Séparation.. .  .   .
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
SEPARATION


Les derniers jours d’août sont encore très chauds, j’ai installé mon logis sous les toits : deux mansardes, la grande c’est un ancien atelier de peintre, avec une grande verrière au nord. J’aime tant la lumière du nord…

J’ai repeint les murs et briqué le parquet de sapin, les meubles sont modestes et rares, et je suis assez fière de mon lit à deux places, acheté " d’occaz "… J’ai vingt ans, et je vais me marier…

Je me souviens du matin doux, de la course en brouette, nous sommes presque tous là, chez nous, c’était toujours "presque ", à cause des hommes en mer…

Nous retrouvons nos jeux d’autrefois avec la " potrum. "

La " potrum " ? C’est un vieux tricycle pour adulte, bricolé par mon père, et motorisé avec un deux-temps capricieux, qui déstabilise encore plus l’engin. Pourquoi " potrum " ? Simplement parce que c’est le bruit que fait le moteur : " Potrum ! Potrum !… "

C’est mon tour de piloter : les virages sont toujours scabreux, les lignes droites aléatoires, une fois plus, je termine ma course dans le poulailler….

Moman sort de la maison en rouspétant : la mariée doit éviter les balafres…. Dieu merci, seul mon genou a trinqué, une belle ouverture recollée à grand renfort de sparadrap, la robe longue cachera cette blessure-là… Aussi…

On sonne au portail, les chiens ne restent muets Un familier donc…

Incroyable… Le promis est là, en personne ! ! ! En avance sur la date convenue ! ! Malgré l’uniforme et cette odeur qu’attrape les soldats, c’est bien LUI !

Magnifique cadeau de mariage ! Inattendu, inespéré !

La caisse de champagne, envoyée en cadeau par l’oncle préféré, est ouverte sur-le-champ.

Trois Bouteilles plus tard et le promis-brigadier-malgré-lui, parti saluer sa famille, c’est un tocsin qui carillonne aux grilles… Les chiens s’affolent…. Yvette, émissaire de la partie adverse, est en pleurs en entrant dans la cuisine : Les gendarmes sont chez ses patrons…

Le promis-brigadier est parti en fausse perm pour grignoter quelques heures de bonheur supplémentaires Mais un charmant " camarade " sans doute célibataire, a dénoncé l’amoureux.

Il est considéré comme "déserteur " -Nous sommes en temps de guerre.- et doit repartir sans délai pour sa caserne dans l’est, encadré par la maréchaussée... Un conseil de discipline (ou de guerre ?) l’y attend…

Dans la maison si joyeuse au matin, le silence s’installe. Nous sommes sous le choc.

Les cousins et cousines continuent d’arriver par voitures entières, se casant çà et là, ou accompagnés à leur hôtel, mis discrètement au courant.

L’atmosphère est étrangement calme feutrée, presque lourde… Popa, qui a déjà fait marcher tout le monde en déclarant qu’il conduirait sa dernière fille à l’autel en short, envisage maintenant une tenue d’homme sandwich avec des slogans antimilitaristes devant et derrière… Mais personne n’a vraiment envie de rire…

Chez les "autres ", beau Papa hésite… Roulette russe ou hara-kiri ? Belle Maman déplie son dernier mouchoir et planque les couteaux de cuisine.

Chez nous, on les affûte… La révolte s’installe sans bruit.

Les questions affluent, comment faire ? Faut-il remercier les invités et rendre les cadeaux ? Nous sommes liés à la décision des militaires.

Pour le champagne, la quatrième et la cinquième ont arrosé le repas… Toujours ça de pris, puisque la fête est gâchée.

Beau-Papa se fait du souci : Pour une fois, il n’a pas de solution. Certes ! Il pourrait faire intervenir l’oncle général, mais ce n’est pas son genre.

Pris de panique, et ayant déjà engueulé sa propre famille sans exception, il se décide à contacter mes parents par téléphone…

" Mais de quoi vais-je avoir l’air ? ? ? " Hurle-t-il dans l’oreille de Moman.

La pauvre est excédée : Elle a déjà marié plusieurs de ses enfants, mais c’est bien la première fois qu’elle voit la future épousée murée dans le silence et qu’elle se sent incapable de changer les choses.

Alors, de sa voix haut perchée et son ton " chic ", elle fait face à ce qui se présente et lance dans le combiné : " Mais d’un CON mon cher, d’un CON ! " Cela surprit… Ma mère avait reçu une éducation fort coûteuse !

Le déserteur est de retour le lendemain soir… avec la sentence : 4 jours pas un de plus pour le mariage, voyages compris puis, l’Algérie.

Bon. On ne décommande ni le Maire ni le Curé et on garde les invités et leurs cadeaux !

Le bouchon de la sixième bouteille de champagne saute tout seul… Et quand le vin est tiré, n’est-ce pas ? … On ouvrit la septième : la famille était nombreuse et le cœurs gros… Le mariage est pour demain.

Le matin à nouveau, le chagrin en prime, je suis debout très tôt… Je veux me préparer seule : Je pleure tout le temps.
J’enfile ma robe blanche sur mes jupons de dentelle, j’accepte de l’aide pour mes cheveux. Je me mouche une bonne fois. Je ne dois plus pleurer.

Je fais mon apparition en haut de l’escalier, intimidée, ce n’était plus tout à fait moi… je suis déguisée, et ce jour de fête a un certain arrière-goût amer…

Mes frères, tendres et taquins m’accueillent avec des plaisanteries : Je ressemble à une première communiante disent-ils… J’essaie de sourire… Je les aime.

La huitième bouteille fut bue religieusement...

La mairie fut le théâtre d’un singulier spectacle : Les " uns " d’un coté, les " autres " de l’autre, le Maire bredouillant : Les deux " promis " portent le même nom, les témoins aussi !

Au Moment des échanges de consentements, les " miens " hurlent " OUI " en chœur, l’ambiance est au chahut : Chacun essaie de sauver l’ambiance…

Si bien, qu’ensuite, la question est de savoir qui est marié à qui ? ? ? Le Maire n’aurait-il pas, fait confusion entre les noms et les prénoms, et marié les deux témoins ? ?

C’est encore aujourd’hui un sujet de plaisanterie.
A l’église, Le marié s’est trompé de parents : Il m’attend, debout, à coté de ma mère, sous la réprobation silencieuse des "beaux. " L’assemblée est peu recueillie… Chacun se salue, s’embrasse, échange des nouvelles…

La cérémonie avait été prise en charge par Belle-Maman… Tout devait marcher comme sur des roulettes.

J’entre en tenant le bras de mon père, qui tremble, je sais que pour lui, en très mauvaise santé, c’est probablement une de ses dernières sorties, et qu’il lui faut bien du courage pour marcher ces quelques mètres… Nous allons doucement, au rythme de son pas claudiquant… J’évite de regarder les gens… Je m’applique à lui communiquer un petit peu d’énergie… Pour qu’il puisse " tenir. " Je le sens fatigué et triste.

Nous voici dans le chœur et il peut s’asseoir, je me trouve donc à coté de Beau Papa qui m’ignore selon son habitude… Je sais qu’avec lui, les relations seront inexistantes... J’ai un sacré défaut : Ma famille est fauchée. Et ça, pour un notable, c’est moche…

La cérémonie s’éternise… Nous avons hâte d’en finir… Le temps nous est compté. Que cette messe est longue !

La surprise vient de derrière l’autel… Petit cadeau touchant de Belle-Maman qui a découvert un violoniste… Bof ! Disons un violoneux, qui nous balance " l ‘Ave Maria " de Gounod sur un tempo à faire pleurer Margot. Juste après la communion.

Margot ne pleurera pas…

Il joue incroyablement faux, mais Belle-Maman est contente de son petit effet ! Nous avons tous une tronche ahurie... Mon jeune époux plante ses yeux bleus, étonnés dans les miens… Le fou rire monte : Le menton de Papa tremble… Mélomane, et pourtant ouvert aux mélodies contemporaines, il a bien du mal à garder son sérieux, quant à Moman, musicienne et possédant ce qu’il est convenu d’appeler " l’oreille absolue ", elle dissimule un rire nerveux dans son large mouchoir… Elle craque, sacré fou rire !

Vu de derrière, les secousses de ses épaules font illusion... De temps à autre, elle laisse échapper un petit cri d’oiseaux qui a pour effet de faire trembler encore plus le menton de papa qui se garde bien de croiser son regard avec qui que ce soit ! Sinon, c’est l’explosion de rigolade assurée ! D’autant que les nôtres, tout d’abord surpris, ont bien du mal à contenir une hilarité inversement proportionnelle à la langueur du violon.

Sacristie, signatures, re-confusion rires ! Rires ! Rires ! Toujours ce patronyme… Félicitations, embrassades, cette fois, je m’accorde des larmes.

Enfin, arrivée à l’endroit de la réception.

Mon beau-frère est chargé de la sécurité-buffet : La génération montante ayant une grosse faim…

Quant à moi, je suis coincée… Je n’ai pas encore eu le temps d’enlever mon voile… Un GÉNÉRAL ! Eh oui ! LE GÉNÉRAL de Beau Papa, devenu subitement mon "oncle par alliance " est planté bien droit sur le bout de mon voile, et n’en bouge plus… Me tenant un discours outrancier sur l’armée française qui allait faire de mon mari un homme.

J’hésite… Lui envoyer mon poing dans la gueule ? ? ? Hé ! Pas l’envie qui m’en manque ! ! Mais Non ! Pas d’esclandre, pas encore ! ..

Papa s’est réfugié dans une chambre, prévue à cet effet, le champagne à côté de son fauteuil, il reçoit, en privé, ses nièces et neveux préférés.

Je me débarrasse de mon voile, laissant le général à ses propos et commence à le déchirer en petits bouts, selon l’usage pour le distribuer à qui veut…

Le général, faute d’auditoire, est parti bouffer, j’en profite pour rouler en boule le morceau de tulle qui reste, souillé par ses godasses de militaire de m…. , et l’envoie prestement, d’un coup de pied assuré sous le buffet…Voilà une bonne chose de faite !

En haut, Papa entame la dixième bouteille de champagne pour se consoler…

En bas, la fête bat son plein, après le " Vivat ", chanté en chœur, et juste s’il vous plait ! Par la branche " ch’ti ", une guitare passe de mains en mains, et arrive sur mes genoux.

" Une chanson ! Une chanson " ! … OK ! ! Avec précaution, sans me hâter, j’accorde la guitare…

Puis, avisant le général, j’entonne " Monsieur le Président, je vous fais une lettre " chanson de Boris Vian, interdite, la voilà ma revanche ! Général de mes…

Un ange passa... Deux peut être… J’ai la rage au cœur, je ne me souviens plus…

Arrive le moment où les nouveaux mariés doivent abandonner les leurs pour partir seuls : C’est l’usage. Nous n’avons plus que deux nuits à nous… Pour ce soir- nous avons requis la plus belle chambre de l’hôtel le plus chic…. Vue sur le fleuve…. Royal…

Nous prenons la route le lendemain, dans une vieille 4 CV prêtée, pour rejoindre l’est.

J’ai convaincu mon mari tout neuf de se mettre à l’arrière pour dormir : L’avenir s’annonce difficile… Il a déjà 2 allers et un retour… Plus les émotions…

Il doit, en plus, être le lendemain à la caserne à 7 heures…

Je conduis, j’ai orienté le rétroviseur de telle façon qu’il ne puisse pas voir mes yeux remplis de larmes.

Il se réveille aux portes de la ville. Le soleil est bas… Nous-nous sommes promenés, silencieux.

La nuit nous surprend et il faut trouver un hôtel, pour quelques heures, Celui en face de la gare fera l’affaire.

Ils doivent avoir l’habitude des amours séparées. La pâleur et la fatigue, la tristesse se lisent sur nos visages… Pourtant, nous avons vingt ans. On nous réveille vers 6 heures…

A 7 heures, nous sommes devant la caserne, échangeant un baiser furtif, pas question de nous donner en spectacle aux officiers qui vont et viennent…

Il passe devant la guérite, mon amour, il est en uniforme… Il part pour longtemps, je le regarde jusqu’au bout… Je sais ce qu’il ressent.

La rage au cœur, je remets en marche la 4 chevaux, et refait le voyage sans m’arrêter…

A l’aube, je grimpe dans mon logis ! La maison est presque vide et tout le monde dort encore.
Un des chiens m’accompagne sans faire de bruit.

Les oreillers accueillent mon désespoir.

Cette année-là, l’hiver fut très précoce…

 
 
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l'auteur? Claire, docteur es-chute en baignoire, elle aime aussi marcher pieds nus dans le jardin...
 
ernclageo@infonie.fr