| - Oh hisse ! Tu montes saleté ou je te file un coup de latte ? Comme chaque samedi, Violette revenait du marché avec sa petite carriole bourrée de fruits et de légumes pour son Mic, son amour, son grand homme, son tout. Elle loucha un peu sur l’étal sanglant du boucher, mais détourna vite la tête, elle adorait la viande mais Mic était végétarien, alors évidemment la bidoche... Deuxième trottoir à grimper, deuxième refus de cette foutue petite charrette. - Je ne peux plus te supporter, cria Violette en lui donnant un coup de pied. La charrette lâcha une de ses deux roues, qui parti comme un cerceau fou sur la chaussée, zigzaguant entre les voitures. - Cette fois me voilà fraîche, dit Violette en courant derrière la roue fugueuse. Elle savait bien que cette roue était voilée depuis longtemps, mais Mic n’avait vraiment pas le temps de la changer. Il avait bien d’autres choses à faire. En ce moment, il dessinait des hommes, très stylisés. . Cette nouvelle série se nommait " l’homme qui tombe. " Les murs de leur appartement se recouvraient de ces esquisses d’hommes les jambes en l’air, la tête en bas.. Enfin, Mic ne dessinait pas les têtes, c’était trop conventionnel, Mic était un créateur, un innovateur, deux petits traits pour les jambes suffisaient à exprimer son ressentit... Un crissement de pneus, un bruit mat. Violette se sentait soudain légère, légère. Elle planait, très haut et voyait sous elle des visages levés, étonnés, des bouches ouvertes et des yeux ronds. Flac ! Elle retomba lourdement sur le sol. Les visages ahuris étaient maintenant au-dessus d’elle. - Elle est morte ? - Vous avez vu ses chevilles ? - Il faut appeler le SAMU - Eh merde ! Pensa Violette, je me suis fait butter. Une douleur fulgurante traversa sa cheville droite, une brûlure lancinante s’empara de sa cheville gauche. Elle poussa un hurlement qui la rassura, si elle pouvait encore gueuler, elle n’était pas morte. Les curieux s’amoncelaient autour d’elle. - Ne la touchez pas, voilà la police. - Il faudrait appeler les pompiers. - Pourquoi les pompiers ? Murmura faiblement Violette. - Elle parle, elle parle, elle a parlé. Un être humain qui parle, c’est pas tellement étonnant, pensa Violette avant de couler dans une demi-inconscience. - Dégagez, veuillez dégager. La voix autoritaire du flic sortie violette de sa torpeur, elle se sentit soulevée délicatement, déposée sur une civière et promenée cahin-caha par deux hommes en blouses blanches, sans ses chevilles brûlantes elle aura trouvé cette courte balade en " lit à porteur " assez rigolote Le flic les escortait un papier à la main, il récitait : - Nom, prénom, adresse. - Vous me trimballez où ? - A l’hôpital, vos chevilles sont brûlées par le frottement du pneu, et le médecin dit que vous avez aussi une bonne entorse - Mic, mon mari, il faut prévenir Mic. Dites-lui à quel hôpital vous m’emmenez, demandez-lui de me rappeler sur mon portable, de venir me chercher. Elle donna en souriant le numéro de leur appartement, l’idée de voir Mic très vite lui faisait oublier ses chevilles qui semblaient toujours patauger dans un bain d’huile bouillante.. Deux heures après, assise sur un lit d’une salle de soin de l’hôpital, les chevilles complètement emmitouflées dans des bottes de gaz, Violette attendait toujours Mic. Une infirmière passa la tête pas la porte entrebâillée : - Vous êtes encore la ? Mais vous pouvez rentrer chez vous, madame. Je vais vous appeler un taxi. - J’attends mon mari, dit Violette - Ah bon ! La tête se retira. Violette fixait sa charrette de marché, adossée au mur, près de la porte, elle regorgeait toujours de verdure, une tomate piquée sur une salade semblait se moquer d’elle - Rigole bien, on va te bouffer, grinça Violette Les minutes passaient. Violette fouilla dans sa poche droite et en ressorti son téléphone portable. - Allô ! Mic, mon amour, tu viens me chercher ? ... Ah !.. Tu n’as pas le temps ? Tu finis un dessin... Un homme qui tombe... Oui, je prends un taxi, à tout de suite mon amour. Violette appuya son index sur le bouton rouge du portable et fondit en larmes, Elle sentait tout d’un coup ses chevilles brûlantes, elle avait mal à la tête au cœur. Elle se résigna tout de même à glisser doucement du lit, elle agrippa la petite charrette et s’appuya dessus pour gagner le bureau des infirmières dans le couloir. - Vous pouvez m’appeler un taxi s’il vous plaît ? Le chauffeur de taxi lorgna la petite impasse tortueuse qui grimpait devant lui. - Vous habitez là haut ? Ben ma petite dame je vais vous laisser là, je ne m’engage pas dans ce tuyau avec ma bagnole. Maudite impasse, maudit chauffeur de taxi, maudite charrette, marmonnait Violette en se traînant douloureusement vers Mic, son amour, son grand homme, son tout... Il parut sur le pas de la porte, là-haut et cria : - Ah ! Te voilà, tu as eu le temps de faire le marché ? - Mic ! cria-t-elle Mais il était déjà retourné à son œuvre. Violette plongea la main dans sa poche gauche, la referma sur un objet métallique. Elle haletait, jamais cette impasse ne lui avait paru aussi longue, enfin elle atteignit la porte de son logis. Elle était couverte de sueur. Mic, debout devant son chevalet agitait son bras muni d’un fusain. - Mic murmura-t-elle tendrement en s’approchant... - Tu as pensé au pain ? Elle lui passa le bras autour du cou. Dans sa main, le cutter qu’elle n’avait pas lâché, lui sembla vraiment bien aiguisé lorsqu’elle l’enfonça dans la carotide de Mic. - Un homme tombe, murmura-t-elle ::: l'auteur? Axelle |