Bulle
de savon  

- Papa, tu nous en fais une, pleine de fumée ? demanda Patrick.  
- D'accord !  
Jim tira une longue bouffée sur sa cigarette, puis souffla. La bulle de savon grandit, puis dériva lentement dans l'air tiède de la cuisine.  
- Qu'elle est belle !  
- Oh ! elle va s'échapper !  
En effet, happée par le courant d'air, la bulle franchit la fenêtre, et s'éleva majestueusement vers le soleil. Patrick passa la tête à l'extérieur :  
- Je la vois !  
- Pousse-toi, laisse moi regarder, dit Hélène, sa jeune soeur.  
Les deux enfants se penchaient au dehors. Le bruit de la circulation emplissait la pièce. Une ambulance, toutes sirènes mugissantes, remontait la rue.  
- Cela suffit, fermez cette fenêtre, dit Jim, on ne s'entend plus, ici !  
Le jeune garçon suivait des yeux la fragile sphère multicolore :  
- Où tu crois qu'elle va ? demanda Hélène.  
- Ben, au Paradis, répondit Patrick.  
- La sirène des ambulances, ça me glace le sang, dit Jim.  
- Moi pas, répliqua Jane, quand j'entend ça, je pense que dans ce monde où l'on dit que l'homme est un loup pour l'homme, il y a encore des gens pour secourir les autres..  

* * *
 
- Arrête, Freddy !  
- Quoi ?  
- Il est mort !  
L'infirmier envoya promener sur le plancher de l'ambulance les restes de ce qui fut un chat tigré, que l'homme tenait toujours agrippé contre sa poitrine. Il vérifia ses appareils.  
- Mort pour de bon.  
Le chauffeur stoppa la sirène, et chercha un endroit propice pour faire demi-tour.  

* * *
 
- C'est fini, Madame. Le choc a été très violent. Il n'a pas eu le temps de souffrir..  
- Ce n'est pas possible ! Laurent, mon petit !..  
- Hélas !.. Regardez l'électro... plus rien !  
- C'est horrible !  
La jeune femme semblait prise d'une crise de nerfs. Son mari la serra dans ses bras.  

* * *
 
Philippe ouvrit les yeux. Et les referma aussitôt. Ebloui par la lumière, il mit une bonne minute avant de s'acclimater. Et encore une autre pour arriver à distinguer clairement les choses. Pourtant, il n'arrivait pas à croire ce que ses yeux voyaient. Du bleu, du blanc, des brumes, de la lumière. Un sol improbable, sur lequel on se déplaçait sans le moindre effort. Et du monde, une foule de gens qui semblaient tourner en rond. Il se serait cru dans le hall d'une gare céleste.  
- Pardon, excusez-moi, mais..  
- Ne vous excusez pas, c'est trop tard..  
- Trop tard ?.. Trop tard pour quoi ?  
- Pour vous justifier, semblait dire le gros homme à qui Philippe s'était adressé.  
- Où suis-je ?  
- Mais, vous êtes dans l'antichambre du Paradis ! Vous avez de la chance !  
Philippe regarda autour de lui. Il y avait des gens de tous âges, de toutes races, de toutes couleurs. Et tous semblaient se comprendre. C'est alors qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas prononcé un seul mot. Pas plus que le gros type, au demeurant fort sympathique, qui lui avait répondu. Il suffisait de penser, et la personne à qui on s'adressait avait tout compris !  
- Bon, se dit-il, prêt à toute éventualité.  
- Oh ! Pardon, Monsieur.  
- Il n'y a pas de mal, répondit Philippe.  
Un tout jeune garçon venait de lui piétiner les orteils. Pourtant, il n'avait pas ressenti la moindre douleur.  
- Comment t'appelles-tu ?  
- Laurent. Et vous ?  
- Philippe. Comment es-tu arrivé ici, mon garçon ?  
- Je sais pas, je me rappelle plus de rien.  
- Mesdames, Messieurs, claironna une voix impersonnelle, veuillez entrer. Si vous êtes encore là, c'est que vous êtes retenus.  
Tout le monde se mit en marche, dans la même direction, comme un seul homme. Laurent, instinctivement, prit la main de Philippe. Curieusement, celui-ci se sentit rassuré. Par la main d'un petit bonhomme de huit ans.  
- C'est à toi, ce chat ? dit Laurent, optant pour le tutoiement.  
Philippe se rendit compte qu'il avait toujours dans les bras ce chat tigré. Il ne se souvenait pas comment il était arrivé là.  
- Qu'il est beau ! Je peux le prendre ?  
- Oui, certainement, répondit l'homme, heureux de s'en débarrasser.  
- Comment s'appelle-t-il ?  
- Heu, balbutia Philippe, qui n'en avait aucune idée, Bulle !  
- Bulle ?  
- Oui, comme une bulle de savon !  

* * *
 
- Vous avez l'éternité devant vous !  
La jeune femme qui venait de prononcer ces mots se retourna. Sa beauté explosa aux yeux de Philippe. Il lui sembla rencontrer une divinité mythologique. Après tout, ici, rien ne semble impossible. Quand il regardait autour de lui, la foule était variée, multicolore, et disparate. Des hommes, des femmes, des enfants. Un empereur romain, un homme d'affaires, en complet gris, une actrice, en robe longue fendue, un charretier aux manières bourrues, issu tout droit du 16ème siècle, un philosophe grec, avec une toge beige et de longs cheveux gris. Un soldat dont l'uniforme portait la marque d'une baïonnette, un homme élégant, long et mince, avec une canne, une redingote, un faux-col glacé et un chapeau. Et cette fille, avec sa robe courte, ses hautes chaussures à semelles compensées et ses cheveux mauves, d'où, de quand venait-elle ?  
Philippe se fit aussitôt des amis. Prêt à tout, il acceptait sans trop comprendre sa nouvelle situation. Et le fait de n'avoir plus à parler, était pour lui un incomparable avantage. Lui qui était plutôt taiseux et introverti, semblait avoir trouvé ici la solution à son problème. Les hauts dignitaires des époques passées étaient avides de savoir ce qu'aurait été leur avenir, incapables d'imaginer le monde continuant à tourner sans eux.  
Mais il n'avait d'yeux que pour elle. Son Aphrodite. Après une ou deux fractions d'éternité, il la retrouva, sublime, sensuelle, déjà amoureuse. Elle était assise sur un canapé inconsistant et translucide, et l'invita à la rejoindre.  
- Asseyez-vous, Philippe.  
Elle croisa les jambes, lui découvrant ses cuisses rondes et fermes.  
- Comment savez-vous mon nom, chère Angélique ?  
- De la même façon que vous connaissez le mien. Ici-haut, les pensées vont vite !  
- Comment êtes-vous arrivée en ces lieux, vous qui êtes si jeune ?  
- J'ai été assassinée.  
- Comment ?  
- Oui, un amant jaloux. Regardez.  
Il vit dans son dos la cicatrice d'un coup de dague.  
- Et vous ?  
- Je serais incapable de vous le dire. Je ne m'en souviens pas.  
- Alors, allons aux renseignements, lui dit-elle.  
- Aux renseignements ?  
- Oui, venez !  
Philippe se revit lui-même, mieux qu'au cinéma. Il avait l'impression de revivre l'action. Pourquoi avait-il décidé de sauver ce malheureux chat, perché au sommet d'un pylône, dans un entrepôt désert ?  
Il alluma une cigarette, et entreprit l'escalade. Il récupéra l'animal, et commença à redescendre. En regardant vers le bas, la fumée lui brûla l'oeil, et d'instinct, il cracha, éjectant sa cigarette. Celle-ci tomba dans une mare d'hydrocarbures, qui prit feu instantanément. L'explosion qui s'ensuivit disloqua le pylône. Il vit l'arrivée de l'équipe de secours, il entendit distinctement l'infirmier parler à Freddy, le chauffeur de l'ambulance :  
- Mort pour de bon !  
- Voilà donc comment ça s'est passé, dit-il. C'est vraiment con !  
A ce moment, Laurent les retrouva.  
- Venez voir, c'est moi, on me voit comme sur un écran géant !  
Ils le suivirent, et regardèrent tous les trois cette scène pénible : l'enfant glissant dans l'escalier, et sa tête heurtant le pavé dans un horrible bruit sourd.  
- C'est fini, Madame. Le choc a été très violent. Il n'a pas eu le temps de souffrir..  
- Ce n'est pas possible ! Laurent, mon petit !…  
- C'est maman ! dit le jeune garçon, qui faillit se mettre à pleurer.  
Mais ici, pas de larmes. Impossible. Inconcevable. Angélique lui caressa les cheveux, et posa autour de ses épaules un superbe bras nu :  
- Venez, allons nous asseoir.  

* * *
 
- Regardez ! Là ! cria Laurent.  
- Quoi ? Où ?  
- Ici !.. La voilà, elle vient près de nous.  
C'était une grosse bulle de savon, multicolore. Philippe se leva, et tendit la main. La bulle éclata, libérant un parfum de tabac.  
- Mmmm ! Sentez-vous ? Un goût sucré.. Une cigarette américaine !  
- Philippe, taisez-vous !  
Trop tard, la sécurité était déjà la, entourant Philippe.  
- Comment avez-vous fait pour faire passer vos cigarettes ?  
- Mais ce n'est pas moi, je..  
- Suivez-nous.  
Et ils emmenèrent l'homme et le jeune garçon.  

* * *
 
Cela discutait ferme, au conseil des sages.  
- Il est évident qu'on ne peut pas le garder.  
- En effet, c'est hors de question.  
- Envoyons-le en enfer !  
- D'accord !  
Une fois la condamnation proclamée, Philippe fut entouré de ses nouveaux amis.  
- Vous avez entendu ?  
- Oui.  
- Ils sont expéditifs, ici.  
- Philippe, s'écria Angélique, ce n'est pas possible !  
- Il faut faire quelque chose, dit l'empereur romain.  
- Une manifestation ?  
- Une quoi ?  
- Oui, au 20ème siècle, quand on n'est pas d'accord, on manifeste.  
- Alors, manifestons !  
- Oui, ça je connais, s'écria la jeune fille aux cheveux mauves.  
Le lendemain, à la grande surprise des autorités, un grand défilé de calicots déferla dans les brumes lumineuses. Jamais encore on n'avait vu chose pareille.  
- Qu'est-ce que c'est que ce chaos ?  
- Tout a commencé avec l'introduction de cet homme, ce garçon, et ce chat.  
- Envoyez-moi tout ça en enfer !  
- Mais on va avoir à faire face à une vraie mutinerie !  
- Alors quoi ? Que proposez-vous ? Un sursis ?  
- Heu.. Ma foi, pourquoi pas ?  

* * *
 
- Mon amour ! Je te connais à peine, et tu vas me quitter ?  
- Ma chérie, un sursis, ce n'est pas éternel !  
- Adieu, Philippe..  
- Non, Angélique, à bientôt.  
- Le temps va me sembler long, sans toi.  
- Nous avons l'éternité devant nous.  
- Oui, tu as raison. A bientôt, mon amour..  

* * *
 
- Freddy, nom de Dieu !  
- Quoi ?  
- Il a bougé !  
- Tu rêves, ou quoi ?  
- Non, regarde !  
- Ah, ça alors..  
- Vite, mon vieux, plein pot !  
L'ambulance vira sur les chapeaux de roue, et fonça de nouveau vers l'hôpital. Philippe resta une journée entière aux soins intensifs, puis fut admis dans une chambre à quatre personnes. Quand on l'y fit entrer, on entendit un miaulement suraigu, et une des infirmières faillit trébucher :  
- Mais c'est pas vrai ! Qu'est-ce qu'il peut bien faire ici, ce chat ?  
Philippe commençait à se réveiller. A sa droite, un jeune homme, victime d'un accident de moto. En face de lui, un homme d'un certain âge, et un jeune garçon qu'il n'avait jamais vu en ce bas-monde, mais qu'il reconnut immédiatement. A ses côtés, ses parents sortaient d'un cauchemar.  
- Charles, c'est un miracle !  
- Tu as raison, un miracle..  
Le chat tigré bondit sur le lit, et ronronna en se frottant la tête contre le menton de Laurent.  
Les yeux papillotèrent, puis s'ouvrirent tout grands :  
- Oh ! Bulle ! s'écria le petit garçon , ravi.  

 
 
 
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l'auteur? Annabel.. . . . Elle aura 20 ans en 2001... Comment est-elle ?... :-)
 
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