Alister
B. Pick était un retraité heureux.
Pendant trente longues années, il s’était appliqué à faire entrer dans les cervelles des petits britanniques les rudiments du système métrique Français.
Maintenant, il savourait le crépuscule brumeux qui envahissait doucement et invariablement, le lac de Clyde, niché dans les collines, vertes de ce printemps humide.
Tout en rangeant son matériel de pêche, il attardait son regard sur l’eau tranquille, grise, profonde ! Si profonde qu’on prétendait que le fond du lac communiquait avec la mer. …
Ah ! Comme il aimait y naviguer sur la petite barque bleue ! Souquant les avirons bien en rythme !
Il replia son tabouret, avec la lenteur caractéristique des gens méticuleux, contempla avec satisfaction le saumon qu’il avait attrapé et remonta à pas comptés jusqu’au chemin où il avait garé sa vieille Rover, ouvrit le coffre, installa ses affaires et claqua le couvercle d’une main déterminée.
Assis au volant, il reprit la route qui menait à Bonnie, reconnaissant chaque trou de la chaussée, toujours refaite, et toujours abîmée par la glace de l’hiver.
Dans la petite ville, il passa devant l’église, puis le pub dont la fenêtre jaunissait à la nuit tombante.
Autrefois, du temps de Glawdys et même après, il s’y serait attardé une heure ou deux, pour refaire le monde, en avalant quelques bières tièdes……
Mais Glawdys avait disparu…. Oui ! C’était ainsi… un dimanche de brouillard, il l’avait, pour ainsi dire, perdue de vue.
Toutes les recherches de Scotland Yard étaient restées aussi vaines que celles entreprises par les hommes du village ! Il fallait tout simplement admettre le fait, Glawdys était à jamais introuvable, et personne n’en fut tellement étonné, après tout, dans cette terre de légendes, on en avait vu d’autres !
Pas trop de démonstrations de tristesse ne vinrent saluer cette défection. :
Depuis longtemps la réputation de Glawdys était faite : c’était une emmerdeuse.
Glawdys avait un goût douteux…. Elle passait sa vie en nuisette bleu électrique, avec dentelle, sous un peignoir en tartan rarement fermé. De plus, Glawdys se réveillait revêche, et s’endormait de même : Saisissante égalité d’humeur !
Sèche, Plate, la fesse triste, presque absente, la voix coincée dans les aigus, elle démarrait de bonne heure, et ses engueulades familières fatiguaient son époux, sommé dés l’aube, d’aller chercher la bouteille de lait et le journal sur le paillasson de la porte de service.
Avec sa tête régulièrement hérissée de bigoudis, elle faisait penser à un porc-épic, voilà, c’est ça ! ,Alister B. Pick avait passé 17 ans de sa vie avec un porc-épic de mauvaise humeur….
Glawdys ayant disparu de la surface de la terre, Alister B. Pick avait fait donner un service, assez bref et s’était tenu à l’écart du monde le temps convenable. Il s’était ensuite installé dans une bienheureuse vie de célibataire.
Par chance, leur union était restée stérile.
Il pouvait désormais organiser sa vie comme il l’entendait : Rentrer dans la maison avec ses bottes, assister aux interminables parties de Cricket du dimanche après-midi, il avait même poussé l’audace du plaisir jusqu’à ressortir ses clubs de golf pour faire de temps à autres un " 18 trous " comme au temps de sa belle jeunesse ! Et surtout ! Surtout ! Aller SEUL à la pèche car feu-Glawdys avait le chic pour gâcher son bonheur en s’installant à l’avant de la barque, comme une figure de proue ratée, dotée de la parole, hélas ! Glawdys manquait de tact.
De son épouse, Alister B. Pich n’avait rien conservé, pas même sa nuisette bleue électrique à dentelle, disparue aussi d’ailleurs.
Les uns après les autres, les vieux amis retrouvèrent le chemin de la maison. Durant les longues soirées des saisons froides, ce n’était pas toujours du thé qu’on y buvait pour se réchauffer ! Et le Bag Pipe accompagnait les rires très tard certains soirs.
Le beau temps arriva, avec lui, une grande envie de ballades au grand air… Alister B. Pick s’acheta un merveilleux vélo à 15 vitesses, et s’inscrivit au cyclo-club.
Les activités du Cyclo-Club étaient mixtes, et il fit ainsi la connaissance de Doris, Ah ! Charmante Doris ! Jeune encore, délaissée par un mari bougon et radin, c’était une petite femme douce, dont le rire long et franc résonnait à la moindre plaisanterie.
Habillée d’un survêtement blanc, elle grimpait avec hardiesse les routes sinueuses des alentours, sans jamais demander de pose.
L’été, elle échangeait son pantalon contre un short de léger coton blanc, un peu serré, Alister B. Pick suivait alors, attendri, roue dans roue, admirant les petits mollets fermes qui travaillaient courageusement sur le pédalier.
Parfois, quand la montée était trop dure, Doris se mettait en danseuse sur ses pédales, et Alister pouvait alors apercevoir, troublé, les marques de l’adorable petite culotte.
Ce joyeux derrière, rond comme une pomme, se balançait de gauche à droite et de bas en haut, avec une grâce qui le faisait rougir, et c’est lui qui s’essoufflait….
Bref, ils avaient sympathisé tandis que leurs amis chuchotaient en souriant derrière leur dos.
Alister B. Pick, se sentait vraiment un homme, c’est lui qui regonflait le pneu fatigué, portait la gourde, et poussait la bicyclette de Doris dans les moments difficiles.
Une fois, ils avaient même simulé la panne pour rester tous les deux en arrière, et les fougères se courbèrent sous leurs baisers fougueux.
La situation se renouvela souvent….
Alister retrouvait des émotions d’adolescent qu’il croyait oubliées pour toujours….
Après quelques mois de tendre flirt, d’étreintes éperdues, Alister proposa à Doris de devenir Madame Pick, elle accepta sans hésitation.
La préparation des noces fut aussi un merveilleux moment ; rien à voir avec le mariage ennuyeux et conventionnel contracté avec Glawdys.
Tout était prétexte à émerveillement, à sourires, à tendresse, Doris avait trouvé sa place entre les bras de son promis.
Le jour venu, Alister B. Pick découvrit sa future épouse dans une ravissante robe d’organdi, simple, mais charmante, comme la personne tout entière de Doris.
C’est avec une immense fierté qu’il sortit de l’église le bras de sa nouvelle épouse noué au sien dans l’ambiance parfumée des bouquets, tandis que le " Piper " sonnait une tendre mélodie.
La fête terminée, ils prirent le bateau pour la France, où ils avaient décidé de passer leur lune de miel.
Ils avaient déniché, en location, une toute petite maison coquette, blottie dans le chèvrefeuille et les rosiers grimpants, faite pour les amoureux. D’où l’on pouvait découvrir, en tandem, les coins généralement dédaignés par le touriste : Lavoirs sur les ruisseaux, minuscules chapelles romanes cachées dans les villages Mais aussi les bons petits restaurants !
Ils appréciaient aussi la discrétion des propriétaires, avec qui ils s’étaient liés d’amitié et décidèrent de revenir chaque année à la même date.
Lors d’une veillée sous les arbres, dans ce jardin français un peu fou, un projet prit forme : Leurs hôtes viendraient leur rendre visite à Bonnie l’été suivant. On irait pêcher…Le lac est si beau au soleil couchant! Tout le monde s’était quitté avec l’espoir de se revoir bientôt.
L’automne fut là en un rien de temps.
L’incontournable carte de Noël n’arriva pas en France. Pas de courrier non plus pour confirmer l’invitation. C’était vraiment difficile à croire ! Alister B. Pick et sa femme Doris semblaient avoir oublier le projet.
Quelques semaines passèrent encore sans nouvelles…..

 
L’explication arriva par voie de presse :

De notre correspondant à l’étranger,
" Le mystère de la Dame du Lac "

" Mrs Alister B. Pick née Glawdys Jefferson, mystérieusement disparue 20 ans plutôt, vient de réapparaître, flottant entre deux eaux, au milieu du lac de Clyde. Son cadavre, portait encore la nuisette bleu électrique, Jamais retrouvée, qu’elle portait généralement pour la nuit.
L’état du corps, soigneusement emballé dans une bâche en plastique translucide, a permis de dater le décès de Mrs. Pick avec une grande précision, soit à l’époque de sa disparition..
D’après les déclarations du Lieutenant Mc Grégor, chargé de l’enquête.
On pouvait encore voir les filins qui avaient servi à arrimer la victime à des rocs lors de l’immersion.
Cette découverte macabre, fut faite de façon fortuite : Des Plongeurs, chargés par le gouvernement de sonder les fonds, afin de déterminer avec précision la profondeur du lac, avaient remué la vase au cours de leur travail, ce qui avait eu pour effet de faire remonter le corps de MrsPick à la surface, donnant ainsi la clef d’un mystère déjà ancien. Le Mari, Mr. Alister B. Pick interrogé par Scotland Yard est passé aux aveux…. "
 
 
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l'auteur? Claire, docteur es-chute en baignoire, elle aime aussi marcher pieds nus dans le jardin...
 
ernclageo@infonie.fr