Assise
à l’arrière de l’ambulance, Claire regardait sa mère qui semblait dormir calmement. Sur le vieux visage maternel les rides s’entrecroisaient, s’enlaçaient, se chevauchaient dans un charmant désordre, quelques-unes formaient de grandes arabesques pour mieux contourner la bouche mince ou le nez aquilin avant d’aller se perdre dans le cou et disparaître dans le cocon de plâtre qui emprisonnait à demi le vieux corps.
La pluie tombait sur l’ambulance avec une fâcheuse obstination, à travers les vitres mouillées le paysage paraissait distordu.. Claire frissonna, un petit air froid, qui se moquait de la climatisation de la voiture, vagabondait tout le long de son dos. Elle se recroquevilla un peu dans son fauteuil mais ses yeux noirs et inquiets ne quittèrent pas la malade. Son cœur était gonflé de tendresse, de détresse. Comment un accident stupide avait-il pu transformer aussi vite une alerte vieille dame en momie souffreteuse ? Quelle vie aurait désormais sa mère ? Et d’abord vivrait-elle ?
La momie ouvrit soudain ses yeux bleu acier :
- Françoise ?
- Je suis Claire, ma petite maman, comment te sens-tu ?
- Très bien, je serais encore mieux lorsqu’on m’aura débarrasser de cet énorme plâtre. Ils sont fous ces bretons ! jamais on ne m’aurait plâtrée de la sorte à Paris, voilà pourquoi j’ai voulu rentrer. Oh ! je sais qu’ils ne voulaient pas me lâcher. Ils parlaient d’état de choc et de je ne sais quoi encore, des âneries ! je vais très bien et grâce à Dieu j’ai toute ma tête.
Claire sourit tristement. Les médecins bretons avaient fortement déconseillé ce voyage. Pourtant sa mère l’avait exigé disant que tout s’arrangerait à Paris. Claire souhaitait de toutes ses forces qu’elle est raison.
- Où sommes-nous maintenant, ma chérie ?
- Nous venons de quitter Rennes, maman.
- Je passais de bonnes vacances en Bretagne tu sais. Le pays est vraiment superbe et les crêpes délicieuses. Tout allait bien et il a fallut que cette imbécile de barrière de passage à niveau me tombe dessus " sans crier gare ".
Elle rit doucement, sa vieille main s’écarta un peu des couvertures cherchant celle de Claire :
- Je t’ai dérangé pendant tes vacances, ma pauvre chérie.
- Tu sais bien que je ne quitte jamais Paris, murmura Claire.
- Parle plus fort, Françoise, j’entends mal.
- Je suis Claire, maman.
- Claire ? oui, il faudra prévenir Claire de mon accident tout de même. Elle a toujours été très gentille lorsque j’ai été malade, d’ailleurs Claire est gentille, elle n’a pas de chance c’est tout. Tu lui téléphoneras lorsque nous serons rentrées à Paris. Ce n’est pas urgent, mais il faudra la prévenir bien sûr.
Claire baissa la tête, sa main droite fouilla la poche de son pantalon, elle senti sous ses doigts le télégramme de Françoise, " Maman accidentée Dinard fais le nécessaire ", et l’écrabouilla rageusement. Le petit courant d’air froid repris sa course folle le long de son dos. Elle haussa les épaules, elle avait honte de s’énerver pour un détail tandis que sa mère gisait dans sa petite coquille comme un escargot.
- Tu pourras rester un peu près de moi à paris, ma chérie ?
- Mais oui maman, tant que tu voudras.
Un sourire de joie découvrit un peut le râtelier instable de la vieille dame.
Claire sourit aussi, elle n’avait pas beaucoup vu sa mère ces dernières années. Parfois elle lui téléphonait, sa mère, alors, lui parlait longuement de sa sœur Françoise qui venait de faire refaire son appartement, ou de changer de voiture, puis terminait toujours ainsi : " voilà, tu es au courant de toutes les nouvelles. Toi je ne te demande pas comment tu vas, tu t’accommodes de tout. Ta sœur ne pourrait pas vivre comme tu vis, dans une chambre de bonne, enfin, vous êtes tellement différentes. Rappelle-moi un de ces jours , Claire, à bientôt ma fille, je t’embrasse. " Claire entendait un petit déclic sec, la conversation était terminée. Elle restait seule, le cœur lourd de tout ce qu’elle n’avait pas dit. Sa mère était inconsciente, mais certainement pas méchante. Rassurée par cette pensée, Claire regagnait sa table de travail bien éclairée par deux spots et couvertes d’objets en porcelaine, tous cassés. Elle les réparait inlassablement, leur rendant leur forme, reconstituant leur décor. Ce métier la passionnait mais il lui rapportait à peine de quoi vivre.
- Vraiment, tu resteras près de moi, Françoise ?
- Oui maman, mais je suis Claire.
- Claire ? Ah oui bien sûr. Françoise est le premier enfant. La joie d’un premier enfant ne peut se renouveler. Nous l’attendions tellement, ton père et moi, nous étions fous de bonheur à sa naissance. Claire est née dix ans après Françoise, nous n’en voulions plus. Elle est née sous une mauvaise étoile, au début de la guerre d’Algérie. Tous nos ennuis ont commencé à sa naissance. Nous avons du quitter Oran, rentrer à Paris. Peu de temps après ton père a su qu’il était très malade, perdu.. Comment veux-tu aimer un enfant dans ces conditions ?
Claire fixait les yeux bleus perçants de sa mère. Ainsi c’était bien vrai, ce n’était pas une impression erronée, sa mère ne l’aimait pas dans sa petite enfance.
La vérité coulait toujours bêtement de la bouche ridée :
- Toi, Françoise, tu es belle, et tu as été plus belle encore, le plus bel enfant dont on puisse rêver. Claire était une gosse de vieux, toute petite, toute rabougrie une souris. Perpétuellement chétive, maladive, elle me faisait honte. Je te dis franchement je ne pensais pas l’élever. A Paris la vie a été pénible, il fallait se réadapter. Ton père ne pouvait plus, il était de plus en plus mal. Il a réalisé tous nos biens pour m’acheter un magasin de prêt à porter et il est mort. Je n’avais jamais travaillé, Françoise, c’était dur pour moi. Tu étais déjà grande, tu poursuivais tes études, sans beaucoup de conviction toutefois, mais j’étais là pour t’aider et ton père avait acheté le magasin surtout pour toi. Claire n’était encore qu’une gamine, une gène pour moi, c’est certain. Elle le comprenait, elle était sensible, intelligente, elle comprenait tout. J’essayais bien de l’envoyer à la campagne, de droite et de gauche, mais elle dépérissait loin de moi, alors j’étais obligée de la reprendre. Toi, Françoise, tu étais toujours souriante, gaie. Claire était malheureuse, elle aurait voulu être sans cesse avec nous. Elle pleurait des journées entières, c’était insupportable à voir. Lorsque je rentrais le soir, j’étais exaspérée à l’idée de retrouver ce petit museau chiffonné et larmoyant. Je traînais le plus possible au magasin pour arriver tard et l’envoyer au lit au plus vite, avant ton retour à toi. Toi aussi tu traînais exprès, n’est-ce pas Françoise?
Claire ne répondit pas, elle revoyait quelques scènes de son enfance. Les journées qu’elle passait tapie au fond de la classe, isolée par sa timidité, les récréations seule dans un coin de la cour, rejetée par ses petites camarades qui se moquait de son air de chien battu ses angoisses et ses nausées à la cantine parce qu’elle n’avait pas d’appétit, et l’étude du soir qui n’en finissait plus. A dix-huit heures, enfin elle était libre. Elle courait sans reprendre haleine le long de la petite rue qui conduisait chez elle, se répétant tout bas " maman est là , maman est là ". Elle montait l’escalier en trois bonds, elle avait tellement envie de s’asseoir sur les genoux de sa mère pour dévorer le goûter qu’elle avait dédaigné à l’école. L’appartement était désert, elle restait au milieu de salon, les bras ballants, puis elle se raccrochait à un petit espoir, peut-être Françoise... Mais la chambre de Françoise aussi était vide. Alors commençait l’attente dans le noir. " Mais pourquoi restes-tu toujours dans le noir? " demandait sa mère en arrivant, " Pour croire que c’est la nuit, que Françoise et toi vous dormez encore et que vous allez vous réveiller ". Sa mère haussait les épaules : " Ce que tu es bête, tu aimes te rendre malheureuse vraiment, tant pis pour toi si tu le fais exprès " et elle disparaissait dans la salle de bain. Claire, collée contre la porte, écoutait l’eau couler dans la baignoire, sa mère chantonnait un peu et ressortait enfin en poussant quelques gémissements: " J’ai mal à la tête, je tiens un de ces rhumes, il faudra se coucher tôt " et elle entrait dans la cuisine. Claire la regardait préparer rapidement un repas léger. " Viens manger, Claire, et va vite te coucher après. " Mais Claire n’avait ni faim, ni sommeil, " Je n’ai pas envie de manger seule, je voudrais attendre Françoise, on dîneraient toutes les trois ". " Mais non, ta soeur est grande, elle rentrera peut-être tard, et nous avons des tas de choses à nous dire. Toi tu es petite, tous les petits enfants se couchent tôt et mangent seuls . Ne fais pas d’histoires, je t’en prie, j’ai déjà assez de soucis au magasin ". Dans son lit, Claire ne dormait pas, elle écoutait. Elle entendait Françoise rentrer et rire avec sa mère. Elle écoutait encore bien longtemps après que tous les bruits aient cessés. Le dimanche, sa mère et sa soeur projetaient quelques sorties: " Si nous allions voir les Bonnets? " disait Françoise, " Si tu veux, mais alors pas tous " répondait sa mère. Claire savait que " tous " représentait une seule personne, elle. " Nous pourrions aussi boire un pot au bois? ", " Toutes les deux alors, maman, on ne traîne pas la smala ". Dès qu’elle entendait prononcer ces deux mots fatidiques, " tous et la " smala ", Claire commençait à fouiller fébrilement dans son cartable, " J’ai un tas de devoirs à faire " disait-elle d’une voix chevrotante. " C’est bien fait, tu n’avais qu’a les faire avant " sifflait Françoise. Ainsi libérées, Françoise et sa mère partaient sereines.
- Claire ne voulait pas sortir le dimanche, une têtue, poursuivait la mère d’une voix faible, j’étais ennuyée de la voir croupir comme une endive dans cet appartement. Puis, j’ai rencontré Edmond. Nous ne pouvions jamais être tranquilles, Claire était toujours là. C’est Edmond qui a eu l’idée de la mettre en pension, elle revenait aux vacances. C’était un soulagement pour moi de ne plus voir ce petit être chétif avec ses yeux accusateurs. Elle détestait Edmond, elle était folle de joie lorsque nous avons rompu. Tu te souviens d’Edmond?
- Oh oui! très bien, dit Claire, il était fade, flasque, un horrible ver blanc. Il se tortillait sans cesse en lançant tous ses cheveux décolorés de droite et de gauche. Je l’avais surnommé "joyeux scalpe", ce qui m’a valu quelques bonnes gifles. Il portait avec fierté une affreuse plaque d’eczéma au milieu du front, comme les hindous portent un joyau. Le sol était jonché de pellicules autour de lui, je m’amusais à les ramasser et à les aligner sur la table pour les compter, je recevais encore des gifles.
La mère n’écoutait pas. Dans son péssé à elle lever blanc de Claire devenait papillon:
- Pauvre Edmond, il était tendre, joyeux, un très joli garçon. Il est mort bêtement foudroyé. Il s’était retiré à la campagne pour finir paisiblement sa vie. Il avait une très belle ferme parait-il. Un jour l’orage l’a surpris dans un champ où il s’amusait à traire ses vaches. Edmond avait une peur panique de la foudre, il s’est coiffé avec son seau à traire pour se protéger. Cette mort m’a fait beaucoup de peine, pourtant je ne le voyais plus depuis très longtemps déjà, depuis cette histoire de roses. Je n’ai jamais compris cette histoire de rose. Pourquoi m’a-t-il fait ça?
- Il ne t’a rien fait , maman. C’est moi qui ai fait envoyer de sa part quinze douzaines de roses à ta meilleure amie. J’étais sûre qu’elle te le dirait. Je ne pouvais plus le supporter, je ne te voyais plus du tout et je savais bien qu’il ne t’aimait pas. J’avais commandé les roses par téléphone à la fleuriste habituelle d’Edmond, celle à qui il achetait les cinq oeillets qu’il t’offrait quelques fois, c’est lui qui a du payer la note, ça c’était pour le punir de son avarice.
La vieille dame parlait de plus en plus faiblement, elle était à peine audible:
- Je l’ai oublié très vite, j’avais d’autres soucis. Tu sortais beaucoup, Françoise, je craignais tout pour toi. Claire était toujours en pension, j’étais seule, je voulais te garder. Je t’ai proposé de diriger le magasin. As-tu toujours été honnête Françoise? je ne sais pas, je ne veux pas savoir. Au moment de la faillite, Claire avait quinze ans et était en sanatorium, elle n’a jamais eu de chance. Lorsqu’elle est sortie nous ne pouvions rien pour elle, nous avions juste de quoi vivre toutes les deux.
- Il n’y avait même plus de place pour moi dans l’appartement, tu avais loué ma chambre à un étudiant.
- Je crois qu’elle a trouvé une chambre contre quelques heures de ménage. Elle a rencontré une vielle dame passionnée de porcelaine qui lui a appris son métier, si on peut appeler cela un métier .Mais elle n’avait rien, elle n’a rien encore, que des handicaps, pas de beauté, pas de santé, pas d’argent, pas d’amour. Je me demande comment elle a survécu.
Claire se dressa:
- Je croyais que tu ne voyais rien, que tu étais inconsciente, mais tu savais tout, tu sais tout. Tu es une garce!
La vielle eut une quinte de toux suivie de quelques râles.
- Une garce ! hurlait toujours Claire.
Le visage ridé prit une jolie teinte violacée, les yeux bleus semblaient adoucis d’un voile léger. Les vieilles mains s’agitèrent faiblement, puis, un index pointa en direction de Claire:
- Toi, toi tu me tueras, murmura la mère dans un dernier souffle.
 
Elle venait de mourir en laissant à Claire son héritage: le remords.
 
 
 
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l'auteur? Axelle