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J’avais 22 ans… Et j’étais une femme J’erre, je me perds dans la nuit noire des boulevards, où scintillent les enseignes lumineuses en tous genres. C’est à Montparnasse. Mais dans ma poche, là, tout contre ma hanche, se balance la clef. Comme c’est bon d’avoir une clef ! La clef de chez soi, d’un antre bien à moi. J’erre une vaine balade pour tromper le temps, chacun son tour d’être trompé ! Le temps l’a fait avec moi, tout ce chemin jusqu’à maintenant, en me trompant, en ouvrant à mes jeunes yeux, des horizons lointains, grands, rose tendre. Mais il se fait tard ce soir, vingt-deux ans ont passé, ma montre marque vingt-deux heures ! Ironie du temps, qui change en heures le poids de ses années, qui s’écoulent, qui coulent le long des joues en feu, mouillées de larmes, meurtries en dedans de chagrin. Dans ce bar l’autre soir, ce bar à bière où la musique coulait en flots sonores, en cascade de notes, égrainées sur les guitares électriques, récoltées en gouttes de sueur sur les fronts trempés des auditeurs en transes, et, qui volaient en éclat entre les mèches de cheveux argentés. Dans ce bar, un ivrogne, diplômé en " 33 export ", répétait sans cesse, comme un leitmotiv, " On s’fait un bœuf ? " …Bœuf, bœuf, bœuf… Résonnait aux quatre coins de la salle, personne ne l’écoutait. Je me sens comme lui ce soir, Amour, Amour, Amour… Résonne au fond de ma boîte crânienne, personne ne l’entend. J’ai envie de serrer un corps dans mes bras, savoir qu’en lui il y a tout ça pour moi, et laisser couler de mon être le jus sacré, rouge, qui porte tout ce que je suis, mon sang gorgé d’Amour, comme un fruit aimé du soleil, mûr, quitte sa branche un jour, pour se donner en partage. Qui brillera donc sur mon cœur ? Etrange journée aujourd’hui, commencée dès l’aube dans le brouillard de la fumée d’une cigarette, et le bruit des véhicules au pas dans la rue. Les boulevards ensuite, encore, seuls pôles d’attraction où je peux trouver quelque animation. Les boulevards, la musique dans ses shops spécialisés, et puis, rencontre poignante, terrible me semble-t-il. Sarah. Sarah était là, postée sous le porche d’une porte cochère. Elle m’a vue venir, et de loin. Elle a fondu sur moi, comme un aigle sur sa proie, a attrapé ma main gauche dans une de ses serres puissantes. Son regard planté droit dans le mien, était comme un scalpel aiguisé fendant sans bruit et sans limites les tréfonds de mon âme. Le bistouri savant me dit des choses incroyables, à tomber par terre tant elles étaient vraies. Je n’en suis pas encore revenue. Mieux que quiconque, elle a su lire dans ma vie comme dans un livre ouvert, des choses même que j’avais oubliées. Entre les signes de croix, sa voix ne s’arrêtait pas de dire, comme si, tenant le fil du cours de ma vie, elle ne pouvait le lâcher avant d’en avoir vu la fin. Elle est remontée cinq ans en arrière. Epoustouflant ! Je me suis faite arnaquer de vingt-cinq francs. Sarah, je voudrais ne t’avoir jamais rencontrée. Les rencontres parisiennes c’est ça, poignantes, enrichissantes, traumatisantes, déstabilisantes. Quelle idée me dis-je alors, d’avoir vécu cinq mois avec un parisien déphasé ! Cinq mois d’angoisse, de non-dits, de malaise, déconnectée la mère C. dans tout ça ! Enfin, elle a dit que je ferais un long voyage ! Quel voyage ? Un vrai, ou un de ceux que l’on fait seul dans les ténèbres, les replis tortueux de l’esprit, se heurtant aux méandres anguleux de la vie cruelle ? Partir ce serait le pied. M’aérer, de vraies vacances, au soleil, dans un pays chaud, loin de l’autre côté de l’océan, au rythme des salsas chaudes, au soleil d’une autre vie, autre civilisation, clash ! J’ai besoin de voir, de connaître, de savoir, de découvrir. Mes yeux et mon cœur sont comme des capteurs solaires, n’attendant que de pouvoir réagir à la moindre source de chaleur, de lumière ! Un voyage, mais seule ça ne m’emballe pas. Je voudrais partager, ne plus me sacrifier, non ! Ca déjà trop donné ! Mais partager, me partager, entre l’autre et moi, dans l’Amour. C’est biblique hein ? ! ! ! Ha, ha, ha ! ! Je me marre. En fait, je suis sur les nerfs, trois heures de sommeil par nuit c’est léger ! Une semaine et demie que N. a disparu. Je ne sais pas où il habite, je suis faite, à sa merci, je ne peux qu’attendre ! J’ai l’air con vous devez penser ! Eh oui ! C’est toujours comme ça, C. et ses plans foireux, je me fous dans la mouise toute seule, et je vois les jours défiler, je perds mon temps, j’attends ! Si mes parents savaient que j’écoute du Blues à longueur de temps, je les verrais débarquer avec leur grosse épuisette pour me repêcher, ils en seraient malades ! Pour eux je feins la gaieté, mais au fond, c’est la dérive. Il faut que je lui dise à M. V., que je ne sais pas où j’en suis. Il est peut-être le seul à pouvoir m’aider. Le problème c’est que N. a un charme fou, qu’il me plaît beaucoup ! J’ai tellement besoin d’aimer ! Depuis que Philippe est sorti de ma vie, je n’ai pas pu aimer comme je l’ai aimé lui. Il m’a bien déglinguée avant de choisir de se balancer au bout de sa corde au fond d’une caserne de bleus. Mais je recommence à espérer. Si si ! Je suis comme ça ! Toujours prête à foncer. Même les plus grosses claques ne me font pas réagir ou réfléchir. Mon tempérament est toujours le plus fort. La raison n‘a pas de place dans ma vie. Seuls la musique, le rêve, l’écriture, les gens, existent. Ma vie est faite de clopes, d’amis, et puis il y a mon complice : mon stylo, mes cassettes, et beaucoup d’éther pour endormir ma culpabilité d’être inutile, de négliger les études, le travail… La volonté, je n’en manque jamais pour les autres, mais pour moi, si. C’est toujours plus difficile d’avoir de l’ambition pour soi, si l’échec est au bout du chemin, c’est monstrueux. Et puis encore faudrait-il croire… " Y croire ! " Alors, surtout ne pas risquer de morceler, ne pas réduire ce que l’on a en soi, si peu que ceci soit ! C’est pas de l’intégrité, c’est de la sauvegarde ! Mais la vie va mon cher monsieur ! Je suis toujours là ! C’est curieux comme en écrivant " Je suis toujours là ", le " Suis ", m’a paru exclusivement féminin ! Serait-ce une certitude ? Je suis une femme ! Plus d’ambiguïté alors ? Ma bile fera un tour de moins aujourd’hui ! Non mais il ne faut pas croire, je " positive " quelquefois ! La preuve, j’ai toujours des amis autour de moi ! C’est bon ça, les amis. Putain, quand on en a, on devine qu’on ne pourrait pas s’en passer. Les amis c’est la vie, hors de la famille, ce sont les désinhibiteurs nécessaires. L’amitié est la fleur de la joie et l’étendard de la tolérance, l’union qui nous renforce et le pied-de-nez aux coups durs. Sur le toit d’en face deux pigeons se bécotent, rapidement, mais ce doit être bon quand même… Les enfoirés… Ils continuent ! Ca devient de la provoque ! Allez va, ils sont bien mignons tout de même. D’épais nuages tapissent le ciel au-dessus de la ville. Un épais coton gris sur la tête, nous sommes tous engourdis, les mains au fond des poches, le cou rentré dans les épaules, les cheveux soulevés ça et là par un petit vent frais, les yeux plissés fendant la brise. Le mauvais temps est comme le sable du marchand, saupoudré sur le monde, il nous fait sombrer doucement dans une torpeur avilissante, une langueur qui sème dans nos esprits les mauvaises pensées qu’engendre la morosité. A la radio Bashung chante " Madame rêve. ", splendide. Ouais ! Madame rêve, elle ne fait même que ça. On l’a bien prévenue pourtant, depuis qu’elle a vu le jour, que le rêve ça nous flingue. Ceux-là, ils ont tellement eu peur de rêver, qu’ils se sont murés vivants, blottis l’un sur l’autre derrière leurs sous, leurs jobs, laissant pour une vie prochaine leurs rêves les plus fous, leurs désirs, leurs fantasmes, leurs envies d’ailleurs, et la vie quoi ! Ca fait vingt-huit ans aujourd’hui qu’ils s’aiment ! Mais aujourd’hui, pas de bol, il pleut ! Il ne faut jamais compter sur les anniversaires ! Ca ruine, ça mine, c’est l’enfer ! Comme dit si bien Sir Bowie " Time… " tu nous tues ! Eh oui ! Aujourd’hui il pleut, Paris glisse, dégouline, les appétits émoustillés hier sous un soleil radieux, s’effacent aujourd’hui dans la boue des trottoirs de la ville. D’ailleurs n’entendez-vous pas les klaxons nerveux des automobilistes agacés ? Un vrai concert, une symphonie dehors ! Tous exaspérés parce que Dieu leur pisse dessus ! Et un gros pipi s’il-vous-plaît ! Depuis le petit jour il n’a pas arrêté. Tous désabusés, hier il faisait si beau ! Oui mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas, " Tous les matins du monde sont sans retour. " Aujourd’hui je pourrais encore vous chanter la rengaine de ce jeu d’enfants, qui fait : -" une heure, deux heures, le facteur n’est pas passé ! … " N. n’est toujours pas passé ! Il m’a peut-être déjà oubliée. C’est une possibilité, en tous cas en celle-là, j’y crois. Les gens oublient si vite. Plus tard, lorsqu’ils vous croisent quelque part, ils vous ignorent ! Font ceux qui ne vous ont pas vus. C’est amusant alors d’aller vers eux, et de les mettre dans l’embarras, d’aller papoter deux minutes, histoire de leur rafraîchir la mémoire ! Non mais ! Oublier c’est trop facile ! Moi je n’oublie jamais personne, je ne jette pas mon courrier : tout est là, de la première lettre à la dernière en date. Pour ça je ne manque pas de phosphore ! Remarquez, je vivrais peut-être mieux sans ! C’est vrai les souvenirs ça fait souvent mal, bon ou mauvais, ça fait mal. On n’a pas tellement le choix finalement ! Ou peut-être si, on a tellement le choix qu’on a du mal à choisir. On tourne en rond. Et si on se faisait une petite page de pub ? Ca égaierait peut-être la situation… Allez, allez-y les " pa-pa pa pa pa pa ! " Dim les collants ! Et les " Chambourcy, oh oui ! " etc… Je suis sûre que vous les chantonnez, hein ! Pas vrai ? Tout ça on le connaît si bien ! Et votre femme, quelle est sa couleur préférée ? Ca, ça vous a échappé. Son plat favori ? A quelle heure est-elle rentrée hier soir ? Alors là, black-out ! Ca alors-là, aucune idée ! Elle est allée faire les courses, mais…J’en vois des milliers qui se grattent la tête ! Allons messieurs, vous craignez franchement ! Mais rien ne m’étonne plus. Ce n’est pas le plus important. …Est devenue une phrase clé pour tous n’est ce pas ? On s’en tire bien comme ça ! Madame peut rêver de tout ce à quoi vous pensez de plus important que ça ! Mais putain ça aussi ça compte ! C’est Elle ça, c’est tout Elle, c’est tout ce qu’elle est au fond d’elle, tous les jours, la femme que vous aimez ! Mais il est vrai, je l’oublie trop souvent, que le romantisme ne poursuit que très rarement les populations mariées ! A la longue il y a les soucis, les enfants, on dit " Je le ou je la connais tellement ! "… " A mon âge ! "… Mais ce ne sont que des prétextes " anti-efforts pour séduire "… Pour continuer d’aimer vraiment. Alors on ne s’épile plus les jambes, on a une coupe de cheveux à l’envers, on rote, on pète à table, et au lit aussi d’ailleurs, on se laisse aller ! Ces messieurs prennent du gras au bide, se lavent les pieds une fois tous les trente-six ! Et ne crachent plus sur l’ail, qu’on glisse pourtant en gousses, pour qu’ils l’évitent, dans les petits plats. Tous des porcs, voilà ce que vous devenez tous avec le temps. Bien sûr il faut être à l’aise, ne pas toujours serrer les fesses, mais il y a des limites au " laisser faire ! " L’Amour est là, dans ce qu’il y a de beau, dans l’attention, dans le respect, dans le parfum, dans la fraîcheur, dans la gaieté et la surprise ! Il est fragile. Une petite fille a dit un jour, " Quand je serai grande, je veux être belle ! ". De cette beauté du fond et de la forme, car il ne faut jamais les dissocier sinon l’une devient rapidement la remplaçante ou bien l’excuse de l’autre. La beauté, c’est aussi ça… Je lève les yeux un moment… A la radio, un air de piano langoureux, et là-haut, au-dessus des cheminées, en cadence un oiseau passe. Il suspend son vol un instant, il plane, puis d’un battement d’aile, semble balayer mes soucis, faire le vide, emporter avec lui le fardeau de toutes mes pensées. Il tourne encore, là, tout doucement, il est parti. Lui succèdent encore quelques notes qui s’évanouissent aussi, et, peu à peu le silence. En fermant les yeux, c’est le silence d’un bayou, chaud, moite, ombragé. L’onde danse doucement sous les branches alanguies, assoiffées, fleuries. Tout est calme alentour, un léger clapotis nous berce, la barque ondule comme les hanches d’une jeune mariée timide. Sur l’eau, suspendus, nous sommes à moitié nus, à moitié endormis, pas un mot. N. et moi, les yeux mi-clos, goûtons au plaisir d’une sieste tropicale. Eh oui ! Je rêve ! Toujours et encore. L’Amour nous a envahis, a conquis d’une danse, d’un regard, nos cœurs abandonnés. Tout nous porte et l’eau, douce sous nos doigts, semble la caresse subtile, humide, que vous devinez…érige chacun de nos pores, et le désir est à fleur de peau. La sensualité féline d’un corps en émoi, qui se veut tendre, nous anime tous deux tandis que l’après-midi s’estompe ton sur ton à travers les lianes. Une pénombre douce et bleue fait un halo tout autour de nous, et je sens alors ses lèvres sur les miennes. Mais quand tout cela ? Quand ? La rêverie a le pouvoir magique de nous porter loin, à des lieues de la réalité, comme sous hallucinogènes, les images défilent, puissantes. Le sur-place est cruel, les yeux grands ouverts c’est le plafond de ma petite chambre de bonne que je vois, que je fixe. C’est cette peinture blanche, insipide, qui me renvoie le vide de ma vie, l’incertitude diffuse de mes lendemains moroses. Cette couleur unie est comme une échelle du temps sans repères, sans passé, sans présent ni futur, un précipice lisse où s’est dilué l’espoir. N. tu es cruel si tu m’as oubliée, ou bien tu es un maître dans l’art de la frustration. A bien y réfléchir, deux semaines ce n’est pas si long, mais pour un cœur en pleurs : si ! Ses larmes de sang brûlent ma poitrine, ébouillantent mon esprit vagabond, noient mon entrain et ma gaieté. Je me sens abandonnée, niée encore. Où es-tu ? Que fais-tu ? Y a-t-il une place pour moi auprès de toi ? Du tréfonds de mon âme, de mon sein, montent des SOS hurlants, je voudrais que tu les entendes. Et puis pourquoi se morfondre, je suis libre après out ! J’ai regardé autour de moi, les regards se croisent, mes yeux ont rencontré nombre d’autres. Me dire que s’il me perd ce sera tant pis pour lui. J’aurais pu être son pote, son amie, son Amour, son amante, un peu sa mère mais pas trop ! Je voudrais mener le jeu pour une fois. Ne pas me faire massacrer encore. Mais je brûle, oui je brûle d’envie de le serrer contre moi. Soif de tendresse, de parler, d’être bien. Puis tout cela s’est envolé un jour, un jour frileux où les frissons parcourant les corps nous faisaient tous nous tenir serrés les uns contre les autres. Les uns contre les autres comme les perles alignées sur le fil d’un collier, ou les premières hirondelles sur les fils électriques. Ce jour-là j’ai vu l’innocence, la poésie, la mélodie. Une blondinette de six ans voulait donner un biscuit au ciel. Elle me dit : " Tu crois qu’il le mangera mon biscuit le ciel ? " Avec des yeux bleus écarquillés, espérant une réponse positive. " Non Charlotte, le ciel ne mange que des nuages et des rayons de soleil " lui répondis-je tout doucement. Et là, l’émerveillement, le délice et la délectation de l’espoir d’un monde de sucre. L’enfance a la force de l’épice qui s’immisce sous la langue du goûteur, qui réjouit en un rien ses papilles, et son cœur enjoué bondit alors dans sa poitrine. Tous les pouvoirs du rêve, des images sont là, concentrés en un esprit à peine conscient, derrière des yeux doux qui ne savent pas encore dissimuler les battements du cœur, et s’ouvrent encore librement, émerveillés ou surpris ou curieux ou coquins. L’enfance bénie, sucrée du miel exquis des meilleures années. La poésie, c’est aussi celui que j’ai rencontré ce jour-là, un qui écrit aussi : L. N. n’est pas loin, mais un peu moins là. Je voudrais qu’il regrette, qu’il me regrette. Pour qui est-ce que je me prends dites-vous ? Mais pour moi Madame ! Pour moi seulement, une personne qui a droit au respect et qui se doit de se faire respecter. Le respect est vital. Au-dessus du vide de " l’inconfiance ", il vous porte, vous galvanise dans l’entreprise, et le matin dans le miroir l’image brille et se renvoie, souriante, sûre, paisible. Le froid est vaincu, à l’intérieur de moi, une fête nouvelle se fait jour. La fleur de l’espoir refermée avec le doute, rouvre ses pétales rougis de sang chaud, palpitant. Le jus sacré alors sans tourments au fond de son nouveau calice, goûte encore aux délices de la vie, de la paix. Et, parcourant le corps tranquille de réminiscences d’éblouissance gorgé, il vit. Ce soir entre ciel et terre, entre jour et nuit, le crépuscule suspendu resplendit. Tout autour le noir d’encre de Chine a succédé au soleil ardent du mois de mai, et mon corps tendu vers l’infini contient mes rêves et mon ennui. La fête nouvelle s’est évanouie pour un instant, pour cette nuit, où livrée à moi-même je m’éblouis. Là-haut les étoiles scintillent et je n’entends que le bruit de mon sang qui s’agite, de mon cœur qui palpite. Seule encore, et pour combien de temps ? L’Amour me manque. Porté disparu hors du champ de ma vue, il s’est tiré comme un boulet de plomb, lourd, loin, je ne l’aperçois même plus. La boulimie est de retour et mes contours s’alourdissent de nourriture superflue. Parade à la solitude, je me remplis, me rassasie, m’écœure à en mourir. Il suffirait d’un regard, d’une parole, d’un éclat de rire puis d’un soupir pour que l’heure ne soit plus vaine. Pour que mon cœur plein de bonheur n’exige plus tant d’inutile, et que ma bouche, à son rôle restitué, n’engloutisse plus. La musique elle-même n’existe plus, je n’entends plus le plaisir de l’écouter. Le silence, la nuit et l’obscurité de mon esprit, voilà un tout qui s’est fait jour par cette douce nuit. La nuit où je me dis pour la première fois que l’important est là, que le thème n’est pas bidon, l’Amour doit être pour que l’on soit. En un jour j’ai perdu ma voix, je me rends compte qu’aucun son ne l’a fait résonner aujourd’hui. La perdition n’est pas où on la croit, mais là où l’on ne s’entend pas, où l’on ne parle plus et que les rues, semblant vides, défilent sous nos pas, juste comme ça. 0h15, la nuit est tombée depuis longtemps et un seul bruit vient ébrouer mon angoisse. A l’étage inférieur un enfant vient de se réveiller et un sanglot sans fin crève le néant. Un cauchemar vient de le sortir du sommeil, violemment. Il a peur, il appelle sa maman. Le monde de nos fantasmes est aussi dangereux que celui des bas-fonds de Paris à l’heure où tous les chats sont gris. Les fantasmes sont un marasme dans lequel nos angoisses exultent, où nos désirs cachés explosent et s’assouvissent dans la nausée des images choquantes. Quel est ce monde qui nous échappe ? Quelles sont ces idées qui nous racassent, nous emprisonnent ? D’où vient leur existence qui nous habite ? Ces songes lâchés comme des cheveux au vent qui lisent dans le temps nos vérités, explorent les mystères… Je me sens basculer, déjà mes yeux se ferment : bonne nuit. 9h00, je m’éveille bouffie de trop de tabac, le soleil a réapparu de l’autre côté de la fenêtre. Mais sans surprise la journée se déroule, il est déjà 13h00 et personne ne m’attend. Il pleut à nouveau, comme une source qui ne tarit jamais le ciel déverse son plein de gouttelettes qui viennent s’écraser sur les toits bruns. Je les entends, toutes précipitées contre les taules, puis le tonnerre vient encore ajouter à ce concert sa voix de basse qui gronde. Il effraie les oiseaux qui s’envolent, fuient les sommets de cheminées et d’antennes de télé. Il a reconquis son espace. Le ciel, comme une entité à part au-dessus du globe, est vide. Figé comme mon regard plein d’eau, il s’étend à perte de vue. Je hais les Dimanches, surtout lorsqu’ils sont gris. Ces Dimanches où l’on traîne toute la journée en chemise de nuit devant la télévision, avec un mal de crâne à tout rompre et un dégoût de soi à se vomir tout entier. Et je fume, les clopes se consument les unes après les autres, maintenant dans une mer de cendres les mégots se baladent. Enfin un jour, un jour comme les autres, ou pas tout à fait, levée triste couchée gaie, je l’ai vu. Il m’avait remarquée. C’est étrange comme l’Amour fait pleurer. Les yeux fermés c’est le velouté du noir imagé, la plénitude. Les yeux ouverts semblent dégorger de litres d’eau salée remontée du plasma lui-même. Alors sans dessus dessous, les hormones combinent de nouvelles formules chimiques et l’alliage de nos semences nacrées nous plonge dans une béatitude inconnue à ce jour. Juste répandues, elles brillent sur nos ventres plats, et les mains enserrées, l’étau nous étreint pour la première fois ainsi. Tout circule entre lui et moi. Sur ses cordes tendues, sous ses doigts agiles ont tinté des notes magiques le jour suivant. Sous le charme ininterrompu du regard qui nous unit, l’alchimie de nos âmes mêlées opère chaque jour davantage. Il est endormi pour un instant, son sommeil d’artiste le dessine comme un nu de Modigliani. Sa main droite alanguie au-dessus du vide est semblable à une feuille en suspend, nervurée de veines apparentes et ondulée de grâce. Ses boucles brunes ébahies de la nuit agitée s’éparpillent autour de son visage, et ses yeux clos sont comme deux lignes d’encre noire, ébouriffées de jambages. Son corps fin et galbé donne du relief à la tristesse du drap blanc, tel une douce colline de glaise sculptée, il est parfait. Tout est charme dans ce sommeil d’enfant où la tendresse est infinie. Il n’a ni la lourde haleine, ni la respiration rauque d’un homme d’âge mûr. Seul le mouvement de sa poitrine indique qu’il respire. Voilà toute la poésie qu’il répand sur la vie, et à nous deux nous faisons rayonner Paris. Un mois déjà que notre union s’est faite, le temps semble un alphabet récité à toute vitesse. Les heures, les journées, les nuits défilent, seulement interrompues par le sommeil, ponctuées de mots, de caresses, de regards. Le bonheur. Je le regarde et c’est un peu moi que je vois. Tout comme des jumeaux unis par un cordon de sang, nous sommes liés. Un fil invisible et solide existe. Ensemble nous pleurons parfois, les soirs de lumière tamisée où la musique exalte nos personnes. Alors, dans la quiétude du sentiment pur de l’Amour et le silence de nos bouches, nos âmes tordues de tendresse, mordues d’espoir s’épanchent. Alors aussi les ancestrales angoisses transparaissent au bout de nos doigts rendus timides. Nos langues mêlées dansent un ballet fougueux et déchirant, cependant que nos esprits, à la dérive, s’imaginent la fin. " Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ". C’est lorsque l’on se sent partir, que l’on se perd un peu dans le mélange, dans le partage, que la méfiance pointe son doigt. Elle ouvre sa sale gueule de derrière les ténèbres. Son visage hideux, tous crocs dehors, elle nous hurle : Attention. Réminiscences ! Tristes, funèbres réminiscences ! … De l’idée de celui ou de celle qui nous a blessé un jour. Un jour lointain pourtant et si proche à la fois ! … Tant on y avait cru comme on y croit aujourd’hui. Mais… Cette fois on va en discuter. Ainsi, nos âmes sondées, draguées de toute cette amertume, on se sentira bien, purifiés, frais et dispos pour la grande aventure ! Nos cerveaux raclés de leurs précipités morbides, retrouveront innocence et confiance. Cette fois passion et raison sont montées ensemble dans la balance, et chacune sur son plateau nous ajuste un air de vérité. Je ne crois plus à la passion feu de paille, on s’y brûle les sangs. Je ne crois pas à l’Amour sage et patient des anciens, qui à force de velours sous les pas ne ressemble plus à rien. Il est tout près de moi…l’été est là. Je ne compte plus les jours de bonheur, pourtant les premiers heurts ont quelque peu assombri les cieux. Nous ont plongés dans des bains de larmes, non de tristesse, mais de remords de s’être emportés, d’avoir gâché quelques minutes d’absolu. Je regarde la mer en face de moi et je ressens ce sentiment d’éternité, ce sentiment d’immensité et de beauté, nous sommes faits l’un pour l’autre. Nous semblons être modelés dans tout cela. Le décor qui nous entoure semble nous pénétrer totalement ou bien ne pas exister. Je regarde autour de moi et j’ai l’impression de tout survoler, d’être extérieure à tout cela, ou bien d’y être fondue. L’Amour nous porte aux nues. Le charme agit toujours et sans penser au lendemain, je me laisse porter, je me dis que tout est possible, qu’il n’y a qu’à laisser faire… Alors je sens en moi la paix. De retour à Paris, le jardin du Luxembourg est tout fleuri, je m’installe sur une chaise face aux fleurs. A côté de moi remuent deux fillettes. Elles n’ont pas plus de quatre et six ans. Deux brunettes aux yeux verts comme moi, mais ô combien jolies ! Je les observe discrètement. Elles sont vêtues de robes style " marin ", deux petits canotiers ornés de fleurs les coiffent délicieusement. Des boucles épaisses et brunes, retenues en queues sur leurs nuques, font déjà d’elles des demoiselles. Les pierres de jade que sont leurs yeux en font des œuvres d’art, et, oh ! Merveilles ! … Deux fossettes au sein de leurs joues rondes, se forment pour parer leurs sourires de perles nacrées. La nature engendre de telles beautés me dis-je. Alors émue de tant de charme, d’éclat, je ne dis rien, je reste bouche bée. J’aurais voulu oser faire à leurs parents un compliment, car qu’est-ce donc d’autre que l’Amour qui peut enfanter dans un spasme de jouissance de tels trésors ! Admirative, je reste à contempler. A contempler la beauté pure, virginale, immaculée de ces petites poupées vivantes, et aussi le bonheur, le bonheur de cette famille unie, juste là pour sa promenade dominicale, pour fixer sur papier glacé l’image sacrée de la progéniture. Le calme, je pense : comme la vie est belle ! Et me prends à rêver qu’un jour moi-même j’aurai aussi à portée de la vue, de rarissimes, inestimables, intouchables cadeaux de la vie. Est-ce le hasard ou bien des coups de pouce de l’existence qui nous donnent à voir de telles merveilles ? Je pense à lui, L., lui qui comble ma vie… Je pense à l’absolu d’une vie bien remplie, pleinement vécue, avec des bonheurs des malheurs, mais riche, sans temps morts, surtout sans perte de temps. A côté de moi se poursuit le défilé des amateurs photographes. Ceux-là ne m’intéressent pas, ils n’ont rien de commun avec les petites grâces de tout à l’heure. Ils n’ont ni le charme ni l’éblouissance du bonheur épanoui. Ce ne sont que des touristes, avides de souvenirs, qui ne veulent que pouvoir pompeusement présenter à leurs amis les restes médiocres de leur voyage à Paris. Et puis deux aveugles passent, bras dessus- bras dessous. Ils ne verront jamais ce que je peux voir moi. C’est une chance pour moi, je n’ai de pitié pour personne. Eux se sont certainement inventé dans l’ombre mille et un mondes colorés, colorés des teintes puissantes de l’intellect en branle. Comment savoir ? J’envie un peu leur mystère, un peu leur univers, que voient-ils dans leur mental, amputés ? Moi, lorsque je ferme les yeux, ce sont des ombres indécises, floues et éparpillées qui se dessinent, celles de l’inconnu à jamais… Et pourtant… Quelque chose me dit que je sais. Le 8 août, aujourd’hui se termine, je le sens, ce récit, pour qu’il subsiste entier, unique, fort et plein de poésie… Car je ne veux qu’il ressemble à un triste feuillet de mille pages blafardes, parce que vous ennuyer m’effraie. J’avais vingt-deux ans et j’étais une femme. J’avais déjà écrit en l’espace de ces pages, les contours, à peu près, d’une vie. Une jeune âme qui se cherche, qui s’éveille, qui apprend, qui faillit, ses farouches défenses contre un ordre établi… Et aussi, dans la lucidité d’un paradoxe vrai, l’anachronisme éternellement décrit, de ce que sa condition lui dit. Bien des années plus tard, je me dis en effet que les femmes et leur sang sont bien voués à vivre et à donner la vie, et qu’elles savent depuis toujours à quoi ressemble la vie. ::: l'auteur? Cati Breil. cati02@infonie.fr |