Dans
l'eau, à côté des deux chats-boîtes, le caillou magique des Lo Fotan brille au soleil de minuit noir.
 
On y voit des baleines franches, des baleines bleues. Des nuages d'oiseaux de mer gris ou blancs glissent sur le fond pastel-doux des pays nordiques.
 
Ce soir, il y a aussi le portrait de mon père et les images se superposent, s'ajoutent...
 
Pourtant, Camarade-Président, je n'ai rien bu que de très normal aujourd'hui, trois petits verres de vodka au matin pour tuer les vers, un petit peu dans la soupe à midi pour réchauffer... Mais, vous le savez, je suis vieille, ma main tremble et j'en fiche toujours la moitié à côté. Ensuite, j'ai vu Sonia qui avait un chagrin d'amour à raconter... On a bu un petit coup ensemble... Mais quoi? Faut bien s'entraider, Camarade-Président!
 
Bref, voilà toute l'histoire.
 
Il était une fois une Ténorina de cinq ans: Clara Youlevna Ernoultokova (y Aragon) qui venait tout juste de lancer, très distinctement, le mot célèbre du général Cambronne à Waterloo, et ce, dans la consternation familiale. Aussi, Youli Fransosich Ernoultokof (y Aragon), son père, la traîna sans tarder chez un photographe de ses amis afin de fixer à tout jamais le reste de candeur qu'elle possédait encore. (Remarque: certains des cinq fils et des deux autres filles avaient posé encore plus jeunes sur des peaux de mouton; je ne me livrerai pas à la délation, mais on peut supposer qu'ils avaient été encore plus précoces dans le langage ordurier.)
 
Le MOT laché, Bertha Firminovna, la mère, décida qu'il commençait à être temps de dompter quelque peu la Ténorina. Après quelques courriers échangés, la sentence tomba: dès qu'elle aurait l'âge, (7 ans), la Ténorina irait rejoindre le régiment des autres jeunes filles de la famille en pension... ATTENTION! Pas n'importe où, il fallait de la poigne pour éduquer la Ténorina! Et, de toute façon, pour toutes les "ladies" des environs, une seule adresse: "La Congrégation des dames du Sacré Coeur", boîte à succursales multiples en France et à l'étranger, fondée par une grosse dame entoilée de noir, la très sainte et très révérende Madeleine-Sophie Barat.
 
Le but avoué de ces "Mères" était de rendre la plus dinde des petites bourgeoises (plutôt de la grande bourgeoisie ou de la noblesse) apte à faire une épouse soumise et une mère prolifique destinée aux élèves du collège des Jésuites voisin.
 
Il n'y avait, en principe, aucune perte, les plus moches entrant à leur tour dans la Congrégation afin de poursuivre l'oeuvre de Madeleine-Sophie.
 
En arrivant dans la cour d'entrée de la "Croix Blanche" à la frontière belge, la Ténorina fut stupéfaite. Trônant au milieu d'une cour, entre les ailes d'un bâtiment en U, un immense Christ, assez beau mec d'ailleurs, montrait d'un air douloureux un coeur de boeuf sanguinolant... C'était profondément dégueulasse.
 
Puis, elle dut enfiler un uniforme (déjà rebelle à toute identification collective, elle n'apprécia pas du tout!). Mais, le pire, ah! oui, Monsieur le Camarade-Président, le pire, c'était ce col en celluloïd rigide et coupant qui usait la peau tendre de toutes ces petites (ou grandes) filles. Un vrai cilice... ("Offrez vos souffrances au Seigneur, ma fille, pour la rédemption de vos péchés véniels, mortels, passés, présents et à venir !").
 
A part les fractions, qui lui semblaient complètement inutiles (pourquoi partager un gâteau en parts égales alors que y en a qu'ont très faim et il y en a qu'ont pu faim? la Ténorina entrait toujours dans la deuxième catégorie...), le reste marchait plutôt assez bien, sauf le ton qui était "leste" et la tenue qui était "négligée" (elle ne boutonnait pas correctement son col).
 
Chaque année, au moment de Noël, la Ténorina se voyait offrir (ou imposer) un rôle de composition. Drapée dans du satin blanc, et des ailes (qui grattent) collées aux omoplates, elle était l'ange de la crèche. Juste derrière Saint Joseph qui lui, ou plutôt "elle", avait le visage dévoré par une barbe et une moustache sombres, également grattantes. L'ampleur du costume et la proximité du postérieur de saint Joseph donnaient des idées à l'ange qui lançait régulièrement le bout de sa chaussure dans les saintes fesses de Joseph, lequel n'était autre que la soeur de la Ténorina, Maria Youlevna Ernoultokova (y Aragon) en personne. Inévitablement, saint Joseph qui avait une nature rieuse, s'écroulait en hurlant de rire, provoquant, quel outrage! la chute de barbe et moustache sur le "DIVIN ENFANT", un minable faux bébé en cire qui avait des dents... La réaction en chaîne portait la Vierge Marie à pouffer et, à la fin du compte, même les moutons rigolaient, et l'âne, et le boeuf, et tout et tout. Seule la Révérende Mère se voilait la face en menaçant toute la crèche d'aller brûler en enfer si elle n'allait pas se confesser au plus tôt. Non mais!
 
C'est une honte, Monsieur, disait la Révérende dans sa cornette blanche au Papapof contrit, oui, une honte pour notre sainte communauté. Mais, soyez sans crainte, nous la dresserons! Papapof échangeait alors un clin d'oeil plein de bienveillance avec la Ténorina qui prenait "l'air de circonstance" mis au point minutieusement auparavant entre eux deux.
 
Complice, Papapof? Allez savoir! Seule la Ténorina le sait, mais c'est un secret.
 
Le soir, quand Maria Youlevna brossait ses longs cheveux au clair de lune en récitant du Verlaine, le coeur en chamade car elle pensait à son nouvel amour (et c'était très bien qu'elle en changea souvent, mettant ainsi un peu de variété dans une vie trop bien réglée), la Ténorina cherchait un sommeil difficile. Gabriella Youlevna avait quitté le "Sacré Coeur". Elle formait secrètement des projets d'avenir avec un charmant garçon qui s'appelle toujours François-Régis. La tendre moustache de Papapof était à des kilomètres et son coeur tout entier battait pour Papapof, (My heart belongs to Daddy... air connu). Ses projets d'avenir n'étaient pas de fonder une famille nombreuse, elle avait déjà un chien et douze poupées dont la préférée n'était autre que le porte-parapluies de la maison familiale que tout le monde cherchait toujours partout alors qu'elle (c'était une fille) dormait paisiblement dans le lit de la Ténorina.
 
De plus, la Ténorina voulait vivre à SAINT PIERRE ET MIQUELON parce que c'était une île et que les baleines y proliféraient, selon Papapof. Chemin faisant, elle aurait été régler son compte au Vésuve car ce qu'il avait fait à Pompeï en cuisant toute la population comme des patates au four était LA MEN TA BLE.
 
Alors, la Ténorina fermait les yeux.
 
Elle était petite, son Papapof aussi. Ils descendaient, main dans la main, la rue qui mène à la plage d'Ostende, en s'arrêtant de temps à autre pour déguster des crevettes toutes fraîches, cuites à point et que des femmes en dentelle et châle noir décortiquaient d'un geste vif et efficace. C'était délicieux! Tout doucement, suivis par le gouvernante de Papapof, ils se dirigeaient vers l'estacade. On ne voyait pas vraiment la mer, on l'entendait, on la sentait mais un léger brouillard gris flottait toujours plus ou moins. Alors, il fallait aller jusqu'au bout de l'estacade, là où les vagues marquent bien la différence entre l'eau et le ciel, et là, assis, en balançant leurs jambes dans le vide, serrés l'un contre l'autre à cause du vent - mais il fallait bien que tournent les moulins - Papapof et la Ténorina scrutaient l'horizon: ils avaient un rendez-vous important, la BALEINE n'allait pas tarder et ils guettaient minutieusement le formidable feu d'artifice d'eau annonciateur de son arrivée au large.
 
- Qu'est-ce que tu dis?
- Je dis qu'ils attendaient la Baleine, la Baleine d'Ostende pour leur rendez-vous du dimanche.
- COMMENT ????
- Je te dis : une ba lei neee !
- UNE BALEINE ??? T'es folle !!!
- Chuuuuut ! Tu vas le réveiller.
- Mais qui ça ?
- Le dormeur, celui qui rêve, bien sûr !
- Mais qui ?
- Tais toi et dors bien !!!
- Là-bas, hurle Papapof en agitant son bonnet de laine. Regarde! Là-bas!
- Oui, je la vois, dit la Ténorina ravie.
 
Deux gerbes multicolores et parallèles montaient de la mer vers les nuages, filtrant l'arc-en-ciel.
 
La Baleine se mit à chanter... Elle était maintenant à poste, le long de l'estacade, son dos brillant et lisse offert au vent du nord (force 3: jolie brise, nombreux moutons, mer sombre.). Au loin, toute petite sur le bord de la plage, Mademoiselle Blanche courait, une main sur son chapeau, tenant à bout de bras un petit sac rayé bleu et blanc.
 
- Votre goûter, Youli Fransosich, criait-elle, vous oubliez votre goûter!
 
Mademoiselle Blanche, évidemment, ne pouvait voir la Ténorina, car elle ne connaissait pas le temps secret de la conjugaison du verbe être: "le Futur Improbable" dans lequel se conjuguait encore la Ténorina.
 
- Entrez là-dedans, dit la baleine, mettez-vous à l'abri, le vent va fraîchir.
 
Délicatement, Papapof et la Ténorina se glissèrent entre les fanons, évitant soigneusement la coursive tribord qui menait droit à l'estomac. Ils arrivèrent alors dans un majestueux salon rond et tendre, tapissé de velours de soie tissé main, bleu turquoise ou vert émeraude, comme la couleur des yeux de Papapof qui changeait selon son humeur, ou la teinte du ciel, ou que sais-je? Tout était douceur, de la douceur la plus douce et la plus élastique de toutes les douceurs, là très exactement au coeur de la Baleine. Les petites lampes de l'Orient-express 1900 diffusaient une lumière tranquille et on était bien.
 
Papapof sautait joyeusement de tous les côtés, faisant tourbillonner son bonnet en pure laine. La Ténorina, couchée sur le dos, se laissait bercer par le roulis.
 
- MUSIQUE ! lança Papapof avec enthousiasme.
- Musique ! murmura la Ténorina en écho.
 
Elle arriva de partout à la fois (Papapof connaissait déjà la quadriphonie), coulant sur la soie, roulant de haut en bas, de tribord à bâbord, de la poupe à la proue, s'infiltrant dans les coeurs, palpitant sous la peau.
 
- Ecoute, Ténorina. Qu'est-ce que c'est ? Tu reconnais ?
-...'videmment ! soupira la Ténorina, complètement inondée par les sons, c'est le dernier mouvement de la 7ème de Beethoven (pas difficile ! Papapof A-DO-RAIT Beethoven).
- D'accord, consentit Papapof, mais qui est au pupitre?
 
La Ténorina clignait des yeux pour jouer avec la lumière. Elle fit semblant de réfléchir. En fait, il suffisait d'observer Papapof. Il battait la mesure de façon endiablée.
 
- TOSCANINI ! dit-elle victorieusement.
- Tu es sûre ? répliqua Papapof taquin, et si c'était Furtwängler, hein?
 
La Ténorina ouvrit les yeux pour mieux voir Papapof. Non, décidément, c'était bien Toscanini: pour Furtwängler, Papapof était bien plus grave.
 
- TOSCANINI ! réaffirma la Ténorina et Papapof éclata d'un rire heureux.
 
Il aimait que ses enfants puissent reconnaître la main de l'interprète ou du chef d'orchestre et c'était un passe temps agréable que d'essayer de répondre à ses devinettes.
 
- OUI ! TOSCANINI ! Tra Lalalala lalala lala! Tu entends l'attaque des archets? Ca c'est Toscanini.
- J'entends...
 
Sur la plage ventée, Mademoiselle Blanche s'était endormie dans son transat, le petit sac à goûter sur les genoux.
 
La Baleine plongea, Papapof entraîna la Ténorina vers les yeux de son amie pour observer les fonds. Ils s'installèrent tous deux dans un grand fauteuil en soie mauve pastel, juste derrière l'oeil bâbord. Sur le sable blanc des profondeurs de l'Océan (car on était déjà dans l'Océan) des animaux-fleurs roses et nacrés s'épanouissaient sur les rochers, indolents et magnifiques. Le corail blanc luisait à la lumière des poissons-lunes et les algues caressaient les flancs de la Baleine. Des crabes maladroits couraient paresseusement et les raies, élégantes, fuyaient en silence entre les épaves et les récifs.
 
- Nous faisons route vers Suez, Mademoiselle Blanche ne va pas tarder à se réveiller et le Cap de Bonne Espérance nous emmènerait trop longtemps, annonça la Baleine.
- Est-ce qu'on peut sortir? demanda Papapof, S'IL TE PLAIT!
- Alors, il te faut mettre ton bonnet de laine bien enfoncé sur tes oreilles, mon garçon!
- As-tu ton sous-vêtement de laine? demanda Papapof soupçonneux à la Ténorina.
 
Ah! Ce sous-vêtement de laine! C'était en quelque sorte une tradition familiale, une OBLIGATION. T-shirt de style "Marcel" en-pure-laine-cardée-de-Mazamet, on y trouvait souvent quelques restes de chardons... Mais Papapof était absolument intraitable: TOUT LE MONDE devait porter un sous-vêtement de laine, hiver comme été. Pas de passe droit! Les aînés arrivaient parfois à frauder, car ils étaient grands et Papapof se contentait d'une réponse affirmative. Mais Maria et Clara Youlevna étaient scrupuleusement contrôlées et la peau de Maria Youlevna, allergique à la laine, en souffrait beaucoup.
 
L'utilité du sous-vêtement de laine dans la chaleur de l'été... vraiment contestable! pensaient les enfants. Mais Papapof disait : "Prenez exemple sur les Touaregs, EUX portent TOUJOURS des sous-vêtement de laine, même en plein Sahara, ça les protège de la chaleur."
 
La Ténorina était parfaitement en règle, le sous-vêtement de laine lui recouvrait entièrement le torse et même une partie des jambes car elle n'était franchement pas très grande ni très grosse pour son âge et même la plus petite taille flottait autour de son corps menu.
 
- Montez sur mon dos! ordonna la Baleine, le contrôle terminé.
 
Papapof et la Ténorina s'assirent en tailleur, bien au milieu, et la Baleine fit deux ou trois boudins avec sa peau pour les garder en sécurité.
 
- Gibraltar à bâbord, le Maroc à tribord... chanta la baleine.
- On s'arrête un peu en Méditerranée, Papapof?
- Non Ténorina, la route est encore longue, le passage du canal de Suez prend du temps, de très nombreux navires attendent leur tour. Nous allons aux Indes...
- Les INDES ! s'émerveilla la Ténorina. Mais raconte moi le canal de Suez...
- Une autre fois, Ténorina, il faut toujours faire un choix dans la vie, nous visiterons le canal une autre fois.
- Rentrez, dit la Baleine, le passage du canal est dangereux.
 
Ils s'installèrent dans le grand salon rond et tendre.
 
- Golfe du Bengale, droit devant. Parés pour la manoeuvre! Je rentre avec la marée dans le delta du Gange et vous dépose dans la jungle. L'Eléphant Blanc Sacré viendra pour vous conduire au palais du Maharadja.
 
Par l'oeil de la Baleine, on pouvait voir des jonques minuscules croiser et les petites embarcations tanguaient fort à cause du remous de la queue. Les pêcheurs effrayés remontaient rapidement leurs filets.
 
- Nous sommes dans le delta, maintenant, vous voyez ces feux au bord de l'eau?
- Qu'est-ce que c'est?
- Des bûchers funéraires, les Hindous brûlent leurs morts sur de grands bûchers fleuris et jettent les cendres dans le fleuve sacré.
- C'est leur paradis? demanda la Ténorina.
- Pas vraiment, juste un endroit de passage avant la réincarnation, car chez eux, on renaît sans cesse, sous les formes les plus diverses, des animaux, des arbres, des choses aussi. Comme ça, tout le monde est toujours avec tout le monde et la mort n'est pas triste.
- En quoi vais-je me réincarner, Papapof, si je meurs ici?
- Je ne sais pas... Tout dépend de ton "karma", s'il est bon ou mauvais.
- S'il est bon, je pourrai revenir en chat?
- Tu aimes tant que cela les souris? s'amusa Papapof.
- JE N'AI PAS PEUR DES SOURIS! NI DES ARAIGNEES NON PLUS.
 
La Ténorina était en colère. Elle n'avait peur que des Allemands.
 
- Taisez-vous, nous entrons dans la jungle et je me concentre pour communiquer avec l'Eléphant Blanc Sacré. Si vous faites du bruit, vous serez réincarnés en crevettes à Ostende, et là, si ce n'est pas moi qui vous croque... Mettez l'échelle de coupé et descendez.
 
Papapof et la Ténorina s'exécutèrent sans dire un mot. Se réincarner en crevette... Dire qu'ils en avaient mangé tout à l'heure encore... Qui avaient-ils avalé?
 
En débarquant, une grue cendrée s'envola en criant "attention" et toute une nuée d'oiseaux aquatiques et de papillons multicolores prirent la fuite en nuages gracieux dans le ciel violet et orange (car la mousson venait tout juste de se terminer). Les flamboyants et les hibiscus en touffes formaient de ravissants bouquets joyeux. La végétation était si dense que les rayons du soleil s'en trouvaient amoindris. Il faisait chaud, le sous-vêtement de laine commençait son effet de serre, contrairement aux affirmations de Papapof.
 
Les nénuphars immaculés tremblaient doucement sur leurs feuilles rondes et drôles où les grenouilles sommeillaient tranquillement. Les oiseaux de paradis, les oiseaux mouches de toutes couleurs voletaient d'un palétuvier à l'autre en s'interpellant joyeusement. Et les odeurs! L'odeur du santal, de mousse humide, de fleurs... C'était la VIE, la vie sans âge de la forêt primaire.
 
L'Eléphant Blanc Sacré surgit soudain, superbe, ses longues défenses incrustées d'or et d'argent, un rubis sur le front retenu par une chaîne ciselée. Il marchait avec précaution pour ne pas abîmer la VIE, posant avec délicatesse ses larges pieds teintés d'ocre. Sur son dos, un tapis brodé de cent mille fleurs aux couleurs inconnues protégeait sa peau fragile, car il portait un grand panier pour les voyageurs.
 
- Salut à vous, barrit-il gentiment.
 
La Baleine lui confia Papapof et la Ténorina qu'il enlaça doucement de sa belle trompe pour les déposer avec précaution dans le panier. Un petit singe brun et malin sauta au cou des enfants, il avait l'air coquin et dégourdi, mais la Ténorina n'aimait pas vraiment les singes.
 
- Habillez-vous maintenant , demanda l'Eléphant Blanc Sacré car je vous emmène au palais.
 
L'Eléphant Blanc Sacré n'avait pas besoin de cornac. Il était très sage et très noble. Des serviteurs l'attendaient chaque soir au palais pour prendre soin de lui, lui faire prendre un bain parfumé, le maquiller, le choyer et répondre à tous ses ordres.
 
- Ils sont tout blancs!... Ils sont tout blancs!... nasillait le petit singe en montrant du doigt Papapof et la Ténorina. Ils sont tout blancs !... La lalala La lalala.
- Et alors? Tu as quelque chose contre le blanc, petit singe ? De toute façon: NO PERSONAL REMARKS, behave like a gentleman, will you, dit l'Eléphant blanc sacré qui avait fait ses études à Oxford.
 
Le petit singe ne dit plus rien mais continua à faire des grimaces ridicules et à faire tanguer le panier avec ses mouvements intempestifs.
 
- ATTENTION, je sens que le Tigre Royal et Solitaire du Bengale s'approche, murmura l'Eléphant Blanc Sacré en levant sa trompe (enfin, murmura... murmura... un éléphant qui murmure, ça ne trompe personne).
 
ET C'ETAIT VRAI, le Tigre Royal et Solitaire du Bengale venait à la rencontre de l'Eléphant Blanc Sacré. Ils se saluèrent, polis mais brefs.
 
- Papapof, je voudrais descendre, demanda la Ténorina, je voudrais le caresser et lui faire des bisous. Oh! S'IL TE PLAIT!
- NON CERTAINEMENT PAS! répliqua l'Eléphant Blanc Sacré. C'est le Tigre Royal et Solitaire du Bengale. Il vient de terminer son déjeuner et cherche un petit coin tranquille pour faire une bonne sieste. PERSONNE ne caresse le Tigre Royal et Solitaire du Bengale, PERSONNE et JAMAIS.
 
La Ténorina était terriblement déçue, mais vraiment... Le Tigre devait avoir un poil très doux sous la main et la Ténorina sentait ses doigts la démanger de plaisir à l'idée de toucher la superbe fourrure...
 
La chaleur devenait difficile à supporter. Papapof s'essuyait le front avec son bonnet de pure laine en soufflant.
 
- Ils sont tout rouges! recommença le petit singe et il reçut aussitôt une baffe magistrale de trompe d'éléphant sur sa sale petite tête de singe minable. "Bien fait" pensa la Ténorina. Mais l'Eléphant Blanc Sacré lisait dans les pensées et il remua les oreilles en signe de réprobation....
 
Depuis quelque temps, la forêt s'était clairsemée. Les arbres étaient de moins en moins nombreux et la poussière du sable brunissait les pattes blanches de l'Eléphant. Le soleil cognait fort.
 
- Papapof, est-ce que je peux enlever mon sous-vêtement de laine, s'il te plaît?
- Hors de question! Tu peux ôter ta robe si tu veux et rester simplement en sous-vêtement de laine.
 
C'était toujours ça. La Ténorina se débarrassa de sa robe de coton avec un OUF et Papapof lui attacha les cheveux en toupet sur le haut du crâne pour qu'elle ait moins chaud.
 
Maintenant on apercevait la ville. Le palais bleu du Maharadjah dominait des habitations misérables, nichées les unes contre les autres, aux toitures incertaines. La mousson avait fait des ravages. Seul le temple de la Déesse-Poisson Gangha-Dhali était intact. Une foule crasseuse tournait tout autour en criant. Des moines chauves en robe safran jouaient avec de petits moulins en cuivre gravé qui crissaient à chaque tour.
 
- Qu'est-ce que c'est, Papapof?
- Des moulins à prières.
- On dirait des moulins à café!
- Non Ténorina, les moulins à café donnent du café moulu et les moulins à prières donnent...
- DES PRIERES MOULUES! acheva la Ténorina.
- C'est à peu près ça... Enfin, pas exactement ça...Mais les prières sont gravées sur les moulins et chaque fois que la roue tourne, les prières s'envolent vers le ciel. Enfin, le Nirvana... Ce n'est pas vraiment le ciel, c'est...
- Papapof! Là, le monsieur, interrompit la Ténorina, celui-là, assis par terre. Il n'a plus qu'une jambe et qu'une oreille. Est-ce que sa jambe et son oreille vont repousser?
- Les dents repoussent... dit Papapof en réfléchissant, les ongles repoussent... les cheveux repoussent...
- Pas toujours!
- Bon, en principe, les cheveux repoussent...
- Et les oreilles? Et les jambes?
 
Papapof hésitait. Les questions de la Ténorina étaient parfois bien embarrassantes.
 
- On n'a pas toujours besoin d'avoir tout en double, dit Papapof. Tiens, prends les Amazones, par exemple, elles se tranchaient le sein droit pour pouvoir mieux tirer à l'arc. Quelquefois, le moins devient un plus. Autrement...
- Les oreilles et les jambes? La Ténorina ne désarmait pas.
- Eh bien, voilà: celui qui aurait VRAIMENT besoin de ses deux jambes et de ses deux oreilles, le Bon Dieu ne permettrait pas qu'il les perde (ou qu'il les perdît. L'un et l'autre se dit ou se disent).
 
L'arrivée au palais sauva Papapof. L'attention de la Ténorina partait déjà vers d'autres conquêtes. L'Eléphant Blanc Sacré les déposait à terre.
 
Des pétales de roses odorantes flottaient sur un lac sans ride où le palais se dessinait à l'envers. Le somptueux palais bleu aux mille fenêtres closes, aux marches blanches, au tapis rouge. Des paons s'appelaient et faisaient la roue en frémissant, leur tête bleutée entourée d'une couronne verte et brune avec un oeil magique sur chaque plume. Les vaches sacrées broutaient les fleurs précieuses et l'odeur de la menthe et de la marjolaine du Bengale flottait dans l'air chaud. Sur chaque marche de l'escalier, un garde en pantalon bouffant blanc et veste rouge damassée, le turban indigo impeccablement noué sur la tête, la sabre au clair, la moustache fière...
 
- Ca a de la gueule! chuchota la Ténorina en sous-vêtement-de-pure-laine-cardée-de-Mazamet.
- Chuut, voyons, tiens toi bien!
 
Le Maharadjah se tenait bien droit tout en haut de l'escalier, entièrement vêtu de blanc avec des broderies écarlates. Une aigrette sur le sommet de son turban lui donnait l'air d'un prince, d'ailleurs, c'était un prince, alors... Il portait à la taille une fine chaîne avec un anneau d'or fin et la Ténorina se demandait à quoi cela pouvait servir... L'Eléphant Blanc Sacré intervint dans ses pensées, lui soufflant de ne surtout pas poser la question.
 
- Ah bon!
- Bienvenue à toi, Youli Frrransosich Errrnoultokof (y Arrrragon)! tonna le Maharadjah en tendant sa main à baiser à Papapof.
 
Il n'eut qu'un coup d'oeil surpris en voyant la Ténorina qui, cependant, s'inclina profondément, joignant les mains comme le lui conseillait en pensée l'Eléphant Blanc Sacré.
 
- Entrrre te rrrafrrraîchirrr ! Mon ami ! Entrrre.
 
La Ténorina était déjà entrée. Elle n'en pouvait plus de chaleur et elle s'était précipitée vers la fontaine à têtes d'éléphant qui clapotait dans la pièce fraîche et sombre. Elle commençait à enjamber le bassin, mais l'Eléphant Blanc Sacré pensa "NON". Elle se cacha derrière Papapof. Dans le fond de la pièce, on apercevait des carreaux de faïence aux motifs bizarres. Mais son regard se portait vers le tigre naturalisé qui montrait à tous que le Maharadjah était une fine gâchette. Elle se demandait si elle aimait tant que cela ce type après tout. Etait-il vraiment gentil? Est-ce qu'on est vraiment gentil quand on tue les animaux?
 
De gros coussins de brocard vifs et rebrodés de fleurs attendaient les visiteurs, et les courtisans (rien que des hommes pour changer) se prosternaient face contre terre, leur moustache caressant les carreaux de terre vernissée qui recouvraient le sol. Le Maharadjah posa son gros postérieur au beau milieu du coussin du milieu, en plein milieu du milieu de tout le monde. Le coussin fit PFFOUOUOU comme un beignet quand on croque dedans. Il désigna le coussin de droite à Papapof qui s'installa avec la Ténorina sur ses genoux. Tous les courtisans posèrent alors leur postérieur sur les autres coussins et cela fit un grand PFFOUOUOU!
 
Des serviteurs de hautes castes vinrent éventer le Maharadjah avec des palmes vertes. On respirait enfin un peu mieux. Le Maharadjah claqua des doigts et un petit garçon apporta un plateau d'argent ciselé avec trois théières rondes et lustrées. "Darjeeling? Earl Grey? Ceylan?".
 
- Darjeeling, bien entendu! Papapof savait se tenir.
 
Et le petit garçon remplit un verre gravé en levant très haut la théière et tout ça sans éclabousser. Il était vraiment très adroit!
 
- Tu boiras dans mon verre, souffla Papapof à la Ténorina.
 
Un autre claquement des doigts et des fruits exotiques apparurent en abondance dans des corbeilles nattées.
 
- Qu'est-ce que c'est: exotique, Papapof?
- C'est ce qui vient des pays enchantés...
- MUSIQUE, dit le Maharadjah.
 
Chouette! s'extasia la Ténorina... Tu parles, pour reconnaître le compositeur, bonjour! Il y avait trois musiciens. L'un jouait d'un petit tambour au son sec, l'autre de la flûte, le troisième d'une grande guitare très curieuse que la Ténorina n'avait jamais vue. C'est une cithare, lui souffla l'Eléphant Blanc Sacré. Ca fait un joli son, pensa la Ténorina. Elle se mit à aimer les sons étranges qui se nouaient entre eux sur des gammes inconnues.
 
Une femme très belle entra, avec un panier rond qu'elle posa à terre. Des perles énormes coulaient dans sa chevelure brune. Elle était grande et fine. Une très belle boucle sertie d'émeraudes ornait sa narine droite et des pendentifs en saphir dansaient à ses oreilles. Son sari, prune et rose, scintillait de fils d'or. Papapof exprima son admiration.
 
- Belle femme!
- Mouii ! accorda le Maharadjah, son sari a été brodé par les hommes de ma garde personnelle, ajouta-t-il, l'air absolument satisfait.
- Plaît-il ? dit Papapof en s'étouffant, des hommes pour la broderie?
- Pourquoi cette question, Youli Frrransosich, tu sais bien que les femmes ne doivent jamais toucher une aiguille, c'est indécent.
 
Papapof resta bouche bée. Mais déjà la femme soulevait le couvercle du panier rond et se mettait à danser, allongeant devant elle ses bras chargés de bracelets, croisant ses mains baguées aux ongles d'or. A ses chevilles des grelots remplis de graines de lotus marquaient la mesure, des motifs peints de couleurs vives recouvraient entièrement ses pieds.
 
Le cobra commença à sortir la tête du panier et la Ténorina se serra contre Papapof. Mais le cobra s'en fichait: il regardait la danseuse-gazelle et se mettait à onduler en rythme. Tout à coup, la femme se pencha vers le cobra. La tête de la danseuse et celle du cobra semblaient se chercher... Brusquement, elle mit une main à terre et baisa la bouche du cobra puis se recula en dansant. Elle recommença plusieurs fois.
 
- Que fait-elle?
- Youli Frrransosich, dit à ta fille que c'est un rituel traditionnel. Par ce baiser, la femme prend la VIE chez le cobra et féconde la terre de sa main droite. Ta fille est vraiment ignorante!
 
La Ténorina se renfrogna. Décidément, ce type n'était pas sympathique. On apportait maintenant un grand plat de riz orange.
 
- Du Kadjeeree ! souffla Papapof.
- Je dois en manger aussi ?
- Une petite fille bien élevée mange de tout...
 
La Ténorina se résigna à enfourner une boulette de Kadjeeree dans sa bouche. La boulette faisait l'aller et retour joue droite-joue gauche sans pouvoir franchir le gosier.
 
- Cha pique ! Papapof !
- On ne parle pas la bouche pleine.
 
Et soudain, la Ténorina écarquilla les yeux. La boulette restait coincée.
 
- Qu'y a-t-il? demanda Papapof.
- Il y a du Poichon! Qui s'est réincarné dans ce poichon?
 
Le Maharadjah regardait la Ténorina avec insistance.
 
- Je suis désolé, je ne peux pas t'offrir grand chose de ta fille, mon harem est complet dit le Maharadjah.
- Plaît-il ? suffoqua Papapof.
 
Le Maharadjah se méprit.
 
- Elle a des cheveux complètement décolorés, presque comme une vieille femme. Elle n'a pas l'air très intelligent. Elle n'est pas très bien habillée non plus, dit le Maharadjah qui commençait une sorte de marchandage. De plus, elle a les pieds nus, c'est indécent.
 
La Ténorina tira sur son sous-vêtement pour essayer de cacher ses pieds.
 
- Comment, mais elle porte un sous-vêtement-en-pure-laine-cardée-de-Mazamet! Pure laine, Votre Altesse, touchez.
 
Le Maharadjah fit la moue. Les yeux de Papapof tournaient au "caca d'oie".
 
- Bon, admit le Maharadjah, tu viens de loin, tu es sympathique et c'est vrai qu'elle a le rond des magiciennes autour de l'iris. Mettons, une statue de Bouddha? mais toute petite! et pas en jade! en verre simplement!
 
L'oeil papapovien était carrément épinard.
 
- Ma Ténorina n'ira jamais dans un harem. Chez nous, les hommes n'ont qu'une seule femme d'ailleurs!
 
Le Maharadjah était complètement abasourdi... Une seule femme... Il tomba de son coussin, mettant en péril l'équilibre du turban.
 
- PAR FAI TE MENT!! gronda Papapof, et chez nous, elles brodent. et on ne les marie jamais avant seize ans.
- VOUS ETES DES GENS SANS CIVILISATION! constata la Maharadjah avec mépris. Seize ans! C'est trop vieux, tu peux reprendre ta fille.
 
Au point où on en était, la Ténorina estima qu'elle pouvait recracher discrètement sa boulette de Kadjeeree (ELEPHANT BLANC SACRE, MD! MD! MD! lança en pensée la Ténorina. - Je te reçois 5/5 Ténorina, j'envoie tout de suite le tapis volant).
 
Quelques secondes plus tard, un Bouchara 3 mètres sur 4, 350 chevaux, 12 cylindres en ligne, 48 soupapes, atterrissait au pied de l'escalier monumental. Une forte odeur se répandit autour du palais, le tapis fonctionnant à l'huile essentielle de rose. Papapof tira la Ténorina par la main et ils dévalèrent l'escalier (monumental) entre les gardes impassibles tandis que le Maharadja hurlait:
 
- Attends, Youli Frrransosich, attends, peut-être je peux faire un meilleur prix.
 
Papapof sauta sur le tapis, entraînant la Ténorina qui essayait encore de cacher ses orteils en courant accroupie. Déjà, les intouchables venaient à quatre pattes lécher les restes du repas agité.
 
Ils eurent une pensée pour l'Eléphant Blanc Sacré et décollèrent.
 
- Vous voilà enfin, dit la Baleine. Mademoiselle Blanche est en train de s'étirer. Rentrons en vitesse, vent du bas. Hop! Dedans!
 
Pendant le voyage, Papapof brossa et démêla la chevelure rebelle de la Ténorina qui faisait "Aïe" de temps en temps.
 
- Papapof, j'ai oublié ma robe dans le panier de l'Eléphant Blanc Sacré!
 
Voici la fin de la première histoire. Elle se termine en queue de poisson... Normal! D'ailleurs, Papa terminait toujours ses histoires au plus vite à cause de la grand-messe à Notre Dame...
 
 
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l'auteur? Claire, docteur es-chute en baignoire, elle aime aussi marcher pieds nus dans le jardin...
 
ernclageo@infonie.fr