On
avait mis dans des grands cageots de bois blanc la récolte de poires et aussi quelques légumes, dissimulés à la cantine des allemands… Bouclé les valises, entassé le tout dans la carriole de Prosper, que moman insista pour guider une dernière fois. Il fallut dire adieu à ceux qui restaient. Boots, sa femme, Tante Eugénie qui ne craignait pas la froidure… et voilà… L'hiver était installé assez doucement… surtout de la pluie et du brouillard.
 
 
Popa faisait chaque semaine un aller/retour Saumur-Nairn, pour voir si tout allait bien.
 
 
En fait, Popa couvait quelque projet secret… Il était encore trop tôt pour en parler.
 
 
Quand février arriva, cette fois, la morsure du vent se fit plus incisive. On ressortit les manteaux trop petits que les grands abandonnèrent aux plus jeunes. On chaussa des galoche en bois, bruyantes et inconfortables. Et la Loire prit des allures de Saint Laurent, s'amusant à charrier de gros glaçons auxquels se mélangeaient les débris des maisons.
 
 
Moman commença à demander que l'on fasse chauffer de l'eau… C'était le soir. Les carreaux peints en bleu (défense passive oblige) ne laissaient pas passer la faible lumière des lampes. Popa, l'oreille collée au poste, tournant les boutons fébrilement, s'était enfermé dans la cave.
 
 
Tante Totie, la plus jeune sœur de Moman, fit en sorte que les petits soient au lit de bonne heure. Les grands eurent le droit de rester au salon. C'était un jour ordinaire et froid. N°8 avait décidé de faire son entrée, il avait fallu brûler de l'alcool dans une bassine en émail pour réchauffer la chambre.
 
 
Vingt deux heures trente. La sage femme, prévenue en urgence, sortit de la chambre de Moman et annonça que c'était une fille… La fille en question allait, selon le vœux de ses parents, prendre le nom de Mamie, partie peu de temps auparavant. Elle avait été accueillie par une claque formidable sur les fesses et en avait profité pour faire entendre une protestation sonore. C'était un petit bébé rond. Pas maigre, malgré les privations de Moman, et surtout assez différent des autres enfants, qui ressemblaient presque tous à Berthe. Elle c'était Julot…. Tout craché!
 
 
Popa remonta de sa cave en doublant les marches, et les «grands» se poussaient déjà pour «voir» le bébé. Moman se retrouva, encore sous le choc, avec une ribambelle de marmots bruyants s'esclaffant et se disputant à qui aurait le bébé dans les bras.
 
 
Dans les jours qui suivirent, et comme c'était l'usage, on se mit en devoir de laver, empeser la robe de baptême que tante Marguerite avait réussi à faire passer par tante Totie. Une robe longue, soigneusement brodée, immaculée, qui avait servi à plusieurs générations, mais qui était en parfait décalage avec la vie du moment et les préoccupations. Sous la robe blanche, une brassière verte et bleu roi se laissait deviner. On avait aussi emmailloté le bébé, comme c'était encore l'usage, et glissé le tout dans un châle bien chaud fait avec la doublure du manteau de grand-père.
 
 
Chacun se fit aussi beau que possible… Et on loua la calèche du transporteur d'huile de noix pour emmener la marraine, Tante Totie et l'enfant à l'Eglise saint Nicolas, toute proche. N°7, encore très jeune, et grand-père avaient aussi pris place, les autres firent le court chemin à pied en soufflant dans leurs doigts rougis.
 
 
Le vent du nord saluait le nouveau-né. En haut, dans le ciel, les avions anglais et américains faisaient des vols de reconnaissance… Les cloches sonnèrent un peu.
 
 
La cérémonie fut brève, à cause de la température, et N°8 fut transportée au galop sur les pavés jusqu'à la maison. Moman attendait, inquiète: faire galoper un cheval sur des pavés plus ou moins verglacés n'était pas raisonnable… Un cheval, c'est si fragile!
 
 
N°8 devait être une enfant gâtée. Et tenue très propre… 58 ans plus tard, le nombre de personnes qui prétendent encore lui avoir changé ses langes est tout à fait impressionnant. Sans compter son appétit glouton… Même réflexion sur le nombre de biberons ingurgités dans les bras des uns ou des autres.
 
 
Décidément, Nairn manquait à tous, et la ville était de moins en moins sûre. Il fut décidé de retourner à Nairn. Excellente idée! La carriole à nouveau chargée venait de prendre le virage pour quitter la rue, qu'un obus tomba sur la maison… A quelques minutes près, les habitants auraient eu quelques problèmes…
 
 
Nairn était sous une grosse couverture de neige. Les topinambours d'Aristide avaient pris un fort goût de moisi, et le «coin des dames» n'était pas utilisable, à moins de ne pas craindre la morsure du froid. Les cheminées brûlaient le bois taillé l'automne précédant. Malgré tout, à part la cuisine, l'ensemble de la grande maison était une vaste chambre froide… Où donc mettre N°8 pour lui épargner les engelures? Tout simple! Dans la mangeoire de Prosper qui dégageait constamment une bonne chaleur, et la paille était saine. Une grande histoire d'amour commençait entre Prosper et N°8.
 
 
Dans les communs, les placards dérobés, le toit de la chapelle, Popa avait logé quelques invités non officiels. La consigne était de ne rien voir… La consigne fut toujours tenue.
 
 
Les temps qui suivirent furent aussi normaux que possible.
 
 
Un para anglais logeait dans le clocher de la chapelle, d'autres plus occasionnels et de nationalités différentes, dans les placards recouverts de papiers peints comme l'ensemble de la chambre et difficile à discerner à l'oeil nu… Surtout avec un lit d'enfant devant.
 
 
Comme d'habitude, Nairn s'était rempli de cousins et cousines, et toute une série de concours se mirent en place. Le plus prisé: «ki ki fait pipi le plus loin?» et aussi l'éternel «brûlage de pets» réservé exclusivement aux plus âgés. N°2 avait un don… Il lâchait la chose doucement, en modulant, et outre la mélodie, la longueur de la flamme était tout à fait remarquable. A force de vouloir battre son propre record, il finit par se brûler méchamment les poils… et aussi le reste… et dû porter une sorte de pantalon très large pendant un certain temps. Sa démarche avait un peu changé aussi. Mais on n'a rien sans rien, et il resta invaincu.
 
 
Le lavoir sur la douve reprit du service… Ha! La mousse sur l'eau! Le «bleu» qui servait de tatouage! Le linge qui bouillait dans les lessiveuses avec des geysers d'eau retombant en cascades bruyantes… L'odeur de la lessive...
 
 
Nairn vivait presque en autarcie. Les plants de patates dissimulés dans les massifs... Une chèvre que la femme de Boots trayait, un seau entre les genoux, pour faire des fromages et plus simplement pour le lait... Les canards, les poules… La guerre était presque tranquille. Parfois Popa lançait un exercice d'alerte. Trois coups de cloche et tout le monde devait se rendre sans délai dans la tranchée. Cette vie tous ensemble, c'était l'équilibre, la façon de faire un pied de nez aux occupants trop curieux.
 
 
Gabrielle, N°4, se fit mordre par une vipère… Panique! Le vétérinaire arriva aussi vite que possible avec sa trousse mal garnie, le pauvre! Il injecta un sérum un peu périmé, et la bonne nature fit le reste. Mais nous avions eu vraiment peur… Berthe passait pas mal de temps à repêcher ceux de sa progéniture qui, s'aventurant trop près de la mare, finissaient toujours dans l'eau. C'est grâce à sa vigilance qu'il n'y eut aucune perte par noyade!
 
 
Popa jouait aux échecs avec Grand-père ou tapait des courriers sur une vieille machine à écrire poussive qui n'obéissait qu'à son maître, tout ça entre deux voyages toujours risqués entre le nord et Nairn…
 
 
N°8 commençait à s'éveiller un peu… Elle avait réussi à faire pousser sur sa tête une sorte de toison drue, incoiffable, couleur paille… et s'essayait à parler. Son premier mot ne fut ni Popa, ni Moman, mais bel et bien «sale boche» heureusement assez mal prononcé. Suivi rapidement de «merde» prononcé avec délice, en dépit de la fessée .Elle avait toujours avec elle une petite poule de barbarie blanche, qui vivait perchée sur sa petite épaule et dont elle savourait l'œuf quotidien.
 
 
Tous les enfants avaient attrapé des anthrax, des poux, et autres jolies choses, mais bon! Ce n'était pas si grave!
 
 
Puis, un soir, il y eut un grand passage d'avions. Quelques minutes après, la gare sautait. Feu d'artifice dont on se serait volontiers passé.
 
 
Les aînés mâles allèrent sur place, car plusieurs quartiers avaient été détruits et les bras manquaient pour dégager les victimes.
 
 
Les plus jeunes changeaient nuitamment les panneaux indicateurs histoire d'envoyer l'occupant dans des directions opposées à leurs souhaits… Chacun faisait ce qu'il pouvait…
 
 
Après ce bombardement meurtrier, Nairn ouvrit ses grilles à ceux qui avaient tout perdu. Nous avons été jusqu'à 70 personnes entassées un peu partout. Berthe était à son affaire, organisant, consolant, trouvant de quoi habiller les uns ou les autres. Gabrielle aussi donnait un coup de main: elle avait des doigts de fée et savait faire n'importe quel vêtement dans n'importe quoi: les portières en brocards, les rideaux, bref, tout ce qui n'était pas vraiment nécessaire fut transformé. Beaucoup de gens pleuraient, n'ayant pas toujours d'information sur le reste de leur famille. Il y avait, en particulier, un monsieur d'une bonne cinquantaine d'années, inconsolable: sa femme était introuvable. N°8, qui avait environ deux ans, trouvait ce pauvre homme attendrissant. Mais que diable! Les femmes ce n'était pas ça qui manquait! Alors, elle lui proposa, au cas où, s'il voulait bien la prendre pour épouse, c'était un gros sacrifice mais dans la vie, il fallait d'entraider n'est-ce pas? Elle ne comprit que des années plus tard pourquoi sa proposition avait été suivie d'un sanglot encore plus fort que les autres…
 
 
Popa avait dégoté un cochon bien gras mais vivant et il cherchait dans la foule un homme de bonne volonté pour assassiner la bête. Quelqu'un accepta de se charger du boulot, mais jamais aucun d'entre nous n'oubliera le cri de la pauvre bête… Depuis, je ne mange plus de viande.
 
 
N°8 (allez, on va l'appeler Octavie) avait de sérieux problèmes: impossible de marcher avec des galoches, il fallut se résoudre à la laisser marcher pieds nus.
 
 
Petit à petit, Nairn se vida de ses occupants supplémentaires et les problèmes d'intendance devinrent moins obsédants.
 
 
Pour un peu, et à part tous les morts, blessés, sans abris, etc., le bonheur aurait pointé son nez…
 
 
Pourtant…
 
 
Pourtant… La menace était proche, et personne ne voulait y prêter attention.
 
 
Régulièrement, des représentants de l'occupant, guidés sans doute par quelque voisin «patriote» faisaient irruption à Nairn… Bottés, le verbe haut, et l'œil pas commode. Mais Popa avait sa façon de faire.
 
 
Il avait dû se soumettre à l'apprentissage de la langue de Goethe, et l'avait fait avec talent. Que ce langage soit devenu celui d'Aldoph l'embêtait beaucoup, car, amateur de musique, il avait beaucoup de mal à comprendre ce qui était arrivé à cette nation. Malgré la guerre précédente à laquelle il avait participé, ces invasions restaient dans son esprit comme une erreur monumentale, contre laquelle il luttait, mais qui ne pouvait s'être répandue chez tous. Donc, lorsque les deux bidasses sonnaient au portail, il entrait en scène avec jubilation.
 
 
Pas question de recevoir ces ennemis ailleurs qu'à la cuisine, et avant de faire ce qu'il appelait «le tour du locataire», ces messieurs étaient poliment invités à goûter le p'tit vin du coteau… Un goût de pierre à fusil, à dissoudre sans entraînement préalable les estomacs les plus costauds. Ceci fait, les Teutons quasi-comateux étaient guidés à travers les quatre mêmes pièces avec un baratin qui changeait à chaque fois. Après quoi un autre rituel commençait.
 
 
Traînés à nouveau dans la cuisine, Moman leur offrait «pour déguster entre camarades» une terrine de lapin de garenne faite de ses blanches mains, et qu'elle offrait avec un large sourire.
 
 
Deux recettes cependant, et deux étiquettes…
 
 
«Le lapin de garenne»: thym à volonté, alcool à 90, fleurs d'oranger et un beau ragondin…Ca, c'était la «cuvée réservée», celle qui n'était faite que pour l'occupant.
 
 
L'autre recette était à peu près identique, mais le ragondin était remplacé par un vrai lapin de garenne et l'alcool par de la «poire» distillée en douce. L'étiquette mentionnait «lapin de garenne, garenne».
 
 
Nos deux visiteurs repartaient le cœur réjoui, et l'estomac chaviré. Avec l'impression que les Français étaient des gens fréquentables.
 
 
Mais… La milice arriva un jour. Quelques heures pour dégager Nairn réquisitionné pour loger un colonel et ses hommes. Popa déclencha le plan qu'il avait espéré ne jamais mettre en route.
 
 
D'abord, Boots s'occupa des «invités clandestins» en les menant dans d'autres endroits sûrs, Popa mit quelques caisses bien fermées dans la tranchée dont il fit tomber les étais et la terre sablonneuse recouvrit tout ce qui y était caché. Il termina en déplaçant, avec l'aide de tous, un tas de fagots et de bois.
 
 
Moman commençait à trouver cette guerre terriblement fatigante. Encore des bagages à faire… Elle mit sur le parquet de grands draps en lin ou en chanvre, y mit tout ce qu'elle jugeait indispensable dans l'instant, et Aristide l'aida à installer tout ça dans le tombereau, la carriole étant trop petite. Prosper allait encore devoir travailler… On fit monter, pour tante Eugénie, un fauteuil en rotin arrimé par des sangles, et on battit le rappel, car pas question de laisser qui que ce soit derrière! Boots et sa femme préféraient se rendre dans leur famille à quelques kilomètres et s'arrangèrent pour que les poules et les lapins ne meurent pas de faim.
 
 
Le départ fut silencieux. Tante Eugénie avait accepté de prendre Octavie sur ses genoux, les «Grands» se partageaient trois mauvais vélos aux pneus presque inexistants, les autres s'entassaient tant bien que mal au milieu de ballots. Pas de regard embué: Nairn restait Nairn, et c'était notre maison, nous étions certains d'y revenir bientôt. Maman guidait Prosper à la voix. Il était vieux Prosper, il avait besoin de souffler souvent. Le voyage traîna… Popa rejoignit la famille un peu plus tard, en moto avec le side. Dans le side? Qui avait- il? Une grande quantité de pots de chambre!
 
 
Eh oui! La récolte de haricots avait été exceptionnelle, et les bocaux manquant, Popa avait eu «un prix» pour un achat en quantité de pots de chambre tout neufs, où les merveilleux haricots sans fils avait été stérilisés en prévision des heures noires.
 
 
C'est dans cet équipage, que, le cœur brisé, après une après-midi de cauchemar dans la poussière partagée avec tout une pauvre horde de gens déplacés, que nous allions franchir les grilles de la bergerie de l'oncle Pierre, en zone «libre».
 
 
Le séjour à la Bergerie commença par de longues embrassades silencieuses. L'inquiétude pour ceux de la famille restés dans le Nord serrait les cœurs.
 
 
La grande maison débordait déjà de toutes sortes de personnes venues demander refuge. L'oncle Pierre, peu bavard, mais au cœur grand, accueillait tout le monde avec un sourire un peu triste.
 
 
Pour loger, on dédoubla les lits: deux sur le matelas (voire trois) et même chose pour le sommier. Et puis heureusement, la grange… La jeunesse s'y installa dans la paille ou sur les ballots de laine.
 
 
Les pots de chambre de Popa servirent à un humble gueuleton, accompagnant deux agneaux sacrifiés. Les langues se délièrent avec la tombée du soleil. Moman se mit au piano, s'excusant de n'avoir pu pratiquer suffisamment. L'air était doux. Le canon ne s'entendait plus, le silence oublié apaisait les âmes. Quelques notes de Shubert ou de Chopin, la lune douce et le plaisir de se savoir vivants… C'était comme une sorte de récréation pour tous.
 
 
Oncle Pierre, tendre oncle Pierre. J'aurais tellement voulu te dire merci mais je n'ai jamais osé. Elle était belle ta maison. Toi et Tante Claire, ton épouse (la sœur de Popa) avaient su tout comprendre. Mettre tout à disposition… Oncle Pierre au grand cœur. Tante Claire si «classe» avec sa diction superbe, quelle entretenait consciencieusement en quelques phrases: «Prune! Prune! Poire!» articulait-elle, ou encore, «petit pot de beurre,quand te dépetitpot de beurreriseras-tu? Je me dépetitpotdebeurreriserai quand tous les petits beurres se seront dépetitpotdebeurrerisés».
 
 
Mais les délices de Capoue prirent fin: Popa, retourné à Nain en éclaireur, vit que la place était abandonnée et suggéra un retour. On refit le chemin à l'envers. Silencieux toujours, inquiets…Popa avait préparé tout le monde: «il y a du travail à faire…»
 
 
Arrivant enfin, Moman n'alla pas dans la grande maison tout de suite. Elle demanda aux «Grands» de porter les ballots à l'intérieur, elle voulait s'occuper elle même de Prosper.
 
 
Elle le doucha avec l'eau du puits, le bouchonna, lui examina soigneusement les pieds, retirant de la pointe d'un couteau un caillou gênant, massant ses vieilles jambes, le flattant à l'encolure… et comme il n'y avait plus de fourrage, parti avec les occupants, elle le mit au pré. La nuit était encore douce, et il connaissait chaque arbre, chaque pierre de l'endroit.
 
 
Maman éclata en sanglot en passant la porte. Les armoires étaient vidées sur le parquet en grand désordre. Parfois, ces sauvages avaient chié sur le linge. Partout, vomissures et immondices. Elle avait le cœur solide, Berthe, mais cette violence idiote et gratuite la faisait craquer.
 
 
Pendant plusieurs jours, et malgré l'aide de Marie-Louise, la femme de Boots revenue aussitôt, elle laissa aller ses larmes. Popa aussi était malheureux. La ville avait souffert.
 
 
En passant sur les ponts, on pouvait apercevoir des débris de maisons flottant au gré du courant dans le fleuve. Une fenêtre… un morceau de porte… Et les gravats des maisons donnaient un air irréel à l'ensemble.
 
 
La vie reprit le dessus. Plus grave, plus nostalgique. Qui a vécu ce genre d'événement comprendra.
 
 
Un jour, Moman triait des grenots (haricots blancs) lorsqu'une voiture de gendarme arriva sans ralentir dans la cours aux graviers jadis ratissés, selon les invités qu'on attendait, mais pleins d'herbes maintenant.
 
 
La voiture freina. Octavie était absorbée par le comportement d'une sauterelle. Fascinant, une sauterelle, à deux ans et demi!
 
 
Maman sortit de la cuisine et s'avança vers les gendarmes. Ils échangèrent quelques phrases, Moman dénoua son tablier qu'elle posa sur un buisson, appela Marie-Louise avec qui elle parla à voix basse, et monta dans la voiture des gendarmes qui repartit aussi vite.
 
 
«Mon Dieu»! s'écria Marie Louise en ramassant le tablier de Moman et en courant voir Boots…
 
 
Les jours qui suivirent, Moman n'était pas là souvent. Popa et Grand-père avaient carrément disparus, les «autres» avaient des airs fermés. Que s'était-il passé? Pour Octavie, avec son langage de bébé, c'était difficile de poser les bonnes questions «Où est Moman? Où est Popa? Où est Grand-père?» Les réponses n'arrivaient pas. Juste un câlin, un baiser, une parole douce… Mais les chuchotements disaient des choses effrayantes. Bombe… Disparus… La Loire… Noyé… Au plus mal… Mais qui? Elle n'arrivait plus à dormir.
 
 
On la laissa se glisser dans le lit de n°5, (Philippe) un tendre… qui ouvrait son lit pour qu'elle vienne s'y blottir, sans un mot, ni de l'un ni de l'autre. Allongée sur le dos, les yeux grand ouverts, elle écoutait les sanglots de son grand frère qu'il essayait d'étouffer dans son oreiller. Donc… Un grand frère, ça pouvait pleurer? En cachette? Mais quand même…Quand les sanglots devenaient trop forts, elle passait sa main sur le front de son frère. Elle aurait voulu comprendre. Mais une chose apparaissait certaine, Philippe avait un grand chagrin. Pourtant, il n'avait reçu aucun coup de cravache, Moman avait d'autres choses à faire.
 
 
Aristide, très âgé, avait entrepris une étrange lessive. Il tournait avec un bâton dans une énorme lessiveuse posée sur un trépied au-dessus d'un grand feu. La fumée sentait mauvais.
 
 
Il rinça ensuite dans la mare, plutôt un cours d'eau en fait… Et au lieu des mousses immaculées, du noir, des torrents de noir sortaient du linge qu'il battait avec toute l'énergie de son chagrin. La lessive sécha vite sur le fil au soleil: toutes les robes, jupes et corsages de Moman pendaient…Noirs.
 
 
Le soir, Moman revint un peu plus tard encore. Tout le monde alla à la chapelle, avant le repas, ce qui était très inhabituel. Quelqu'un lu la prière des agonisants. On inventa une prière pour Popa et une toute spéciale pour Grand-père.
 
 
Grand-père était mort. Retrouvé dans la Loire après trois jours. Trois jours après l'explosion qui avait arraché aussi la jambe gauche de Popa. Mais Octavie n'avait pas tout compris… QUI était noyé? QUI était à l'hôpital, la jambe arrachée? Ses questions restées sans réponse lui enlevèrent aussi le goût de la parole: pourquoi parler quand on ne vous répond pas? Elle cessa presque tout essai de communication. De plus, elle refusait de manger. Seul l'œuf quotidien de la petite poule blanche passait encore de temps en temps.
 
 
La camionnette du marchant de caisses en bois arriva un après-midi.
 
 
Le Monsieur enleva sa casquette, et défit les bâches. C'était plein de caisses là dedans… dont une assez spéciale, une caisse longue, que tante Eugénie recouvrit d'un vieux châle en cachemire. Maman s'assit la première sur la longue boîte, toute en noire, elle avait l'air fatiguée. Elle fit signe à Aristide de s'asseoir près d'elle. Le Monsieur referma très soigneusement les bâches, et cet étrange convoi fit au pas «un dernier tour d'honneur» tandis que tous étaient habillés en dimanche. Les garçons portaient un brassard noir. Les hommes tenaient leur casquette a la main. La tête baissée. Les femmes pleuraient en silence. Grand-père allait retrouver son épouse à cent-cinquante kilomètres de là. Moman et son chauffeur prenaient de gros risques. Ainsi allait la vie, ainsi allait la mort… Octavie sut très vite que cette grande caisse contenait quelqu'un qu'elle aimait et qui n'était plus, mais QUI?
 
 
Lorsque Moman et Aristide revinrent, après avoir remercié et payé le fabriquant de caisses, ils avaient tous les deux le visage défait. Aristide mourut peu après. Comme une bougie qui s'éteint. Il emportait avec lui la jeunesse de Moman.
 
 
Moman accumulait les chagrins, les inquiétudes aussi: puisqu'il y avait encore quelqu'un à l'hôpital… Octavie l'inquiétait. Toujours fourrée avec Prosper. Silencieuse, passant ses journées à écouter le bruit des graines broyées par les solides mâchoires, l'oreille collée sur la joue du cheval. Celui-ci avait-il compris qu'il avait son rôle à jouer? Peut-être… Il se déplaçait une immense précaution, flairant d'abord pour localiser l'enfant. Parfois, il se couchait, il était vieux maintenant, il n'aurait jamais fait cela autrefois. Alors Octavie posait sa tête ébouriffée sur son ventre, s'endormant, enfin, entre ses sabots.
 
 
Parfois, elle s'installait dans le fauteuil en cuir qu'affectionnait grand-père, et disait juste Firmin? Firmin? C'était le prénom de grand-père.
 
 
Moman décida qu'il fallait faire quelque chose pour Octavie. Elle l'emmena avec elle à l'hôpital. Mais l'enfant, prise de panique, ne sachant pas qui elle allait découvrir derrière la porte, et se sentant coupable si elle avait une préférence, se mit à hurler. Impossible d'emmener ce vrai démon à l'intérieur des chambres…. Elle resta à hurler sa peur, son chagrin, ses angoisses dans le couloir.
 
 
Puis, les jours passèrent, malgré tout… Moman fit le lit de la plus belle chambre de Nairn, celle qui donnait sur les deux façades et le pignon de la bâtisse et qui avait un grand cabinet de toilette. Elle y mit les plus belles couvertures, un bouquet de fleurs du jardin, le vieux pick up et les disques de Popa, trésors sans prix… De belles serviettes «nids d'abeille» sentaient la lavande. Le cœur d'Octavie commençait à battre ferme. Toutes ces choses, c'était dans la vie de Popa, ça…
 
 
Une voiture avec un dessin rouge arriva. Tous se précipitèrent en dépit des «Doucement! Doucement!» de Moman qui souriait un peu triste.
 
 
L'ambulance s'arrêta, et après un certain temps, les dames en blanc qui s'affairaient autour de la portière reculèrent légèrement. Popa! Popa maigre, pâle, mais POPA sortait de là!
 
 
Moman tenait contre son cœur une drôle de canne, avec un coussinet en haut et une forme spéciale. Plus tard, Octavie apprit le mot «béquille». Popa était là! Mais… mais... la jambe gauche de son pyjama n'allait pas jusque en bas. Le pyjama, de ce côté, était remonté au dessus du genou et fixé avec une épingle. La terreur s'empara du cœur d'Octavie. OU était la jambe? Elle s'approcha la dernière, à la demande de Popa qui avait une petite voix tremblotante en lui disant «hé bien ma toute petite? pas de bisou pour un Papa?»
 
 
Octavie serra la jambe unique très fort dans ses bras. Tellement fort qu'elle ferma les yeux.
 
 
Popa se mit à rire, et lui dit, «Mais, attends! Il faut que j'aille me mettre au lit, mon petit coco lapin vert!» L'ascension du grand escalier prit du temps. D'un côté la rampe, où tant de petits derrières avaient glissé avec espièglerie, de l'autre, les deux dames en blanc, derrière, Moman en noir, les cheveux tirés, le visage encore très jeune, et si marqué pourtant…
 
 
On installa Popa dans ce qu'il appela «son royaume». Il était fatigué mais heureux d'être là, chez lui.
 
 
Il apprit quelques jours plus tard la mort de Grand-père et celle d'Aristide qu'on avait placé provisoirement près de Mamie, en attendant de pouvoir le rapatrier vers son Nord natal. Pendant longtemps, on continua à chanter le soir, dans la chapelle, pour Mamie, Grand-Père, Aristide, et tous ceux que nous ne reverrions plus jamais, tous ceux que cette guerre avait fait souffrir.
 
 
Voilà… c'est la fin de l'histoire de Berthe. Elle vécu jusqu'à 87 ans… courageusement, sans jamais s'appesantir sur sa terrible jeunesse. Berthe avait du courage à revendre. Elle est morte un soir d'Avril, le rossignol chantait à sa fenêtre ouverte. De ses huit enfants, elle en avait vu mourir trois et le quatrième n'allait pas tarder à la suivre. Nous étions quatre à lui parler jusqu'au bout.. Lorsque tout fut fini, je lui ai fermé les yeux. D'elle, il nous reste des partitions, une selle d'amazone, quelques phrases dans nos cœurs et des souvenirs doux-amers… Elle dort maintenant près de Popa, celui qu'elle n'avait pas choisi, mais qu'elle aima de son mieux.
 
 
:::
 
l'auteur? Claire, docteur es-chute en baignoire, elle aime aussi marcher pieds nus dans le jardin...
 
ernclageo@infonie.fr