| Moman vivait tranquille entre son piano, son cheval et sa broderie, et rêvait de faire des études, plus particulièrement des études de médecine, et encore plus singulièrement de détrôner le Docteur Schweitzer, minuit ou pas. Hé bien, pas du tout! A 20 ans à peine, la voilà mariée, malgré elle, mais avec son consentement, à un de ses cousins issus de germains que la mère sommait, depuis quelques années déjà, d'en finir une fois pour toutes avec une vie joyeuse vie de célibataire…Tandis que Moman n'avait pas encore commencé la sienne… Ce décalage se sera fait sentir tout au long de leur vie commune. Belle cérémonie, et tout, et tout. Moman entrait de plain pied dans sa vie de femme, munie, outre d'un trousseau brodé, d'un viatic bref murmuré à son oreille juste avant sa nuit de noce: "assure toi que ton mari ne se trompe pas de trou". Sibyllins propos... qui ne manquèrent pas de faire naître en l'esprit de la jeune épousée de belles rangées de points d'interrogation. Elle ne voyait pas du tout à quoi la recommandation faisait référence, puisque, certes, elle n'ignorait pas qu'il y avait une histoire de trou, mais pensait, avec une logique qui se défend, que les bébés se faisaient par là où ils sortaient, à savoir le nombril. Il aurait fallu que son époux soit bien sot pour manquer l'endroit. Les moments qui suivirent lui apprirent bien des choses… Elle en garda sur le visage une expression de stupeur qu'elle ne quitta jamais... Puis vinrent sept ans de grossesse continue… Votre servante s'étant ramenée… j'allais dire à la bourre... (mon dieu, mon dieu! ) très en retard. But that's another story. Sept ans sans apercevoir le bout de ses pieds! Incroyable, non? Mais, en dépit de l'expression sus citée, sa tête était bien faite et son caractère bien trempé. Le genre de personne qui encaisse absolument tout. Elevée en Angleterre pour raison de conflit mondial (guerre de 14) elle ne dédaignait pas les châtiments corporels comme base d'éducation. Disons tout simplement qu'elle avait la main leste. Le verbe haut également. L'éducation de sa progéniture se faisait donc de manière musclée. Faut dire qu'elle n'avait pas vraiment à faire à des angelots... Je la vois encore, poursuivant l'un de ses petits "monstres" avec sa cravache. Celui-ci, criant: "AYE MA TETE!!" avant même d'avoir été rattrapé…Tactique imparable… Effet immédiat... Sortie de son bureau de Popa, hurlant lui aussi: "NON BERTHE, PAS LA TETE VOYONS!" Le temps coulait ainsi, non paisible, de reprises de chaussettes en surveillance de leçons, de cliques et de claques méritées... de visites familiales de bonnes œuvres... et aussi… De MECANIQUE! Véritable hobbie! Moman avait appris à conduire très tôt et n'était pas du genre à s'arrêter en larmes sur le bord de la route pour un p'tit pépin de gicleur bouché. A 80 balais, elle était encore capable de dire: "j'entends comme un bruit… ce serait pas une bielle par hasard?". De temps à autre, elle disait: "Voulez-vous me passer la clef de 12 mon ami?" et "mon ami" lui refilait la clef de 12 avec respect. En fait, "Mon ami" s'appelait Aristide. Il avait travaillé chez feu la mère de Mademoiselle Berthe jusqu'à ce que Feu Madame s'endorme pour l'éternité... Madame avait trépassé avec classe et discrétion: un soir, elle s'était levée avant le dessert avec un "léger mal de tête" et le lendemain matin, elle n'était pas venue prendre son petit déjeuner car elle était morte. La défunte ne pouvant s'expliquer, Grand-père, en larmes, la fit porter en terre au son des grandes orgues de Notre Dame qui était sa paroisse. Grand-père et Aristide s'étaient alors installés tout naturellement chez Moman, et personne n'y trouva rien à redire. Faut dire qu'Aristide était balancé comme un géant des Flandres et que la simple vue de ses battoirs rendait le plus espiègle des enfants méditatif et calme. Au moment de l'exode, Moman empila un maximum d'enfants dans la voiture, plus Mamie, sa belle-mère/tante (la généalogie familiale est compliquée) plus grand-père (le Popa de Moman) et Aristide… Direction La Grande Maison de Mamie, près de la Loire, en se jouant des points de contrôle et faisant juste un arrêt pipi chez sa sœur Marguerite pour lui refiler sa layette… Marguerite attendait son n° 11 et les brassières étaient usagées. Après un long chemin, l'équipe arriva à N. (Maison de Mamie) et commença à prendre ses quartiers. Popa était resté en arrière-garde pour fermer la maison du Nord et devait venir plus tard par le train... Inch' Allah. Avec le restant de la troupe. En attendant popa, Moman retroussa ses manches. D'abord, remettre en état le groupe électrogène, Mamie ayant TOUJOURS refusé qu'on lui installe l'électricité parce qu'il aurait fallu planter un poteau au milieu de ses raisins. Trois jours après, avec l'aide respectueuse d'Aristide, le moteur fonctionnait comme neuf, ainsi que la pompe qui était alimentée par des sources. L'endroit était plutôt humide… Puis, il fallut trouver un système pour faire griller de l'orge afin de remplacer le café introuvable. Pas de problème! Berthe s'essuya les mains sur son tablier et entreprit le travail avec ardeur. L'essence manquant, elle rafistola, avec l'aide de Boots, le gardien de la Maison de Mamie chargé de faire pousser les topinambours, la vieille charrette afin d'y atteler Prosper, percheron aveugle et fatigué que les allemands n'avaient pas réquisitionné, ni bouffé. Pendant ce temps-là, grand-père faisait travailler les plus grands: dictée les enfants! Lessss petittttsssss moutonsss… L'installation était pratiquement au point. Popa ne devait plus tarder maintenant. Devait, oui! Il était temps! Son autorité faisait défaut… N° 5 et 6 avaient entrepris des batailles navales sur la mare profonde, installés chacun dans un demi tonneau, et Boots passait beaucoup trop de temps à les récupérer avec la gaule à noix. De plus, ils se défiaient à l'escalade de l'imposante grille en fer forgé et y laissaient trop souvent des bouts de culottes courtes comme d'étranges ex-voto. Augustine, la femme de Boots, en faisait tout une histoire lorsqu'elle ravaudait les culottes en grognant… N° 4 marquait soigneusement ses affaires en vue d'un départ en pension. N° 7 s'organisait seule des processions, déambulant à pas comptés au milieu du jardin. Mais TOUS avaient goûté au fruit défendu du sureau, et la diarrhée sévissait parmi la jeune génération. Moman était à plat ventre sur le piano, en train de bricoler le Do-serrure qui bloquait, lorsque le son tremblant du téléphone résonna quelque part dans le ventre de la maison: Popa annonçait son arrivée "normalement" pour le surlendemain. "Normalement"... voilà qui était inquiétant. Julot (héé oui!) n'avait pas l'habitude de "normalement"… Mademoiselle Berthe passa deux mauvaises nuits. Elle fut rassurée en allant chercher Popa à la gare, avec Prosper et la carriole. Popa déboucha d'un jet de vapeur et de sifflements avec une escarbille dans l'œil. A sa suite: N°1, n°2, n°3 et tante Eugénie dont tout le monde avait oublié l'âge. Chacun portait des valises, des cartons, et des valises en carton lourdes. Très lourdes... Moman charcuta un brin l'œil rougi de Popa, passa l'or de son alliance à l'intérieur de la paupière, remède de famille radical pour enlever les poussières dans les yeux… et l'on commença à charger la carriole. L'arrière du véhicule s'affaissait... Il fallait tout le poids de Prosper et sa merveilleuse bonne volonté pour éviter le ridicule. Mais personne n'avait peur du ridicule… On installa Tante Eugénie, les enfants, Popa, et Moman reprit les guides pour rentrer à la maison. Mais qu'est-ce que Popa avait mis d'aussi lourd dans les bagages? Prosper partit au seul effleurement du fouet. Moman n'aurait jamais fait plus que ça: battre un cheval était pour elle une hérésie... C'est une hérésie. Elle n'utilisait donc que quelques claquements de langue et quelques indications à la voix, sa voix «pour les chevaux», une voix toute douce. Presque un chant… Popa s'était mis à l'arrière, Tante Eugénie était assise à côté de Moman, n°1, n°2 et n°3 avaient été priés de faire la route à pied. Bon, cinq kilomètres, c'est pas bien terrible! Surtout quand on vient de passer plusieurs heures dans un train bondé! Et puis... On évitait ainsi le regard stupéfait de Moman se transformant soudain en sonde à tête chercheuse… Capable de repérer la moindre trace de culpabilité bien cachée au fond du cœur… - Comment va ma mère? lança Popa, en évitant toute allusion aux bagages. Héhé! Berthe n'était pas du genre à lâcher le morceau la première… Julot faisait son intéressant avec les bagages? Parfait! - Pas bien fort… fut sa réponse… Laconique et d'un ton qui ne permettait pas qu'on y revienne. - Ha! dit Popa. Il avait compris le marché: petit jeu tacite dont ils étaient coutumiers. Le voyage se passa donc dans le seul bruit des sabots sur la route, et le crissement des roues. Les grilles de Nairn étaient ouvertes, et Boots arriva pour prendre Prosper par la bride. Popa se dépêchait en faisant des signes avec son chapeau: il avait aperçu Mamie à son balcon. Il lança à Aristide: «Dans mon bureau s'il vous plaît! Comment allez-vous Aristide?» Et fila sans attendre. Moman sauta du siège au sol et, flattant Prosper, se hâta d'aider tante Eugénie qui hésitait à poser sa bottine sur le marchepied. Elle appela les enfants pour accompagner la vieille dame jusqu'au «coin des Dames». Le Coin des Dames... Un petit bosquet discret où la gente féminine pubère avait la possibilité de se soulager sans avoir à grimper l'escalier... Moman était déjà derrière Aristide, un doigt sur les lèvres… Mais Aristide était un fidèle de toujours, et le silence demandé était tout acquis. Deux grosses valises furent déposées sur le parquet ciré, et Moman, l'œil stupéfait MAIS la prunelle brillante, tenta d'ouvrir la première… en vain, elle était fermée à clé, tout comme la deuxième d'ailleurs. Flûte! de Zut de Crotte de bique! Julot, ce brigand, avait pris soin de garder les clés dans sa poche. Sauvée! Aristide, toujours plein de ressources et de courtoisie envers Mademoiselle Berthe, arrivait avec un carton cette fois. Un jeu d'enfant… Quoique… Popa avait mis une sorte de ruban collé tout autour… «Mon ami» commença Moman, mais Aristide lui présentait déjà une paire de ciseaux… Moman s'agenouilla devant l'objet et enfonça hardiment la pointe des ciseaux dans le carton…. Popa franchit la porte juste à ce moment-là. - Aaaaaah! fit Moman en espagnol (après tout, pourquoi pas?) - Voyons Berthillon! Laisse cela! Je vais le faire! S'en suivit une courte lutte. Moman cramponnait les ciseaux fermement, et Popa, amusé, la laissa continuer ses investigations. Zouiiiiiinnn! Une espèce de ressort mou lui sauta en plein visage et elle recula avec un Oh! aussitôt assourdi… Elle venait de découvrir le secret des bagages. De la LAINE, toutes sortes de laines, de toutes les couleurs, en écheveaux, en pelotes, tissée, bref… Tout ce que Popa avait pu rapporter de son stock: Popa était courtier en laines. La stupéfaction s'amplifia encore dans les yeux de Moman. Elle s'attendait à tout mais alors là… - Enfin! Julot! Que comptes- tu faire avec toute cette laine? Je t'avais dit de rapporter des affaires pour les enfants! Qu'est-ce qu'on va faire de TOUT CA? Le ton était plein de reproches â peine contenus. Flûte! Zut! et crotte de bique! Juuuuulôôôtttt vraiiiiment! Une larme commençait à perler, et ça,c'était insupportable. Moman avait le courage chevillé au cœur… Mais là, Popa y avait été fort… Popa sortit son mouchoir blanc, toujours impeccable, et sous le regard discret mais attendri d'Aristide, prit Moman dans ses bras. -Berthe! Ma Berthillon… Du marché noir! Voilà! - ? ? ? sniff! - Et oui! Nous allons vers l'hiver… Bon… Les gens, par ici, manqueront rapidement de laine. Bon, je troque ma laine contre des tas de choses! Du savon… du pain blanc… du beurre… du vrai café. DU VRAI CAFE? Moman rayonnait. Du Vrai Café… Contre l'épaule de Popa, Moman lâchait la bonde. A quoi ça tient quand même le bonheur. Dans les jours qui suivirent, Mamie commença à ne plus pouvoir manger. Elle acceptait parfois un œuf frais pondu, pour faire plaisir, mais le cœur n'y était plus… Deux guerres…Tant de morts… Tout ceci l'avait usée. Et le soir, à la prière, montait de la petite chapelle un chant très doux… «Avant d'aller dormir sous les étoiiileuuus Seigneuurrr Humblement ta genoux Nos cœurs s'ouvent ta toi sans voiiiileuuuu Si nous avons péché Pardooooneuuuu nouuuuus!» En fait les vraies paroles étaient «puisque l'on a péché» mais unanimement, le «puisque» avait été remplacé par le «Si». Faut pas pousser non plus… Mamie écoutait dans sa chambre, et tous le savaient… C'était pour elle que les voix s'unissaient au soleil couchant. Popa avait repris ses activités farfelues: achat de lapins angora pour adoucir la laine (tout le monde toussait ferme), échecs avec Monsieur le Curé qui puait un peu, le pauvre homme (sa bonne était rentrée dans sa famille), creusement d'une tranchée souterraine dans le parc où il commença à stocker des provisions, négociation de laine contre moitié de cochon… N°1 et N°2 essayaient, comme d'habitude, de s'entretrucider par tous moyens à leur convenance, N°5 et n°6 accumulaient couches de bêtises avec couches de fessées intercalées «Noooon Berthe! pas la…» Les «forteresses volantes» passaient juste au dessus du para-tonnerre. La vie, quoi… Un soir, dans la chapelle, Moman eut un malaise… Il fallut la transporter dans sa chambre, et le lendemain matin, elle s'absenta précipitamment pendant le petit déjeuner. Les malaises de Moman devenaient de plus en plus fréquents. Elle avait son œil des mauvais jours. Popa ne savait comment se comporter: s'il se précipitait à son aide, elle l'envoyait paître, s'il restait de marbre, elle soupirait deux fois plus. Un matin, ils s'enfermèrent tous les deux dans le bureau. L'oreille collée à la porte épaisse, quelques bribes de phrases revenaient: - Que veux-tu Berthe! J'ai à peine déposé mon pantalon sur une chaise que te voilà enceinte! - Julot! Je ne reproche rien, mais tu dois comprendre, ce n°8 est une vraie catastrophe… Si nous comptons bien, il(elle)sera là en plein hiver… Ils ressortirent quelque temps après… Moman blanche et digne se dirigeant une fois de plus vers les «toilettes», Popa muet et vert. Aristide installa une chambre sous les combles. Officiellement, c'est parce que la vue était plus belle. La vérité c'est que Popa venait de se faire éjecter de la chambre conjugale. Pour TOUJOURS. Moman prétexta auprès des autres habitants qu'elle se sentait trop malade pour supporter quelqu'un près d'elle. Et puis, quelle idée d'avoir donné sa layette à Marguerite!… Sous sa robe de laine, ses formes s'arrondissaient régulièrement. Pour n°7, c'était une sorte de cataclysme. C'était elle la dernière, et voilà que s'annonçait un usurpateur… Est-ce qu'on saurait encore l'aimer? Grand-Père aurait-il toujours autant d'attention pour elle? Comme elle avait peur, Marie, de cet Octave, ou Octavie! Comme elle aurait voulu qu'il ne fit jamais son apparition… Mamie entra dans la dernière partie de sa vie. Son mari bien aimé s'était suicidé au front en apprenant la mobilisation de ses trois fils et de son gendre, suivi de près par la mort en couches de sa fille. Désespéré, il avait pris son pistolet et se l'était collé dans la bouche. Son fils aîné lui survit encore quelques années avec de drôles de manies… Puis, un jour, alors qu'il avait disparu depuis deux semaines sans donner signe de vie, Popa avait fait le voyage jusque dans la maison du Nord… Et, en ouvrant le garage, avait trouvé son frère aîné pendu. Pour Mamie, ça faisait trop. Bien sûr, le soir, elle entendait les chants des autres montant vers elle, rassurants, doux comme des berceuses. Mais la coupe était trop pleine. On lui étala ses longs cheveux blancs sur son oreiller brodé, et elle ferma les yeux, tenant Popa et Moman par la main, de chaque côté du grand lit en brocards bordeaux. Cela changeait tout pour Octave/Octavie qu'on décida d'appeler Claire, si c'était une fille, en souvenir de Mamie. Mamie partie, l'âme de Nairn n'était plus là. Certes, Mamie «habitait» encore les portières en tissu, le petit salon, la serre, laissée à l'abandon pour la première fois cette année, mais quelqu'un manquait. Grand-Père, tante Eugénie, Aristide, Boots et sa femme étaient bien là aussi, essayant de donner de la vie à cette maison, mais le cœur n'y était plus, et c'est en tricotant des bouts de laine mis bout à bout que Moman commença à reconstituer une layette multicolore, mais chaude. Dans ses jupons de soie, elle tailla des petites chemises qu'elle broda en pleurant beaucoup. Pauvre Moman! Et puis, l'automne arriva, avec cette superbe arrière-saison ocre et rouge, le temps si doux encore, l'été de la Saint Martin… comme une rémission. Et enfin l'hiver, mordant, venteux, pénétrant sous les jours des vieilles fenêtres… Nairn devenait trop difficile à tenir: c'était une maison de vacances. Tout le monde déménagea en faisant plusieurs voyages, jusque dans le cœur de Saumur. C'est alors que commencèrent vraiment les bombardements… ::: l'auteur? Claire, docteur es-chute en baignoire, elle aime aussi marcher pieds nus dans le jardin... ernclageo@infonie.fr |