- C'est
le paradis, se disait Nick, en parcourant le labyrinthe des plantes aquatiques. Il connaissait les moindres recoins de ce petit monde sous-marin, et virevoltait nerveusement parmi les joncs, les racines, les longs filaments verts qui ondulaient au gré d'un imperceptible courant.
En dessous, un sol de vase, lisse, uniforme, s'étendait à perte de vue. Il était plein de surprises et de trésors. Il n'avait qu'à y plonger pour trouver toute la nourriture qu'il désirait. Autant qu'il en voulait. Parfois, il rencontrait des choses étranges, celles qui venaient du monde d'en haut. Le monde des hommes. Il y en avait une incroyable variété. Certains de ces " cadeaux " recelaient aussi des trésors. Comme ces boîtes métalliques, dont l'entrée était souvent défendue par un couvercle grossièrement découpé. Il y a longtemps que Nick avait appris à y entrer et à en sortir sans heurter leur bord tranchant. Il y avait aussi des bouteilles de verre, à moitié enfouies dans le sol. Leur contenu ne présentait pas le moindre intérêt, mais elles permettaient de folles parties de cache-cache, dans un milieu semi-transparent qui déformait la vue.
Il en a même repéré une qui avait toujours son bouchon. Par contre, le fond, en forme de cône dirigé vers l'intérieur, était brisé à son sommet. Elle reposait sur un désert de vase claire. De plus, une ficelle reliait le goulot au monde extérieur. Pourquoi ? Mystère.. Il s'en fichait du bouchon, il entrait par le fond, puis en sortait aussi vite, évitant habilement les bords coupants.

S'il se tournait vers le haut, il pouvait admirer un vrai miroir, étincelant sous la lumière du soleil. Des zones d'ombre indiquaient l'emplacement des nénuphars, dont les feuilles servaient de refuge à ses amies, les grenouilles. Contrairement à Nick, elles pouvaient se permettre de passer d'un monde à l'autre, traversant alors le miroir, qui heureusement, se reformait automatiquement.
Parfois, il s'y formait de grands cercles concentriques, dans lesquels la lumière jouait. Curieux, Nick remontait. On ne sait jamais. Un insecte, une larve, un ver, un fruit tombé d'une branche, tout est bon à prendre.

Dehors, la campagne bruissait faiblement, écrasée par la canicule. Par bonheur, l'étang était alimenté par un ruisseau dont la source semblait intarissable. Quand il se dirigeait de ce côté, le petit poisson remarquait que le fond n'était plus le même : il était constitué de rochers enchevêtrés, ce qui, bien entendu, constituait un terrain de jeu de plus.

En passant, il aperçut l'ombre du vieux pêcheur, assis au bord de l'étang. Il portait son grand chapeau de paille. L'homme venait ici de temps en temps, plus pour méditer au calme que pour assurer son dîner, car il ne prenait jamais rien. Le petit poisson connaissait la ruse, et ignorait le malheureux ver empalé sur l'hameçon. La pêche est un " sport " au moins aussi cruel que la chasse.. Passons.

Nick avançait par à-coups, tournait à gauche, à droite, revenait, puis s'immobilisa, tous les sens en alerte. On aurait dit alors que ses minuscules nageoires étaient des hélices. Puis il repartit à toute vitesse. Nick était une sorte de petite flèche argentée, qu'il aurait été bien difficile d'attraper !
- Où donc est-elle ? se dit-il.
Il était toujours inquiet, quand il s'agissait d'elle.
Mais un léger reflet la trahit. Une deuxième flèche brillante partit comme un trait.
Dorine avait des écailles aux doux reflets dorés, ses nageoires étaient transparentes comme des voiles et ses immenses yeux noirs attiraient Nick comme de véritables aimants. Elle parcourut en sens inverse une bonne moitié du trajet que Nick venait de faire, mais la coquine ne manqua pas de se laisser rattraper. Les petits corps gracieux se suivaient, se croisaient, se frôlaient, s'immobilisant parfois à l'abri d'une large plante, où Dorine ondulait avec une folle coquetterie. On pourrait imaginer des cris et des rires, mais s'ils existent, nous ne pouvons pas les entendre, dans ce monde du silence. Ils repartirent tous deux, côte à côte, à toute vitesse.
Soudain, ils s'arrêtèrent, les yeux agrandis d'horreur.
Devant eux, surgit une gueule béante, rouge sang, hérissée de dents pointues.
- La Goulue ! s'écria Nick.
La vilaine créature s'élança à leur poursuite. Heureusement, sa taille la rendait moins agile que nos deux amis. Ceux-ci arrivèrent à rejoindre les rochers, où ils retrouvèrent une douzaine de leurs congénères.
- Ah !, quelle peur j'ai eue, gémit Dorine.
- Ce monstre horrible ne vous aime vraiment pas, les amoureux, ajouta un de leurs amis.
Dorine frissonnait quand, par une fente minuscule, elle voyait passer l'oeil méchant de La Goulue.
- Il faudrait absolument s'en débarrasser !
- Oui, mais comment ? demanda Bubulle, inséparable ami de Nick.
- Je crois que j'ai une idée, dit Nick.


Les amoureux sont souvent inconscients.
- Regardez-les, donc, se disaient les autres poissons. Ils sont fous !
En effet, Nick n'en avait que pour sa chérie. Les yeux dans les yeux, ils se bécotaient en pleine eau. Auraient-ils perdu toute prudence ? Là ou ils se trouvaient, ils étaient visibles de très loin.
La Goulue surgit alors, semant l'effroi dans ce monde clos. Certains se terraient dans les racines, d'autres dans les rochers. Les petites grenouilles prenaient d'assaut les nénuphars. Seuls nos deux tourtereaux semblaient complètement indifférents au danger. Profitant de l'aubaine, le carnassier fonça de toute la vitesse dont il était capable. A l'instant où ils allaient être croqués, d'une détente formidable, Dorine partit à gauche, son compagnon à droite. Trop tard pour La Goulue ! Ses puissantes mâchoires se refermèrent sur l'hameçon du pêcheur.
Celui-ci somnolait. La sonnette fixée à sa canne le fit sursauter. Au fond, tous les regards suivaient la scène depuis les abris. La Goulue se tordit dans tous les sens, puis, entraînée vers le haut, elle disparut à travers le miroir.
Dorine en tremblait d'émotion, elle aurait fondu en larmes si elle n'avait pas été un charmant poisson. A ce moment, comme Nick, elle ressentit le signal d'alarme, si étrange pour nous, qui leur permet de communiquer. Il faut dire que La Goulue n'était pas seule. Et quand elle partait en chasse, son affreux compagnon n'était pas loin. Plus grand, plus fort, et encore plus hideux qu'elle, c'était la terreur de l'étang. Son appétit féroce l'a fait surnommer Glouton.
Il vient d'assister à la disparition de sa complice, et il n'est pas content. Mais pas content du tout !
Le petit peuple qui habitait ici s'en rendit compte à ses dépens. Glouton patrouillait sans cesse, pourchassant, terrorisant tout ce qui bougeait. Il fonçait parmi la cohue des batraciens, impatient de transformer leur peau de grenouille en écailles de poisson.
" Le paradis " avait dit Nick. Oui, à un vilain détail près..


Un homme averti en vaut deux, dit-on. Est-ce aussi valable pour les poissons ? Nick ne connaissait pas ce dicton, mais il a sagement préféré ne pas prendre de risques inutiles. Son deuxième adversaire sera sûrement plus coriace que le premier.
Le problème du Glouton fut pourtant résolu, grâce à une tragique erreur de Dorine. Comme une jeune écervelée, celle-ci admirait son reflet sur le verre étonnamment propre de la bouteille percée, couchée au milieu du désert.
Nick se précipita vers elle.
- Tu es folle ! Viens vite, si jamais le gros affreux passait par ici, je t'assure que ce serait notre fête !
Il avait à peine dit ces mots, que le gros affreux arrivait.
S'il avait été seul, Nick aurait filé le plus vite possible. Mais il craignait que son amie ne soit pas assez rapide. Il prit sa décision en une fraction de seconde.
- Vite, dans la bouteille !
Les deux minuscules poissons se ruèrent à travers l'ouverture.
Dorine regarda son ami d'un air inquiet :
- Tu es certain que ce monstre ne peut pas entrer ici ?
- Non !.. Non, je pense qu'il peut y arriver, au contraire..
- Et tu m'as fait entrer dans ce piège ?.. Nous aurions dû filer, plutôt !
- Chut !.. Attends..
- Attendre quoi ?.. Qu'il vienne nous bouffer tout crus ?
Glouton n'était nullement pressé. Il fit plusieurs fois le tour, semblant ricaner de la terreur qu'il inspirait aux deux prisonniers. Après avoir reniflé l'entrée, il entreprit de s'y glisser. C'était tout juste, mais il passait..
Nick s'était calé tout contre le cul de la bouteille.
- Viens ici, vite ! lança-t-il à sa compagne terrorisée qui cherchait refuge près du bouchon.
Dorine dut faire un effort énorme, mais elle rejoignit Nick. En réalité, elle préférait encore s'approcher de leur impitoyable ennemi que rester seule. Elle se sentit défaillir en le voyant progresser lentement, si près, tellement près qu'elle aurait pu le toucher. Rien que cette idée lui souleva le coeur, qui battait déjà la chamade.
Enfin, Glouton parvint à s'introduire complètement, puis il essaya de se retourner.
- Allons-y, on file, maintenant !
Dorine se glissa souplement dans l'ouverture, suivie de Nick, qui reçut dans les côtes un violent coup de nageoire du gros poisson. La taille de celui-ci l'obligea à se contorsionner plus longtemps qu'il ne le pensait. Lorsqu'il parvint à faire demi-tour, après un terrible effort qui a écrasé son vilain nez sur la paroi de verre, il ne put que constater son échec : ses deux proies avaient disparu..
Il voulut se lancer à leur poursuite. Seulement, s'il a réussi à entrer sans trop de problèmes, il n'en était plus de même pour sortir : dans un sens, ses écailles glissaient sur le verre lisse, mais dans l'autre, il se heurtait aux bords coupants.. Impossible de passer !
Les rôles étaient renversés. C'est Nick, à présent, qui tournait autour de Glouton.
- Tu peux venir, il n'y a plus rien à craindre, à présent, dit-il à son amie.
Dorine se rapprocha craintivement. Puis elle s'élança vers son héros :
- On l'a eu, Nick !.. On l'a eu !..
Si elle avait pu, elle aurait éclaté de rire.
La seule vue des amoureux rendit Glouton fou de rage. Il bondit, fonçant vers l'ouverture, sans plus de succès. Il ne réussit qu'à s'entailler le nez et les joues, ce qui le rendit encore plus laid.

Les autres poissons, les grenouilles, tous les curieux s'enhardissaient. Quand ils se rendirent compte que Glouton était enfin attrapé, ils accoururent de partout. Bientôt, tous les amis de Nick étaient là. Ils l'auraient volontiers porté en triomphe. Une joyeuse farandole virevolta longuement autour de la prison où leur mortel ennemi s'agitait en vain.

- Bon, et maintenant, qu'allons-nous en faire ? demanda sagement un crapaud.
- On pourrait peut-être fermer définitivement cette bouteille, dit Bubulle.
- Tu vas y aller, toi ? Et avec quoi ?
- Si vous voulez mon avis, dit Nick, nous devons lui apporter à manger, à ce Glouton.
- Tu rigoles ?
- Après ce qu'il a fait à tant de nos amis, tu voudrais qu'on lui apporte son déjeuner au lit ?
- Mais oui !
- Et pourquoi ?
- Si vous voulez qu'il ne sorte plus jamais de là, ce n'est pas le moment de le mettre au régime..
- Hé, mais c'est génial !
- On s'y mettra tous, ajoutèrent les petits poissons, on fera cela à tour de rôle.
- Nick a raison, dirent les grenouilles.
- Oui, nous sommes prêtes à vous aider.
Dorine s'approcha :
- Je suis fière de toi, mon amour !
- Tu as été très courageuse, ma belle.

A partir de ce moment, Glouton n'a plus manqué de rien. Tous les jours, une équipe de volontaires lui apportait les mets les plus succulents : des vers tendres, des larves de toutes sortes, des insectes croustillants, toujours accompagnés d'une abondante salade de plantes aquatiques.
Glouton, beaucoup trop gourmand pour résister à la tentation, a justifié son nom : servi comme un roi par tous ceux qui auraient pu être ses victimes, il fit largement honneur à la bonne chère. Il lui fut bientôt impossible de se retourner dans sa cage.
Quand Nick, Dorine, et toute leur bande d'amis venaient le narguer, il se cognait violemment aux parois de verre, mais il n'a jamais réussi à attraper l'un d'entre eux, ni même à faire bouger d'un millimètre la bouteille soudée par la vase.

Cependant, un jour, elle remua. Elle s'ébroua sous l'action de la ficelle. Soulevant un nuage de vase, elle décolla en direction du miroir. Tout ce petit monde la suivit, et se colla à la surface pour ne rien perdre du spectacle. Le vieux pêcheur s'en saisit et la brisa, sans savoir qu'un nombre incalculable de petits yeux inquiets suivaient le moindre de ses mouvements. Quand ils virent le gros poisson gigoter furieusement dans ses mains, une seule pensée les unissait : " Surtout, ne le lâche pas ! "
Ce fut une explosion de joie silencieuse, lorsque Glouton disparut enfin dans le panier, pour prendre le même chemin que La Goulue : celui de la poële à frire.

- Quel ingrat, ce pêcheur !
- Il ne nous a même pas remerciés !
- Après le mal qu'on s'est donné !
- En tous cas, aujourd'hui, il ne sera pas venu pour rien..
Nick parcourait le groupe en tous sens :
- Mais où est Dorine ?
- Là-bas, répondit malicieusement une petite grenouille, en indiquant la forêt aquatique.
- Merci, dit Nick, qui s'élança.

On assista de nouveau à la course folle des deux reflets brillants. L'argenté rattrapa le doré, qui se retourna. Leurs lèvres se frôlèrent. Puis la poursuite reprit de plus belle, pour s'arrêter au coeur de la forêt ondoyante, où jouait la lumière du soleil d'été. Mais cette fois, il n'y aura plus, au détour d'une touffe d'algues, une gueule monstrueuse pour interrompre leurs ébats amoureux !
C'est le paradis...  

 
 
 
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l'auteur? Annabel.. . . .
 
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