| L'animation qui règne autour des stations de taxi en Afrique est toujours impressionnante. Au-delà de la vétusté légendaire des véhicules, c'est une foule bigarrée et colorée qui retient votre attention. Une foule qui s'affaire, qui crie, échange, négocie et s'oppose. Les vendeuses de tout âge y proposent à manger, beignets, brochettes, gâteaux, pain pour les amis et la famille, de la bouillie mais aussi breuvages et tisanes, préparations diurétiques ou Coca, Tchoukoutou ou Tchakpalo, boissons sucrées ou amères, sirop où baignent d’énormes morceaux de glace et d’autres objets flottants non identifiés. Mélange entre le monde solide et le monde liquide, les marchandes de glace " Pipo ", de crèmes glacées aident les voyageurs .à patienter Celui ou celle qui n’est pas équipé, au moment du départ de soutien-gorge, de culottes " gros-cul ou petit-cul ", de Baygon, ou de tortillons à moustiques, ce sera vraiment, qu'il est fauché ou qu’il est un acheteur éclairé. Le taxi quant à lui ne part que s'il est complet. Le chauffeur après avoir négocié l'achat de son essence au petit revendeur détenteur de bouteilles de deux litres d’un liquide rappelant vaguement le vin rosé, mais ne contenant qu'un produit frauduleusement ramené du Nigeria et passé par tous les récipients possibles, attend, allongé, somnolent sur le capot du véhicule. Son boy-cale, son rabatteur, son aide ( Jeune apprenti chargé en cas de panne en montée ou en descente de placer une cale en bois sous les roues afin d'éviter que le camion ou le taxi ne redescende dans la pente, les freins, même à main, ne sont jamais sûrs), s'affaire afin de compléter le nombre des passagers. Il crie, il hurle, il virevolte autour des passagers, s'empare des colis, des sacs. Parfois ce ne sont que des présumés passagers. Il s'ensuit d'inévitables palabres, des négociations sans fin sur le prix à payer, sur le prix des colis, des poules ou de la chèvre qui seront elles aussi du voyage, au grand air, au soleil du toit du taxi. Si l'affaire se fait, le boy-cale saisit les paquets et les entasse sur le toit, les fixe comme il peut, à la diable. Qu’importe un grand filet stabilisera le tout, empêchant (du moins on le souhaite) de marquer la route ou la piste tel le Petit Poucet des objets des voyageurs, assoupis et abrutis de chaleur et de fatigue dans le taxi surchargé et surchauffé et qui ne découvriront qu'à l'arrivée la perte du chargement. Enfin après parfois plusieurs heures d'attente le taxi s'ébranle, telle une arche de Noé, avec ses passagers, ses colis et ses animaux. Et si Dieu est grand, si l'Eternel est son berger, si Il n'y a pas de soucis à se faire, tout le monde arrivera à bon port après avoir chanté le psaume 17. La route est toujours surprenante, et présente des obstacles de tous genres et de tous poils... Les ovins et les caprins y paient un lourd tribut aux dieux des transports. Un jour une collègue me demanda si je savais pourquoi on écrasait beaucoup plus de moutons que de chèvres ? Je lui répondis que je n’en avais aucune idée. Elle partit d’un grand rire et à l’heure du thé, sous l’arbre elle me raconta. " Ce jour-là; la chèvre et le mouton devaient monter dans la famille pour des cérémonies, dans le nord du pays. Ils se retrouvent, par hasard, à la station de taxi. Après avoir négocié le prix avec le rabatteur, ils s'installent à bord. Les places de choix sont à l’avant, à côté du chauffeur, on y est moins serré, l’espace y est plus grand, on a une meilleure vue, mais le risque y est aussi parfois plus grand... Une des places avant est restée libre. Le mouton insiste pour l'obtenir, joue de son influence, de son esprit de sacrifice, de sa fonction, de sa famille, de son grand âge. Il obtient finalement gain de cause. La chèvre ne peut qu'accepter la décision souveraine du chauffeur, soumise, elle s'installe donc derrière le taximan mais bien décidée à se venger du mouton. La route est longue. les trous succèdent aux nids de poules, au revêtement défoncé, les barrages de police remplacent ceux de la gendarmerie qui se substituent à ceux des douanes qui suivent ceux des Comités de défense de la République qui précèdent eux-mêmes ceux de la Garde présidentielle... Pourboires, bakchichs, encouragements, aides, soutiens, permettront à la gent en uniforme de surmonter les tracas des contrôles routiers et de survivre au soleil, à la pluie, au dimanche, à la soif et à la faim, en un mot à l'obligation de contrôler la circulation. Après trop longtemps de route, la chèvre tape sur l'épaule du taximan et lui glisse à l’oreille de s’arrêter au prochain village. Elle lui murmure - C'est le mouton qui va payer pour moi, il est d’accord. A l’arrêt, la chèvre descend et n’écoutant que l’appel de sa famille, se sauve à longue enjambée vers les siens, n'ayant qu’une peur, que le chauffeur ne la rappelle pour lui demander le prix de la course. Plus la distance entre elle et le taxi sera grande, moins elle aura de risque de payer. Dans le taxi l'ambiance est au beau fixe, on a un peu plus de place... le mouton est heureux, il irait même jusqu'à siffler. Son village approche. Il demande lui aussi au taxi de l'arrêter. Avant de partir, il a acheté du pain et du pagne, une grosse partie des billets tout neufs qu'il a eu à la banque est partie avec les cadeaux, Même les dernières pièces qui ont servi à obtenir le siège avant. Fièrement il en sort son dernier billet de 10000 francs. Le taximan, comme tout taximan a qui on donne un billet, l'empoche immédiatement, calcule le prix de la course de la chèvre et du mouton et ne lui rend que 200 francs. Le mouton proteste en croyant à une erreur , il geint, crie, hurle, bêle. Ce n'est pas le prix de sa course. Il traite le chauffeur de voleur. Ce dernier lui répond que, comme convenu, il retient le prix du transport de la chèvre et le sien. Le mouton affirme qu'il ne connaît pas la chèvre, qu'il n'a pris aucun engagement pour elle. Le chauffeur dit qu’elle est descendue depuis bien longtemps, qu'elle n’a pas payé, qu'il été payé, que le billet est dans sa poche et qu'il le garde. Il a rendu la monnaie qui correspondant au prix des deux passages..., en un mot que tout est bien pour lui et que le mouton n’a qu'à s’arranger avec la chèvre. Le mouton s'indigne, manifeste, rien n'y fait. Les autres passagers, pressés d'arriver, s’en mêlent, demandent au taxi de repartir. Le mouton est expulsé autoritairement du taxi qui redémarre dans un nuage de latérite et d’huile mal brûlée. Le mouton à beau râler, regimber, courir derrière, rien n'y fait. Il aura perdu le prix du voyage de la chèvre ". C'est depuis ce jour, me dit ma conteuse, que les chèvres, quand elles voient une voiture, se sauvent à toute vitesse, croyant que le chauffeur va demander le prix de la course et que les moutons, eux, courent après et traversent la route pour récupérer la monnaie. C’est la seule et unique raison pour laquelle il y a plus de moutons d’écrasés en Afrique que de chèvres. Rappelez vous de cette histoire, si en Afrique vous prenez le taxi avec une chèvre... ::: l'auteur ? Jean-Michel Bergougniou dit Bergou.. . . . Un breton barbu, la cinquantaine, dont 12 ans passés en Afrique occidentale, qui lui ont fait attraper "le virus" africain. Historien, africaniste amateur. Il aime la littérature et l'écriture, il collectionne aussi les perles africaines... bergou@infonie.fr |