CHAPITRE VII
Durant ces trois jours d'attente, la grand-mère et les enfants s'étourdirent de travail pour ne pas céder à leur énervement. Le camion fut lavé à fond. Cécile armée d'une vielle brosse à dent l'astiqua dans ses moindres recoins, et réussit même à donner un petit air pimpant aux jantes rouillées de ses roues. Elle poursuivit son nettoyage à l'intérieur du fourgon, où elle traqua le moindre grain de poussière. Puis, n'ayant vraiment plus rien à laver elle dessina de ravissantes petites fleurs et quelques joyeux petits bonshommes sur tous les rideaux, finalement elle accrocha des guirlandes de papiers de toutes les couleurs autour des vitres. Julien installa trente-deux poulies sous le toit, munies de trente-deux cordes supportant chacune des cintres, des sacs, des paniers, et de simples ballots confectionnés avec de vieux draps noués aux quatre coins, c'est ainsi que tous les vêtements de la famille furent impeccablement rangés au plafond. Catherine fit un aller retour à la ville afin d'acheter quelques plants de tomates, salades, navets, carottes et même de pommes de terre. Elle les planta dans une vieille gouttière le long de la cloison de la salle de séjour, entre les fenêtres. Brigitte et Géraldine la regardaient jardiner avec intérêt. Dame! les poulettes raffolent des jeunes et tendres petits plants. Pour protéger son potager Catherine dû monter une barrière "anti-cocotte" que Cécile égaya aussitôt de jolies banderoles. L'ambiance dans le fourgon devenait champêtre mais très joyeuse, tous étaient satisfaits. Rémi avait vidangé le moteur, graissé toutes les petites vis qui montraient le bout de leur nez, gonflé les pneus et vérifié les phares. Quant à la grand-mère elle avait inventé la première machine à laver le linge à pédales, en accrochant simplement un gros bidon à la roue arrière du vélo de Julien, toujours monté sur cales. Le linge bien enfermé dans le bidon avec de l'eau et de la lessive tournait à chaque tour de roue comme dans une machine à tambour et ressortait parfaitement propre. La grand-mère était très fière de cette nouvelle création, elle ne cessait de fourrer dans son bidon tout ce qui lui tombait sous la main, puis elle pédalait en chantant à tue tête. Ce qui agaçait tout de même un peu Catherine, parce que la super machine à laver de la grand-mère ne rinçait évidemment pas le linge. Catherine devait vider le bidon dans le bac à douche et tirer la chasse pour palier à cette défaillance. Après quoi elle hurlait:
- Qui va me chercher de l'eau ?
- Je ne peux pas, ma chérie, disait la grand-mère, je pédale, et j'ai encore le jean de ton frère à laver.
- Mémé, tu l'as déjà lavé hier.
- Oui, mais tu sais que Rémi en ce moment reste plongé dans son moteur.
- Oui mais tu sais que ta machine à laver ne rince pas.
- Ce n'est qu'un détail! je trouverai la solution à ce petit inconvénient très bientôt.
Le troisième jour, en fin d'après midi, la grand-mère admira les petites pousses de légumes de Catherine, les décorations de Cécile, jeta un coup d'oeil satisfait au plafond orné de poulies et déclara:
- Cette fois, mes petits, nous sommes fins prêts.
- Mais nous n'avons pas de batterie, dit Rémy.
- Un peu de patience, les guignols rentrent demain.
- Espérons que tes guignols tiendront leur promesse, soupira Catherine.
Cécile toute essoufflée arriva prés de la porte du fourgon:
- Catherine! viens vite, Brigitte à pondu un oeuf prés du tas d'ordures. C'est un oeuf sans coquilles, un oeuf "mou".
- Ma poule, ma chère poule, cria Catherine, le premier oeuf, quel bonheur! Je commençais à croire que ces cocottes ne pondraient jamais.
- Pourquoi n'a-t-il pas de coquille? demanda Julien.
- Parce que la pauvre poulette est trop jeune, dit Cécile.
Catherine courut dans la cuisine:
- Je vais lui donner un gros morceau de fromage pour la récompenser.
Dix minutes après Cécile annonça de nouveau:
- Catherine! Géraldine a pondu un oeuf mou devant le capot du moteur.
Puis un moment plus tard:
- Catherine! tes deux poules ont pondu chacune un oeuf dans le fourgon.
Catherine courait comme une folle d'un oeuf à l'autre, son fromage à la main.
- Mes poules, mes poulettes chéries, elles vont s'épuiser à pondre autant. Il faut que je les gave de fromage.
- Apprends leurs surtout à pondre dans un panier, dit Julien, ce n'est pas deux oeufs qu'elles ont pondus dans le fourgon, c'est une douzaine, il y en a partout.
- Mais c'est tout à fait cocasse cette affaire d'oeufs, dit la grand-mère.
Puis elle poussa un cri:
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaa!
Elle avait glissé sur un jaune d'oeuf.
- Ton frère a raison, Catherine, dit-elle en se frictionnant le dos, Brigitte et Géraldine manque de la plus élémentaire éducation.
- Et aussi de couches-culottes, ajouta Rémi; le matin, le tapis est jonché de fientes; pour les éviter nous devons faire les pointes comme des danseuses.
Catherine serrait ses poules sur son coeur:
- C'est promis, dès demain elles porteront des couches-culottes. Je leur ai laissé trop de liberté, elles ne sont pas très bien élevées. Pendant le voyage je serai plus ferme, elles ne quitteront pas la chambre des animaux.
Julien se frotta les mains:
- Alors enferme les immédiatement, le voyage commence demain.
- Demain, enfin! soupira Cécile.
Elle était au comble du bonheur. Trop petite pour imaginer les nombreuses difficultés qu'ils ne manqueraient pas de rencontrer en voyage, elle ne voyait que le plaisir de rouler dans un confortable camion pour retrouver vite ses parents. Pour elle partir demain, c'était être quasi arrivé.
- Demain sera une grande journée, dit la grand-mère, je vous propose de dîner tout de suite pour nous coucher tôt.
Tous acquiescèrent. Ils se seraient tous couchés sur le champ pour que "demain" soit là plus vite.
La grand-mère souleva le rideau rouge de la cuisine:
- Ce soir nous mangerons une bonne omelette au fromage.
Dissimulée par le rideau de la cuisine, la grand-mère perdit un instant son sourire, son visage se creusa, ses yeux se firent inquiets, elle redoutait ce long voyage pour ses petits, elle savait qu'ils couraient tous à quelques déconvenues. La chaleur, la fatigue, les ennuis mécaniques . Un vieux camion avec, pour tout pilote, son grand gamin pourrait-il faire un si long parcours? Puis de nouveau sa bouche s'étira dans une moue confiante, elle croyait aux miracles.
Julien disposa les assiettes sur la table. Ils s'assirent en silence. Chacun pensait au lendemain.
Catherine, trop raisonnable, redoutait un peu les petites folies de sa grand-mère". Elle est bien capable d'entreprendre ce voyage avec quatre sous dans sa chaussette, "heureusement nous aurons toujours des oeufs et des légumes." se disait-elle tout bas. Rémi se voulait serein, pourtant il craignait que le camion ne dépasse pas les 70 kilomètres à l'heure, et que le voyage dure de longs mois. Julien refusait de penser, il enviait l'insouciance de Cécile, car en fait à quoi servirait de s'arracher les cheveux à l'avance, il ne devait que se réjouir.
Ils sentaient tous les cinq que le grand bonheur approchait. Finalement tout au fond de leurs coeurs, ils croyaient tous aux miracles.
Soudain la voix de la grand-mère rompit le silence:
- Catherine, où as-tu ranger les oeufs, je ne les trouve pas.
Catherine se leva
- Ils sont sur l'échelle.
Cécile était rouge comme un piment.
- C'est étonnant, dit Catherine, je ne les vois pas non plus.
- C'est moi qui les ai pris, avoua Cécile.
- Toi?
- Je voulais faire plaisir à Catherine, elle était si triste. J'ai pensé que si Brigitte et Géraldine commençaient à pondre...
- Alors? dit Catherine en tremblant.
- Alors j'ai cassé des oeufs un peu partout dans le terrain et dans le fourgon, et je t'ai dit que tes poules avaient pondu.
Catherine fondit en larmes:
- Mes poules sont idiotes, ma soeur est une menteuse, et nous n'avons rien à manger.
- Ne t'inquiète pas, ma chérie, dit la grand-mère, tes poules pondront un jour, ta soeur voulait seulement être gentille, et nous avons encore un gros morceau de fromage.
- Non, dit Catherine, je l'ai donné aux poules pour les féliciter.
C'est à cet instant que Brigitte, qui était perchée sur le dossier d'une chaise, pondit son premier oeuf dans le cou de Julien.
La grand-mère éclata de rire:
- Elle a bien mérité son fromage.
Julien faisait la grimace:
- Cécile avait raison, ce premier oeuf n'a certainement pas de coquille, il dégouline dans mon dos.
- Ma poule, ma chérie, criait Catherine toute émue.
Rémi, lui, avait faim.
- Un oeuf sans coquille pour cinq personnes, c'est un peu juste, fit-il remarquer ironiquement
- Eh bien! nous mangerons des macaronis, dit la grand-mère.
Ils mangèrent des macaronis de bon appétit en parlant de leurs parents, des kangourous, de l'Australie et encore de leurs parents. Ils se couchèrent tôt pour calmer la nervosité qui s'emparait d'eux à mesure que le vrai départ approchait.
Au milieu de la nuit, Julien fut éveillé en sursaut par un bruit de pas sur le toit. Il glissa doucement de son hamac et se dirigea vers la porte du fourgon. Bientôt il se heurta à Catherine qui sortait de la cuisine avec son rouleau à pâtisserie.
- Il y a un homme sur le toit, chuchota-t-elle.
- Oui, j'ai entendu, nous devrions peut-être réveiller Rémi.
Mais Rémi était déjà debout, une corde à la main.
- Mémé est trop confiante, nous n'aurions pas du cesser notre surveillance. Je monterai sur le toit par le trou d'aération, Julien, grimpe par l'avant, Catherine, par l'arrière.
- Et moi par la cabine, ajouta la grand-mère en sautant de son hamac.
- Par la cabine? tu dors encore Mémé.
- Non je ne dors pas, je passerai par la fenêtre.
- Non Mémé, tu te rompras le cou, dit Rémi.
La grand-mère montra la corde qu'elle avait nouée autour de sa taille:
- J'ai tout prévu, je me suis "encordée". Lorsque tu seras sur le toit, je te lancerai le bout de la corde, tu me hisseras. Je veux que ces voyous, qui n'ont pas tenue leur promesse, se sentent encerclés, perdus.
- Et moi? demanda Cécile.
- Monte avec Julien.
- A l'attaque! cria Julien.
Quelques secondes après ils étaient tous sur le toit. Hébétés ils contemplaient les cinq mulots qui se poursuivaient virevoltaient et caracolaient joyeusement.
- Oh! les sales rats, s'exclama Catherine.
- Ah! que je suis heureuse, soulagée même, dit la grand-mère, les guignols ne m'ont pas menti.
- J'espère que tu as raison, dit Rémi, et que demain ils nous rapporterons notre batterie.
- J'en suis sûre. Au levé du jour notre batterie sera là.
Au levé du jour toute la famille était debout devant le camion, les yeux fixés sur l'entrée du terrain vague. Bonheur restait assis prés de la grand-mère. Brigitte et Géraldine, leurs petits derrières emballés dans un genre de couches-culottes rudimentaires, sommeillaient au fond d'un carton à côté de Catherine. Les mulots se reposaient de leur activité nocturne sur les genoux de Cécile. Tous attendaient.
A dix heures, Cécile posa ses mulots dans leur boîte de mouchoirs et fit quelques pas pour se dégourdir les jambes.
A onze heures, Géraldine pondit un oeuf dans sa couche sans que nul ne le remarque.
A onze heures trente, Bonheur émit un petit gémissement.
A midi, la grand-mère proposa d'une voix qu'elle espérait sereine:
- Nous pourrions déjeuner?
Personne ne lui répondit.
A deux heures, ils mouraient de faim. La grand-mère confectionna quelques sandwichs. Ils mangèrent debout devant le camion.
A trois heures, Catherine éclata en sanglots.
A quatre heures, Catherine éclata de rire.
Les guignols, souriants, venaient de déposer la batterie aux pieds de la grand-mère.
Sans plus attendre, la grand-mère, Catherine, Julien, Cécile, Bonheur, Brigitte, Géraldine et les mulots s'entassèrent dans la cabine en poussants des cris de joie.
Les guignols aidaient Rémi à rebrancher la batterie sur le moteur.
Ils soupiraient un peu:
- Nous vous regretterons, nous aimerions tant partir avec vous.
Enfin Rémi prit place derrière le volant. Les guignols agitèrent leur mouchoirs:
- Bon voyage.
- Au revoir ,messieurs, répondit la grand-mère, ravie de vous avoir connus.
Rémi annonça gaiement:
- Contact, démarreur.
Rien.
Ils se regardèrent consternés.
- Contact, démarreur.
Toujours rien.
- Que ce passe-t-il? demandèrent les guignols.
Rémi ne savait pas, personne ne savait.
- Vérifions l'allumage, dit le gros guignol.
Ils vérifièrent l'allumage, puis la batterie, puis l'alternateur, puis le démarreur, puis le delco, puis tout le moteur.
- Je ne comprends pas, je ne comprends pas, je ne comprends pas, répétait Rémi.
Alors ils recommençaient.
La nuit tombait déjà. Rémi, Julien et les guignols démontaient le moteur, remontaient le moteur, sans résultat. Catherine et Cécile, blotties contre leur grand-mère pleuraient. Leur grand rêve s'achevait.
- Jamais, jamais nous ne reverrons nos parents, tout est fini maintenant.
- Rien n'est fini, je suis certaine que vous reverrez vos parents, ce n'est qu'un petit retard, affirmait la grand-mère en leur caressant le front.
Bonheur allait et venait sur ses trois pattes, il flairait l'air avec inquiétude. Brigitte et Géraldine abandonnées de tous dans leur carton piaillaient tristement. Les mulots se terraient sous les jambes de Cécile.
Soudain Julien hurla:
- Rémi, nous n'avons jamais mis de gazole dans notre camion.
Ils se précipitèrent sur le réservoir d'essence.
Il était complètement vide.
Au bout du terrain vague, eux faibles lumières avançaient doucement.
- Voilà une voiture, dit Julien.
- C'est impossible, murmura le petit guignol, aucune voiture ne se risque dans ce terrain depuis bien longtemps.
Pourtant la voiture approchait. Elle était maintenant tout prés du camion. C'était une vieille voiture, poussiéreuse, cabossée. A travers les vitres relevées on apercevait une jeune femme blonde, un homme brun.
- Papa! Maman! hurla Cécile.
- Ah! je savais bien qu'ils reviendraient, qu'il suffisait de patienter un peu, murmura la grand-mère.
La minute suivante tous s'embrassaient, pleuraient de joie.
Les guignols contemplaient ces émouvantes retrouvailles avec attendrissement.
- Nous n'avons pas encore pu vendre nos champs et nos troupeaux, expliquaient les parents, alors, nous les avons confiés à des voisins et nous sommes venus vous chercher. Dés que nous trouverons un camion, nous l'aménagerons sommairement et nous repartirons avec vous en Australie.
La grand-mère lança un cri de victoire:
- Il est là, il est prêt, le camion jaune pour l'Australie.
Rémi, Catherine, Julien, Cécile rejoignaient leur rêve.
Ils étaient tous réunis. Bientôt ils partiraient vraiment dans leur camion avec leurs parents, la grand-mère, Bonheur, Brigitte, Géraldine, les petits mulots et sans doute aussi les guignols.
Fin l'auteur? iris04@infonie.fr
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