelle sous un sourire énigmatique. Tout le département parlait de lui et de son restaurant, il se sentait puissant et attendait avec insolence l’émerveillement de ses hôtes devant le luxe tapageur de son établissement.
- Ce n’est rien, disait-il alors dédaigneux, une gargote tout au plus, une passade.
Et le " tout " Perpignan défilait bêtement.
Lorsqu’Adrienne entra rougissante dans le bureau, le propriétaire ne détourna pas son regard vide qui était fixé sur une énorme cochonnerie en plâtre représentant Eve et le serpent.
- Oui, j’engage encore des serveuses. Allez voir la lingère pour l’uniforme et l’intendant pour vos gages.
Un geste négligent lui indiqua la porte.
Dés le lendemain Adrienne, vêtue d’une robe, noire à galons dorés et d’un petit tablier blanc en dentelle, ses cheveux ramassés en un lourd chignon, une petite coiffe blanche, posée sur le sommet du crâne, passait timidement les plats d’argent aux distingués clients venus de la ville.
Cette place de choix lui valait la jalousie de ses compatriotes :
- Elle n’y restera pas, les autres serveuses viennent de la ville, il y a un maître d’hôtel, alors vous pensez, l’Adrienne là-dedans, feignasse comme elle est !
Mariette riait :
- Adrienne serveuse, elle va tout leur casser.
Pourtant tout l’été Adrienne quitta sa petite maison et ses chèvres tôt le matin pour ne rentrer qu’après son travail.
- Elle n’est peut-être pas si con que ça, dit un jour Jean-Paul.
- Oh ! Ça ne va pas durer, attends, répondit Mariette furieuse.
Mais le mardi suivant, jour de repos d’Adrienne, Jean-Paul lui permit d’entrer et de voir ses enfants dans le pré. Jusque-là, il l’avait laissé pleurer devant la porte tous les mardis sans lui ouvrir.
Toute la semaine Adrienne attendait ces quelques heures où elle pouvait câliner ses enfants. Elle n’avait pas le droit d’entrer dans la maison et Mariette ne la laissait pas seule un instant avec les petits, mais elle était heureuse, et surtout elle était désormais sûre que bientôt elle pourrait les emmener à Montferrer.
A la fin du mois de septembre, le propriétaire du restaurant de Montferrer convoqua le personnel dans son bureau :
- La saison touche à sa fin, il y a trop de monde ici, je veux bien m’amuser mais pas me ruiner, je vais élaguer.
Il se leva, se promena devant ses employés et poursuivit :
- Allons au hasard.
Son doigt s’arrêta devant une serveuse, puis devant une deuxième :
- Vous, mes cocottes, je ne veux plus vous voir avant l’été prochain.
Son doigt hésita un peu devant Adrienne :
- Oh ! Et puis vous aussi.
Adrienne sentit ses jambes fléchir, elle se mit à trembler, le patron parlait encore, renvoyait quelques serveurs aussi, mais elle ne l’entendait plus. Au bout de quelques minutes tout le monde sortit du bureau, Adrienne suivit les autres. Personne n’avait l’air ni enchanté ni profondément triste non plus.
Adrienne soudain revint sur ses pas, elle frappa à la porte du patron.
- Quoi encore ? demanda la voix faussement mondaine du patron.
- Je voudrais vous parler, monsieur.
- Entrez et dépêchez-vous ;
Adrienne entra et, surmontant son malaise, sa timidité, elle raconta tout : ses enfants, Jean-Paul, Mariette, les gens du village, et recommença : ses enfants...
Le patron l’interrompit d’un geste :
- Je n’ai rien à voir avec vos histoires, allez consulter un avocat.
- Monsieur, je vous en prie, ne me payez plus mais laissez moi venir comme d’habitude, que personne ne sache, sinon je n’aurais plus mes enfants.
- Mais vous êtes folle ? Et si vous aviez un accident de travail ? Sans salaire, ah ! Je serais dans de beaux draps.
- Alors je ne ferais rien si vous voulez. Je m’assiérai dans un coin de la cave, je ne mangerai pas, je ne bougerai pas. Les gens me verront partir et rentrer normalement, ils ne se douteront pas, et mes enfants...
- Oui, vous êtes folle.
- Je vous en prie, monsieur, je vous en supplie, je...
- Oh ça suffit ! sortez et que je ne vous revoie plus jamais, dit-il en lui montrant la porte d’un geste hautain.

Il ne la revit jamais. On la retrouva dans le Tech, tout près d’Arles, coincée par un rocher, ses cheveux noirs, collés sur son visage de noyée. Irène et Lucie, bêlant comme deux pleureuses sur le rocher, semblaient vouloir attirer sur elle l’attention des hommes, une fois au moins. 
 
 
l'auteur : AMuchart.