| " MERCI, POUPEE " - Pff, quelle circulation ! se disait Manon, au volant de sa petite R5. Deux fois, elle était passée devant la banque, faisant le tour du pâté de maisons à la recherche d'une place de stationnement. - Ah, ici, peut-être ?.. Les femmes détestent les marche arrière, c'est bien connu. La roue avant escalada la bordure et retomba sur une grille d'égout. - Pas très réglo, mais enfin.. La jeune femme jaillit de sa voiture, claqua la portière, et courut vers la banque. - Bonjour, Suzy. - Salut, Manon. Je préfère te prévenir : mon père est à l'agence. - Ah oui ? Que se passe-t-il ? - Oh, rien. Mais tu connais sa manie de vouloir tout contrôler.. - Mais bon, j'ai encore cinq minutes, je prend un café. - Bonne journée, Manon. - Merci ! La fille du patron se dirigea vers la sortie. Durant quelques instants, Manon suivit des yeux la mince silhouette de Suzy. Encore une qui, sans rien faire, avait son avenir assuré.. Manon soupira, et glissa sa carte magnétique dans le lecteur. La journée s'annonçait chargée : en cette période estivale, elle voyait moins ses clients habituels, mais beaucoup d'étrangers venaient changer leur argent, et comme elle se débrouillait dans plusieurs langues, ses collègues se faisaient un plaisir de les lui envoyer. Sans compter que la file devant son guichet était souvent la plus longue, même en temps normal. Sa jolie frimousse un peu pâle, ses yeux vert émeraude et sa longue chevelure rousse, toute bouclée, y étaient sûrement pour beaucoup. Le big boss ne semblait pas vouloir quitter la pièce. Bien que sûre d'elle, Manon n'appréciait jamais de sentir sa présence, là, trois mètres derrière elle. Jim Langlois, grand, mince, en costume et cravate, était le type parfait du self-made-man. Sérieux, travailleur acharné, il donnait l'impression qu'on lui avait enlevé le sens de l'humour en même temps que les amygdales. Dehors, la chaleur commençait à se faire sentir. - Heureusement qu'il fait frais, ici. - Tu parles ! Mais j'aimerais quand même mieux prendre un pastis à la terrasse, répondit Georges, un employé adipeux qui passait un bon tiers de son temps à reluquer la forme harmonieuse que donnait à son chemisier les seins de Manon. La porte intérieure, qui donnait vers le couloir menant à l'ascenseur, s'ouvrit en coup de vent, et Marie, secrétaire de direction, fit irruption, l'air catastrophé. Elle qui était toujours calme et discrète, courut vers son patron en criant : - Jim ! Venez vite ! - Tiens, se dit Manon, c'est la première fois que je l'entend l'appeler "Jim".. - Qu'y a-t-il encore ? répondit l'intéressé, visiblement agacé, j'ai beaucoup de travail, et votre programme est.. - Il s'agit de votre fille ! - Suzy ? - Non, Annabel ! - Allons, bon, se dit Manon, qu'est-ce que cette pétasse a encore inventé ? - Je serais surpris d'apprendre qu'elle est déjà levée.. - Vite, Monsieur, je vous en supplie, insista Marie. Un peu inquiet, Jim suivit sa secrétaire, et sortit. L'ambiance changea subitement dans le bureau. Même les clients sentirent qu'il se passait quelque chose. Jim sortit de l'ascenseur en courant, bousculant Marie. La malheureuse essaya de suivre son train d'enfer. - Où est-elle ? - Elle est sortie par la fenêtre des archives, et.. Jim courut plus vite encore, sans plus écouter. Il aperçut deux escarpins blancs à hauts talons devant la fenêtre ouverte. Il se précipita, mais il ne vit rien du tout, pour commencer. Ebloui par le soleil, il se pencha pour regarder, et fut instantanément pris de vertige à la vue de la circulation, dix étages plus bas. En tournant la tête, il l'aperçut enfin. Sa fille aînée avait réussi à atteindre le point d'attache du mât d'un drapeau en suivant un rebord de béton, minuscule, qui courait tout le long du bâtiment. Sa robe jaune flottait au vent, aussi légère que ses immenses cheveux blonds. Elle fixa son père de toute la dureté de ses yeux bleus. - Ma chérie, hurla Jim, mais tu es folle ! Reviens tout de suite !.. Oh, non, ne bouge pas, surtout, on va venir te chercher ! Et surmontant sa nausée, il mit le pied sur l'étroit passage. - Reste où tu es, reste là, ou je saute, cria Annabel. Jim rentra et apostropha Marie : - Téléphonez aux pompiers, vite ! - C'est déjà fait, Monsieur. En bas, les passants avaient fini par remarquer le manège. Il fallut écarter les curieux pour permettre le passage de l'ambulance, de l'échelle, de l'autopompe, de la voiture de police, et du chef des pompiers. Les sirènes et les crissements de pneus mirent le rez-de-chaussée en émoi. Les clients de l'agence étaient presque tous sortis, et baillaient aux corneilles, le nez en l'air. - Ben voilà qui nous change de la routine ! - Nous l'aurons peut-être, notre apéro, dit Georges, sa grosse paluche sur l'épaule de Manon. Celle-ci sentit la moiteur de la main de l'homme et se dégagea vivement. Rien que l'idée de se laisser toucher par cet individu la révoltait. C'est alors qu'elle aperçut le seul client encore présent. - Misère, se dit-elle, il arrive d'où, celui-là ? Du pôle ? Avec un col roulé, et un casque ! Mais il doit fondre, là-dessous ! Elle afficha pourtant son sourire ravageur : - Bonjour, Monsieur.. Oh ! Manon changea de couleur en apercevant un pistolet pointé dans sa direction. - Oui, ma belle, c'est un hold-up ! - Mais vous êtes fou ! Les flics et les pompiers sont dehors ! - La ferme ! dit-il, le plus calmement du monde. Il lança un sac de sport à Georges. - Et toi, le gros, remplis-moi ça, et au trot ! Erwan scrutait la façade avec ses jumelles. C'était un homme sûr de lui, que l'existence rangée et le contact avec la nature avaient mis à l'abri du stress. Il se consacrait à l'éducation de ses enfants, à ses chiens, ses chats, et son élevage d'oies. Mais sur son lieu de travail, il était d'une redoutable efficacité. - Non, pas d'échelle, dit-il. Elle serait capable de sauter avant que vous n'ayez eu le temps de la cueillir. Vous allez me placer deux perches à l'étage en dessous, et tendre un filet. Mais je ne vois pas de lumière.. N'hésitez pas à enfoncer la porte. On y va. Il se retourna vers deux de ses hommes : - Balisez-moi tout ça, je ne veux personne en dessous. - Bien, chef. Tout le monde courait dans le couloir, mais nul ne fit attention à la scène qui se passait à l'abri des vitres fumées : le motard qui tenait Manon en joue, pendant que Georges, les yeux exorbités et le front en sueur, remplissait de billets un sac à dos. Jim avait repris son poste. - Ma chérie, mon bébé, pourquoi cette folie ? N'as-tu pas tout ce que tu désires ? - Non, justement ! Je me fiche de ton argent, ton appartement, ton Alfa. Tu m'as privée du principal ! - Quoi, que veux-tu dire ? - Et Yannick, qu'en fais-tu ? Bon Dieu, se dit Jim. Elle en est encore là ! Yannick !.. Un jeune homme un peu artiste, un peu bohème, dont sa fille s'était amourachée il y a un an. Le jour ou il l'a vue monter dans la vieille 2 CV de Yannick, son sang n'a fait qu'un tour. Jim a le bras long, et comme la vie d'artiste ne cadrait nullement avec ce qu'il désirait pour Annabel, il a eu vite fait d'y mettre bon ordre. - Mais il a disparu de la circulation ! - A cause de toi !.. Mais ça suffit, je.. La jeune fille leva le bras dans un geste de dépit, sa main glissa du mât du drapeau, et sans un cri, elle bascula dans le vide. - Belle prise, les amis ! dit un jeune pompier, en regardant la poupée blonde gigoter dans le filet, avec sa robe remontée jusqu'au bas des fesses. On aurait dit un poisson pris au piège. - Suffit ! Ramenez-la, en douceur. Erwan se disait que si c'était sa propre fille, il lui administrerait la plus belle fessée de sa vie. Jim arriva en trombe, bousculant l'infirmier. - Laissez-moi lui parler ! - Non ! Je lui fais une piqûre et on l'emmène. Enveloppée d'une fine couverture, Annabel plongea dans un sommeil sans rêve. Au rez-de-chaussée, le braqueur pointa son arme : - Si l'un de vous dit un mot, ce sera son dernier ! Le jeune homme sortit tranquillement de l'agence, portant son sac au dos. Il courut rejoindre un complice, qui l'attendait au guidon d'une superbe Kawasaki dont le moteur tournait au ralenti. Il eut à peine le temps d'atterrir sur la selle que l'engin démarrait, presque en silence, comme toutes les motos japonaises dont le pot n'est pas bricolé. La belle machine s'engagea sur la voie d'accès à l'autoroute, puis fila comme le vent. Un quart d'heure après, elle quittait l'autoroute, remontait une avenue, tournait dans une ruelle, contournait une vieille 2 CV, puis s'engouffrait dans un petit garage. Le pilote coupa le moteur, tandis son passager bondissait pour fermer la porte. - Magnifique ! - Oui, aucun incident, répondit une voix féminine. Le pilote retira son casque et sa cagoule, qui laissa s'écrouler une masse de cheveux bruns. C'était Suzy. Quelle journée, mon roudoudou !.. Une tentative de suicide et un hold-up ! Manon touillait consciencieusement les douces rondeurs d'un gros matou étendu sur ses genoux. La machine à ronronner tournait, virant à l'aigu quand l'animal ouvrait la bouche. Il semblait sourire à sa maîtresse. Le lendemain, Annabel fut réveillée par la sonnerie du téléphone. Sa main ne tremblait pas quand elle décrocha. - C'est toi, Yannick ? Et alors ? - .. - C'est magnifique, plus que tu ne l'espérais ! Elle se retourna voluptueusement dans son lit, coinçant le récepteur entre son épaule et son oreille. - .. - Moi, oui, ne t'en fais pas, je vais très bien. - .. - Bien sûr que je t'aime, mon chéri. Sans cela, jamais je n'aurais eu le courage de sauter dans le filet ! - .. - Demain ? A quelle heure ? - .. - Je serai là. A demain, mon amour,.. pour la vie ! Le lendemain, dans un petit café discret, Annabel, de ses longs ongles parfaitement limés, pianotait rageusement sur la table. - Mais que fait-il, bon sang ? Voilà un quart d'heure qu'il devrait être là.. Elle recommanda un café. Puis un autre. Enfin elle se décida à téléphoner chez Yannick. Personne. Annabel paya, et s'esquivant rapidement, elle bondit dans son Alfa, et démarra en martyrisant ses pneus. Une fois arrivée à l'appartement, elle courut dans la chambre de Suzy. Il n'y avait personne, ses armoires ouvertes étaient vides. Affolée, elle se réfugia dans sa chambre, et se préparait à se jeter sur son lit, quand elle aperçut un emballage cadeau, posé sur la commode. Elle l'ouvrit en tremblant. Une carte accompagnait l'objet. Le visage de la belle fille se décomposait. Annabel poussa un cri furieux, jeta tout à terre, et en pleurant de rage, se mit à piétiner la boîte et tout son contenu. Le soir même, en Provence, sur une petite route, une 2 CV stationnait à proximité d'un restaurant. A l'arrière, on pouvait lire "Just married" sur une pancarte accrochée de travers à la poignée du coffre. Attablés dans un coin discret, deux amoureux sirotaient l'apéro. - Tu sais, Suzy, tu ne te débrouilles pas mal du tout, avec une moto. Enfin, pour une nana, je veux dire.. - Grrrr ! Affreux macho que j'adore ! Ils éclatèrent de rire, et s'embrassèrent une fois de plus. - Ils sont mignons, ces deux-là, dit la serveuse au patron. - Oui, j'ai remarqué. Ah, l'insouciance de la jeunesse ! Yannick entoura les épaules de Suzy : - Il faudra remercier ta grande sœur, pour son acte héroïque. - J'y ai pensé. Je l'ai même félicitée. Elle a dû en avoir marre de t'attendre dans ce café. - Oui, et alors ? - Alors, en revenant dans sa chambre, elle a dû trouver mon cadeau; je lui ai offert une magnifique poupée Barbie.. - Non ? - Si ! Et, sur une carte, j'ai écrit " Bravo, ma poupée, et merci ! ".. - Toi, alors ! - Je regrette une chose, pourtant.. - Ah oui, laquelle ? - J'aurais bien voulu voir sa tête, dit Suzy, qui se remit à rire. ::: l'auteur? Annabel & Suzy.. . . . bebe_rose@infonie.be |