En
passant devant un miroir elle s'étonna du reflet de sa silhouette, cette masse adipeuse c'était elle? Elle en restait ébahie, pendant près de soixante ans elle s'était connue mince et jolie, et voilà que maintenant cette grosse vache qui la toisait d'un air courroucé depuis le miroir, c'était elle.
 
Elle s'était habituée peu à peu à passer inaperçue à peu près partout. La vieillesse l'avait rendue comme transparente, elle n'existait plus dans le regard des autres, elle était déjà morte.
 
Pourtant, dans sa tête et dans son corps, elle ne sentait pas trop la différence, seul son physique la trahissait, l'empêchait de continuer sa vie, il était fini le temps de rire, de plaire, de charmer, d'aimer et d'être aimée, elle était seule dans sa tête, avec ses idées de collégienne attardée.
 
Son compagnon ne l'écoutait plus. Il coupait chacune de ses histoires, soit en lui demandant de lui passer le sel, soit en faisant une réflexion soudaine sur le temps ou autre foutaise, dans le seul but d'interrompre son flot de paroles. Pourtant, elle avait besoin de parler, de s'extérioriser, de raconter des histoires, de rire et de faire rire. Peut-être l' aurait-on cru folle si elle avait laissé libre cours à ses pensées. Alors, elle jouait le jeu, le nouveau jeu cruel de la vieillesse, en surface seulement, pour "les autres". Elle passait de longues heures à jouer avec ses chats, à lire, ou à regarder quelque débilité à la télévision.
 
Ce fut finalement cette débilité-là qui la poussa à faire l'acquisition d'un ordinateur.
 
Elle mit quelques mois à en comprendre les rudiments, et à mesure qu'elle avançait dans cette connaissance, elle se sentait moins seule. Maintenant, elle pouvait passer des jours et des nuits à disputer une partie de bridge acharnée avec trois joueurs fictifs, qu'elle se plaisait à insulter lorsqu'ils commettaient une faute, ou à s'absorber dans une partie d'échecs, ou de tarots. Ses nouveaux partenaires étaient toujours disponibles, ils n'avaient d'autres obligations que celle de la distraire et d'obéir promptement à ses caprices.
 
A l'affût de toutes les nouveautés informatiques, elle arpentait les grandes surfaces spécialisées et revenait rarement de ses escapades sans un petit gadget ou un gros colis. Un jour elle rapporta un modem et un abonnement à un serveur de net, tout simplement parce qu'elle avait été conquise par les yeux verts et le sourire enjôleur du vendeur. Son compagnon haussa les épaules, ce n'était qu'une excentricité de plus. Pourtant, il s'étonna de la voir chaque soir absorbée devant son écran, tapant avec ardeur sur son clavier. Il regarda un peu ce qu'elle écrivait, ce n'était que quelques petites phrases courtes, auxquelles répondaient d'autres phrases courtes et souvent bourrées de fautes d'orthographe. Il ne voyait vraiment pas quel était le sujet de la discussion, une discussion de midinette à première vue. Il demanda:
 
- C'est qui Fitji?
- C'est moi.
-Folle, tu es folle.
 
Et il regagna son fauteuil confortable, à deux mètres du poste de télévision. Les aventures de l'inspecteur Derrick l'absorbèrent de nouveau totalement, il oublia les bêtises de sa femme.
 
Pendant ce temps, Fitji tapait de plus en plus vite sur son clavier. Elle s'était inventé un personnage qui la captivait. En une demi-heure, elle avait rajeuni de 40 ans, et était devenue une étudiante en sciences naturelles (un de ses vieux rêves irréalisés) mince et ravissante, bien évidement. Plusieurs pseudos, attirés par les descriptions avantageuses qu’elle faisait de sa propre personne, inondaient son écran de messages. Tout d'abord, elle répondit à tous, puis, bientôt redevint comme dans la vie réelle, la femme d’un seul homme à la fois, et ne répondit plus qu’à un seul pseudo, "Ouragan".
 
Ouragan était grand et mince naturellement, il était brun aux yeux verts, et consultant en informatique. Fitji apprit tr;ès vite que sur le net, la plupart des êtres virtuels sont grands, beaux et consultants en informatique ou médecins. Il n’y a pas de nains, de bossu ,de borgne, de cul de jatte ou même d'homme moyen sur le net, pas de chômeur non plus ni de traîne savate. C’est une règle. Le virtuel, c’est fait pour rêver, non?
 
Donc, Ouragan était comme les autres, seulement lui il possédait un atout majeur aux yeux de Fitji: l ‘humour. Son mari ne savait ni rire ni la faire rire. Il redoutait le rire, le repoussait, tandis qu’Ouragan, par l'intermédiaire d’un écran, la faisait s’esclaffer. Elle eut envie de lui plaire plus encore car, comme les hommes, les femmes du net sont toutes jeunes et belles. Ouragan rencontrait probablement 20 ou 30 créatures de réve dans une soirée. Elle décida de s’inventer une vie hors du commun, et passa la nuit à échafauder quelques aventures rocambolesques propres à aiguiser la curiosité d’Ouragan, tandis que près d’elle son mari ronflait paisiblement Le lendemain son "conte" était au point, elle le lancerait par bribes pour faire plus naturel. Elle attendit fébrilement 22 heures, heure à laquelle son Ouragan se connectait habituellement.
 
Il arriva ponctuellement et recommença à lui poser toutes sortes de questions. Cette fille l’étonnait, il voulait tout savoir sur elle.
 
Alors elle se mit à diffuser ses informations personnelles, s’inventant une famille au destin tragique, une fortune colossale, des amoureux à la pelle. Elle tua carrément ses parents en pleine jeunesse dans un accident de la route.
 
Ouragan craqua très vite. Au bout de 15 jours de conversations, il était tombé amoureux de Fitji. Il lui proposa de l’emmener faire un petit voyage aux Etats unis. Elle refusa bien sûr, mais cela ne le découragea pas. Il lui donna son numéro de téléphone, lui demanda le sien.Elle ne pouvait pas, elle vivait chez sa grand-mère, une milliardaire excentrique qui n’aurait pas toléré que sa petite fille entretienne une relation de quelque nature que ce soit avec un être virtuel.
 
- Alors appelle-moi, supplia Ouragan.
 
Ce qu'elle ne fit point, naturellement.
 
Il voulait la voir. Dame! Une telle créature lui mettait l'eau à la bouche. Elle devait trouver sans cesse de nouvelles excuses pour repousser leur rencontre.
 
Il lui demanda sa photo. Elle prétexta d'abord qu'elle n'avait pas de scanner. Oui, mais elle était milliardaire. Il lui conseilla donc d'en acheter un sans tarder. Ce qu'elle avait déjà fait depuis longtemps.
 
Elle farfouilla dans ses albums, mais toutes ses photos de jeunesse étaient en noir et blanc. De plus, elles la représentaient avec des vêtements démodés. Elle pourrait toujours raconter qu'elle s'était déguisée, mais il ne serait sans doute pas dupe. Elle le sentait très accroché et très à l'affût de toute indication pouvant le mener à la vérité. Cette fille était tellement exceptionnelle qu'il avait du mal à croire à sa réalité, et le lui disait, ce qui la faisait ricaner et la remplissait de plaisir . Elle se résigna donc à grimper au grenier par une petite échelle à moitié vermoulue, au risque de se rompre le cou, pour récupérer quelques vieux magazines. Son mari sortit de sa torpeur, la découvrit suspendue au plafond du hall, sous la trappe d'accès au grenier. Il cria.
 
è Mais que fais-tu là-haut, tu vas te tuer, si tu veux quelque chose dis le moi!
- Oui, je voudrais les vieux "Cinemonde".
- Les rats les ont bouffés, depuis longtemps, répondit-il avant de retourner tranquillement à son fauteuil.
 
Elle grinça:
 
- Vieille bourrique.
 
Et poursuivit son escalade. Elle souleva la trappe, bascula dans le grenier et éclata de rire. Elle retrouvait vraiment ses vingt ans.
 
Assise par terre, elle se livra à une sélection sévère pour désigner la starlette maintenant oubliée qui aurait l'honneur de la représenter sur le net. Elle élimina les brunes, les rousses, les dodues, les trop petites, les femmes fatales et les rosières, et se retrouva avec deux concurrentes: une blonde platine aux boucles courtes et à l'air angélique, et une autre blonde au corps sculptural, avec de très longs cheveux blonds qui masquaient presque tout son visage, ne laissant apparaître qu'une bouche pulpeuse. Elle hésitait encore entre les deux, lorsqu'en regardant plus attentivement, elle s'aperçut que la blonde bouclée n'était autre que Marilyn Monroe. Là, c'était quand même osé. Il avait beau être naïf et gober toutes ces idioties...
 
L'installation de la starlette sur une plage de la Méditerranée lui prit plusieurs heures, mais elle ne pouvait pas scanner cette malheureuse telle qu'elle était, entourée d'une ribambelle de nymphettes emplumées. Elle devait aussi soigner les raccords. Il ne fallait pas qu'Ouragan découvre le subterfuge
 
Enfin, elle fut prête.
 
Elle se fit encore un peu supplier, juste pour le plaisir, et envoya son image à son amoureux virtuel.
 
Il fut ébloui devant tant de grâce et de beauté, et redemanda d'autres photos. Là, il l'agaçait. Elle n'allait pas passer sa vie au grenier, à la recherche d'une quelconque girl, qui de plus devrait ressembler, au moins de corps, à la première. Elle annonça donc à Ouragan que sa grand-mère, ayant découvert qu'elle envoyait des photos sur le net, avait plongé le scanner dans le lave-vaisselle, et lui avait fait boire le bouillon.
 
Il insista pour la voir, elle joua les pucelles effarouchées. Non , vraiment, elle n'osait pas le rencontrer, elle avait trop peur d'elle-même, elle se sentait déjà tellement amoureuse...
 
Puis, à son tour, elle lui demanda sa photo. Dès le lendemain, un homme brun et banal souriait sur son écran. Elle éclata de rire. Ce gars-là n'était pas du tout son genre. Si elle avait eu vingt ans elle l'aurait envoyé balader sans ménagement, mais elle en avait soixante, et envie de continuer son histoire.
 
Ouragan devenait pressant. Il voulait son adresse, son téléphone, il voulait la voir. Elle décida alors de faire mourir sa sœur à l'autre bout de la France et envoya un message de détresse à Ouragan: "Mon amour, le destin nous sépare encore. Cécile, ma sœur, vient de se noyer au large de Nice. Elle s'est trop penchée au bastingage de son yacht et a coulé à pic, c'est horrible, je pars, je t'aime. Virginie."
 
C'est fini, pensait-elle, cette fin très "Bonne Soirées" la décevait un peu. Mais enfin il fallait bien calmer ce fou.
 
Il n'était pas calmé. L'absence de Fitji le rendit anxieux. Il envoyait message sur message, lui demandant des nouvelles de son moral, la consolant, l'assurant de son amour. Elle les lisait avidement avec un mélange de joie et de honte.
 
Fitji étant à l'enterrement de sa sœur, elle revint sur le net affublée d'un nouveau pseudo, "Tartine", pour voir ce que faisait Ouragan en son absence. Il ne faisait rien, il la cherchait seulement. Tartine essaya bien de le brancher sur une nouvelle amourette, mais il refusa, disant qu'il était amoureux fou d'une créature de rêve et qu'il attendait son retour.
 
Elle se sentait légère, heureuse, jeune parce que de nouveau aimée.
 
Bien sûr, ce n'était pas tout à fait elle qui était aimée. Elle était un peu jalouse de la starlette qui l'avait représentée. Elle décida de se montrer telle qu'elle était à vingt ans et revint sur le net.
 
Ouragan l'accueillit avec des transports de joie, et aussi avec ses éternelles questions, "Donne-moi ton téléphone et ton adresse, je ne peux pas prendre le risque de te perdre, je ne supporterai pas que tu disparaisses à nouveau." Etc... Elle minaudait:
 
- Non je ne peux pas, après tout je ne sais pas grand-chose de toi non plus.
 
Sur l'écran apparut aussitôt le curriculum vitae détaillé d'Ouragan, auquel il avait ajouté quelques détails très personnels, comme la taille de ses chemises et le nom de l'after shave qu'il utilisait chaque matin, pour qu'elle puisse connaître son odeur.
 
Ainsi, elle savait tout de lui. Son nom , son adresse, celle de son lieu de travail. Elle était émue de tant de confiance.
 
Et s'il mentait? Si, comme elle, il avait tout inventé?
 
Elle téléphona à son bureau. Une secrétaire lui passa Ouragan. Elle entendit une voix très douce dire plusieurs fois "Allô? Allô?". Elle raccrocha, bouleversée.
 
Le lendemain, elle envoya par la poste à Ouragan son portrait en noir et blanc, tiré 42 ans plus tôt, le jour de ses fiançailles. Et elle attendit dans l'angoisse la réponse d'Ouragan, sans même se connecter, tant qu'elle n'était pas certaine qu'il avait reçu sa photo.
 
Quarante-huit heures après, elle se risqua timidement à ouvrir son e-mail.
 
Cent vingt-trois messages l'attendaient. Ouragan était fou d'amour, et cette fois, c'était bien elle qu'il aimait. Elle en fut chavirée.
 
Elle espérait pouvoir continuer inlassablement cet amour virtuel, mais Ouragan ne tenait plus. Il voulait la voir. Il se faisait pressant. Elle ne savait plus comment s'en sortir. Alors, elle accepta et lui donna rendez-vous à la Coupole le lendemain soir à 18h.
 
A 17 heures, elle était déjà en place. Il arriva peu après et elle le reconnut tout de suite. Il dévisagea toutes les jeunes femmes présentes. Elles n'étaient que trois, toutes brunes. Il s'assit à une table d'où il pouvait contrôler toutes les entrées. Il attendait toujours lorsque Fitji s'en alla, vers 20 heures.
 
A 22 heures, il était de nouveau sur le net. Elle lui dit qu'un malaise l'avait terrassée au moment de se rendre à leur rendez-vous, et, voulant faire bonne mesure, lui avoua qu'elle était atteinte d'une maladie mortelle et incurable, puis finalement, devant ses questions pressantes, lui dit qu'elle avait le sida en phase terminale. Il ne se découragea pas pour autant, il lui assura qu'il lutterait avec elle, que son amour la sauverait, qu'il devait la rencontrer le plus rapidement possible, si elle ne pouvait se déplacer, il irait chez elle, mais il devait la voir pour l'entourer de sa tendresse salvatrice. Elle déconnecta en murmurant "Il est pire qu'un chewing-gum ce gars-là."
 
Elle devait mourir. Il n'y avait pas d'autre solution. Chaque soir, elle donnait des nouvelles de plus en plus alarmantes à Ouragan, qui la suppliait toujours de le rencontrer. Elle tapait tout doucement, pour montrer sa faiblesse. Elle finit par un adieu déchirant lui laissant entrevoir que sa fin était imminente.
 
La mort de Fitji la plongea dans le plus profond désespoir. Elle avait perdu une partie d'elle-même, elle avait perdu un amour qui bien que virtuel semblait plus fort que tous ceux qu'elle avait connus, elle avait perdu son rêve.. Elle résilia son abonnement à Internet, et recommença à faire des mots croisés, à grossir, à tousser, à ressentir des douleurs un peu partout. Elle retrouva son ennui, sa tristesse, sa vieillesse.
 
 
 
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l'auteur? Tania, 60 ans. D'origine ukrainienne, après avoir beaucoup voyagé et eu une vie assez mouvementée, elle a maintenant envie de raconter ce qu'elle a vu, entendu, ou ressenti.
 
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