Il
était une fois… quelqu’un qui essayait d’avancer dans la rue, ou dans la vie, qu’est-ce que ça changeait ?  
Parfois ce quelqu’un reculait, mais se disait que c’était peut-être pour prendre une autre direction afin d’avancer à nouveau. Au détour d’un carrefour, une pensée qui passait par là s’arrêta sur ce quelqu’un. La pensée était étrangement claire pour une pensée, elle disait : " On ne sait jamais quelle trace on laisse chez ceux dont on a croisé le chemin, une heure, un jour, ou une vie, pas plus qu’ils ne connaissent la profondeur du sillon, de l’empreinte, de la blessure, qu’ils ont creusé en nous. On ne le sait souvent pas soi-même, cela peut s’éveiller des années plus tard, au détour d’un itinéraire manqué, subrepticement, en suivant du regard un imperceptible mouvement. Et cette impression fugitive peut tout aussi mourir aussitôt. Qui sait la part d’illusion en toute chose ? "  
C’était bizarre cette pensée qui avait choisi ce quelqu’un… L’un des derniers mots résonnait en elle, car ce quelqu’un était féminin : mourir… Cela lui rappela une année de tourmentes et de tempêtes, de tornades et de raz-de-marées. Une année de disparitions. Une année sourde de violences, une année d’espérance, une année de renaissance. La première disparition l’avait foudroyée, la seconde épuisée, mais elle n’avait pas voulu se l’avouer. 

 
C’était un hiver où il faisait si froid, si froid dehors, si froid dedans… c’était la fin d’un monde, un monde qui s’écroulait, et elle ignorait ce qui renaîtrait derrière. Une chape de plomb pénétrait par tous les pores de sa peau. Peur, stupéfaction … elle restait statufiée, suspendue au bord du temps, qui refusait obstinément le moindre mouvement. Chaque tic et chaque tac de l’aiguille du temps était séparé d’un million d’années. 

 
Et puis la chaleur s’était infiltrée peu à peu. Elle avait aperçu de la lumière dans un lieu étrange, et s’était infiltrée dedans, fascinée par la source blanche, presque hypnotisée. Et le temps s’était mis à ré-avancer. Les tics et les tacs bientôt devinrent étrangement mêlés dans un seul son, le temps avait basculé, cette fois il allait vite, beaucoup trop vite. La flamme était dangereuse. 

 
Et, un soir, le noir revint, victorieux, puissant, engloutissant tout sur son passage. Mais elle se souvenait de la lumière magique et, par peur de ce noir si noir, se réfugia dedans. Pour ne plus en sortir avant longtemps. Dans cette lumière, il y avait des regards, inquisiteurs, curieux, mais bienveillants. L’un d’entre eux était plus brûlant que les autres. Plus chaud, plus pénétrant, plus rassurant, plus vivifiant, plus revigorant, plus aimant, plus providentiel ? 

 
Au milieu de la tourmente, ce regard la porta. Au milieu d’une réalité crue et glaciale, ce regard la ranima, la réchauffa. Il accompagnait chaque geste du quotidien, le rendant supportable, ou plutôt le gommant. Quand il fallut mettre sous terre la disparition, pour pouvoir oublier sa présence, elle se tint droite, étranglée par la pudeur, ou vitrifiée par la présence d’un néant intérieur. 

 
Elle s’arrête dans la rue. La pensée l’accompagne encore, mais elle est brouillée par un essaim de souvenirs qui bourdonnent dans tous les recoins de son esprit. Elle revoit le corps étendu, qu’elle n’était pas obligée d’aller contempler, mais la lumière avait occulté toute réalité, il lui fallait cette confrontation pour réaliser. Elle revoit cet être proche posant une main sur la poitrine du défunt, se souvient de la fascination face à l’intensité qui semblait se dégager de ce non contact entre un vivant et un mort. 

 
Dans l’église, elle continue à chercher la douleur, mais ne trouve que la rage. Dans ce lieu de culte exécré par le mort, tout du moins de son vivant, une cérémonie étrange. Un prêtre qui se lance dans un grand spectacle sur le paradis et l’enfer, gesticule dans des descriptions apocalyptiques du diable, sans jamais parler du défunt, sans même citer son nom. Elle regarde autour d’elle, stupéfaite. Les vitraux laids comme une pluie sale, comme si c’était eux qui allaient lui apporter une réponse. Et puis les descendants du mort. Un seul s’accroche à son regard, il a une mine dépitée. 

 
Elle regarde en elle, aussi. Qu’est-ce qu’elle s’apprête à faire ? A se rebeller dans une église ? Toute une relativement bonne éducation à combattre : ce n’est ni le lieu, ni le moment. Et puis, soudainement, elle regarde ce regard qui est en elle. Ce regard qui est là, qui attend, qui ne l’a pas quittée un instant. Que veut-elle lui montrer, lui prouver ? Elle lui racontera… c’est pour lui qu’elle se lève dans le silence qui crie ? Non… pas uniquement. Elle sait que, si elle reste assise sans rien faire, elle le regrettera toute sa vie. Mais ce regard la propulse, la porte jusqu’à l’autel. 

 
Elle veut parler. Juste dire quelques mots, remettre les choses à leur place, se pardonner, peut-être, de n’avoir que colère à exprimer. Rendre son hommage à elle, rien qu’à elle. Elle demande la permission, simple politesse. Il lui faut faire sobre, ne choquer personne, ce n’est pas le moment, ce n’est pas le lieu, a dit la pensée… Quelques mots, juste pour dire que rien de tout ça ne correspond à celui qui était vivant quelques jours auparavant, et puis parler de lui, un peu, enfin ! De sa générosité, gratuite, qui n’attendait rien en retour, et certainement pas une place au paradis. Et puis elle va se rasseoir. Sans rien regarder. Elle oscille entre un immense soulagement venu d’on ne sait où et l’envie, enfin, de pleurer. 

 
Ne rien regretter. 

 
Elle n’a rien regretté. Elle est rentrée, a raconté, un peu. Pas tout. Et c’est là, dans la rue, avec la pensée qui fourmille, qui démange, qu’elle se dit, qu’une fois dans sa vie, elle peut offrir à ce regard la marque de ce qu’il a laissé, la marque de ce qu’il a contribué à impulser. Comme un cadeau. Un étrange cadeau. Il peut croire qu’il est empoisonné et qu’elle veut s’en débarrasser. Bien sûr, ce cadeau peut lui peser. Il peut rester debout, les bras ballants, sans savoir qu’en faire. Il peut le jeter dans un coin de son esprit, remettant à plus tard le moment de lui dénicher une place, quelque part, bien cachée, ou de le reléguer. Il peut le jeter immédiatement dans les labyrinthes de l’oubli. Il peut aussi le placer tout au fond de sa mémoire, le garder pour les soirs d’hiver, le protéger contre les bourrasques de la vie. Quoi qu’il en fasse, ça ne la regarde plus. Une fois donné, on ne revient pas chez l’autre en épiant pour voir quelle place on a accordé au cadeau. Mais, comme on offre un présent accompagné d’un petit mot, elle joint à celui-ci une simple requête : qu’il ne cherche pas à en connaître le prix, qu’il se garde d’estimer sa valeur, ni sous-estimation, ni surestimation. Qu’il ne cherche surtout pas à la connaître. C’est juste un cadeau, comme ça, c’est donné. 

 
Mais, juste au moment de le lui remettre, une pensée tombe de haut, en forme de point d’interrogation : " Existe-t-il quoi que ce soit de gratuit ? " Alors, peut-être ira-t-elle simplement le déposer dans un endroit où il pourra le trouver. Sans qu’elle soit jamais certaine qu’il l’aura découvert. 

 
Histoire pour toi 

 
 
 
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l'auteur? Valérie Bezard, journaliste. Elle anime sur Infonie le forum "Au-delà du virtuel".
 
galowa@infonie.fr