Le
révérend père Millepatte regardait sa jambe encore tuméfiée avec reproche.

Il avait parcouru pendant plus de 20 ans l'Afrique par tous moyens à sa convenance ou non et trouvait plutôt vexant cet accident de moto, alors que cela faisait à peine 6 mois qu'il avait reçu cette magnifique bécane, objet de béatitude sans nom.

Mais le Seigneur, dont il glorifiait néanmoins le nom, avait posé sur sa route un gros nid de poule dans un virage sur la piste qui reliait la Capitale à sa mission, et son atterrissage dans un buisson piquant lui avait valu une grave fracture de la jambe et surtout, encore plus moche, une double interdiction, de son évêque et de la Faculté, d'enjamber à nouveau la machine infernale.

Il se retrouvait donc, pour encore quelques semaines, dans une mission plus grande que la sienne, installé chez les bonnes soeurs, que Soeur Marie-Machin dirigeait en maîtresse femme.

Son souhait était de regagner au plus vite son village de brousse où ses ouailles l'attendaient. Ici, c'était presque trop civilisé.
Cependant, il essayait tant bien que mal de rendre un maximum de services, et pour le moment, cela se bornait principalement à dire la messe pour les sœurs.
Il s'habilla, et, claudiquant, il se dirigea vers la chapelle afin d'y célébrer le Saint-Office, comme il le faisait chaque jour à 7 heures, avant que le soleil ne fasse monter la température sous le toit de tôle ondulée.

Le chemin de la chapelle s'ouvrait par un portique de bois, dont les poteaux latéraux avaient repris racine tant l'humidité ambiante était forte.
Sur le portique, l'attendait Flibuste, le perroquet apprivoisé des sœurs, qui avait la fâcheuse habitude, de lancer un cordial "Que le saint nom de Jésus soit Béni" avec la voix suraiguë de Sœur Marie-Machin.

Cette oraison jaculatoire l'horripilait! Comment pouvait-on dresser un volatile sans cervelle à la prière? Il lui semblai qu'il fallait, pour ce faire, un minimum de conviction! Un minimum d'instruction! Et en tout cas pas cette répétition imbécile! Encore heureux que cette méthode ne soit pas appliquée au catéchisme! Nom d'un petit pois!
Aussi, à chaque fois que Flibuste l'accostait, c'est à dire chaque matin, répondait-il "Ta gueule!", à l'oiseau qui, indifférant, reprenait de son bec recourbé le curetage de ses ongles crasseux.

Ce jour-là, après l'office, et tandis que Le Père Millepatte reprenait des forces en prenant son petit déjeuné avec la communauté, Soeur Marie-Machin lui demanda, tout sourire, s'il voulait bien la recevoir, dans l'après-midi, pour discuter d'un sujet important.
Ils convinrent d'un rendez-vous vers 15 heures.

Le père Millepatte boita jusqu'au premières cases histoire de prendre des nouvelles de chacun, et, après le repas de midi, s'en fut dans sa chambre pour une petite sieste comme à l'accoutumée.

A l'heure dite, Soeur Marie-Machin frappa à la porte et le Père millepatte, Lança un "oui" d'autant plus sonore qu'il avait été réveillé en sursaut, passa ses doigts dans sa chevelure et Soeur Marie-Machin fit son entrée souriante comme un matin de printemps, sauf qu'en Afrique, il n'y a pas de printemps, mais c'est comme ça.
Pour la taquiner, Il lui proposa une petite canette de bière, car elle était belge, mais devant son air offusqué, il ferma les yeux et fit une brève inclinaison de la tête pour signifier ses excuses, et s'assit derrière son bureau.
De quoi Sœur Marie-Machin voulait-elle l'entretenir ? L'aurait-elle entendu répondre à Flibuste? Non! Sa figure affable démentait l'hypothèse redoutée.
"Nous allons bientôt recevoir la visite de Monseigneur pour les communions" annonça -t-elle radieuse, j'aimerais, que nous réfléchissions ensemble à la meilleure façon de l'accueillir, c'est un grand honneur pour notre communauté, et pour la mission tout entière, j'aimerais quelque chose de vraiment particulier, qu'en pensez-vous mon Père?"
Ah! Pensa le Père Millepatte soulagé, voilà qui me rassure...
Il suggéra quelques textes joyeux et laudatifs, car il était d'un naturel jovial et sa foi tout en étant profonde, n'en était pas moins faite d'actions de grâce, en dépit du coup de la moto...

Il proposa aussi, puisqu'il parlait parfaitement le Lingala, de composer quelques cantiques qui feraient plus "couleur locale" que ceux habituellement entonnés, et ferait sans doute plaisir, tant aux paroissiens qu'à Monseigneur, puisqu'il était lui-même d'une ethnie qui pratiquait cette langue.

La sœur Marie-Machin était comblée! Décidément, le Père Millepatte avait des ressources insoupçonnées! Elle pris congé, absolument enchantée, pressée d'aller raconter à ses soeurs l'excellente nouvelle. Monseigneur venait dans quinze jours, juste le temps de faire répéter à la chorale les chants nouveaux! Décidément, cette visite s'annonçait fort bien. Le père Millepatte, ravi lui aussi d'avoir quelque chose à faire, sorti sa flûte à bec, seul instrument qui voyage dans toutes conditions, pour trouver les mélodies qui s'accorderaient avec les paroles rythmées du Lingala. Dans les jours qui suivirent, chacun s'affaira à la préparation de la fête: Les villageois nettoyèrent un peu partout, les vieux palabraient ferme sous l'arbre à pain, et le père Millepatte mettait un zèle tout particulier à préparer les communiants. Il était tout à fait intégré dans le village, on l'aimait pour son rire sonore, sa voix de baryton-basse qu'il n'hésitait jamais à utiliser, son coup de fourchette revigorant, et son extrême patience avec les enfants: Il avait même demandé à Sœur Marie-Machin de laisser les petits jouer sous ses fenêtres alors qu'elle les gourmandait pour préserver son repos.

"Les enfants font partie de l'Afrique, Ma soeur!" Avait-il dit, "ils sont chez eux! Et je suis moi-même oncle et grand-oncle, c'est un peu ma famille! Le Seigneur n'a-t-il pas dit laissez venir à moi les petits enfants?" Un peu curé, un peu grand-père, un peu griot, chacun l'appréciait, d'autant qu'il savait être de Bon conseil et qu'il recevait les confidences et confessions avec une discrétion à toute épreuve. Il jouissait aussi d'une réputation de personnage chanceux: Plusieurs tentatives "d'enherbement" de quelques sorciers jaloux de voir fléchir leur clientèle n'avaient pu venir à bout de sa vitalité. Les jours passaient et l'effervescence fut à son comble, ce dimanche matin, lorsque à travers le nuage de poussière, la jeep de Monseigneur apparut au bout du chemin. Monseigneur, transpirant dans un costume cravate à l'européenne, noblesse oblige, plongea dans la foule bigarrée et bruyante pour aller jusqu'à l'estrade d'où il devait prononcer les mots de remerciement pour l'accueil chaleureux dont il faisait l'objet, suivi par le claudiquant Père Millepatte qui, lui avait revêtu une magnifique chemise turquoise à broderies blanches car il avait depuis longtemps adopté les vêtements africains, multicolores et pratiques, autorisant les courants d'air. Une collation fut prévue, permettant ainsi à Monseigneur de se reposer du voyage avant de célébrer la messe puis les deux prêtres se dirigèrent vers la case du Père Millepatte pour goûter la Léketine, une sorte de gnôle à base d'ananas, savamment mise au point par le susnommé, et qui avait l'avantage de mettre en forme.
Ils revêtirent les habits sacerdotaux pour la cérémonie.
Le Père Millepatte avait toujours un sourire attendri lorsqu'il enfilait sa chasuble depuis son arrivée chez les sœurs car Baptiste, préposé au repassage, aimait le linge amidonné.
Pour ce faire, il remplissait une calebasse d'eau, y ajoutait l'amidon, et pulvérisait le liquide avec sa bouche, parfumant ainsi le tissu d'une odeur de poivron et d'épices tout à fait africaine.

Monseigneur prit la tête de la procession, suivi par le Père Millepatte, et chacun se rendit solennellement à la chapelle où se trouvaient déjà les futurs communiants, tandis que les villageois entonnaient les cantiques lingalas, marquant le rythme avec les mains, pour le plus grand contentement de l'évêque.
Sœur Marie-Machin était aux anges! Tout se passait à merveille! Vraiment, cette joie de tous, cet enthousiasme étaient une bénédiction et elle se prit à regretter le temps prochain du départ de Père Millepatte, dont elle déplorait, cependant, le manque de tempérance : son penchant pour la Lékétine, et ses coups de gueules, souvent justifiés, il faut l'admettre, mais fort bruyants...

On arrivait maintenant au portique et le coeur de Soeur Marie-Machin battait la chamade.
Flibuste regardait étonné la troupe joyeuse qui venait troubler le calme de son territoire...
"keskecéksa?" Se demandait-il dans sa cervelle d'oiseau. Nullement affolé, mais plutôt intrigué, et voulant, lui aussi participer à la fête, il se mit à faire l'andouille en se pendant la tête en bas, en lançant des cris perçant, bref, en se comportant comme un malpoli, il laissa même tomber une fiente à quelques pas seulement de Monseigneur!
L'angoisse commençait à monter dans l'âme pure de Soeur Marie-Machin...
Elle abandonna le cortège aussi discrètement que possible, et se posta prés du poteau en lançant, "vas-y Flibuste!" Flibuste Y alla, Il se déchaîna, se pencha de tout coté fit l'aller-retour sur la barre horizontale du portique... Mais resta sans voix. Sœur Marie-Machin demanda respectueusement à Monseigneur de bien vouloir stopper quelques instant, et tout le monde s'arrêta juste devant le portique...
Monseigneur, ne comprenant pas la manœuvre, lança un regard furtif mais interrogateur en direction du Père Millepatte mais celui-ci, absorbé par ses prières, ne quitta pas son air recueilli et fixait le bout de ses chaussures.

N'y tenant plus, Sœur Marie-Machin faisait maintenant des bonds, juste en dessous du portique, menaçant le volatile de finir à la casserole comme un vulgaire poulet s'il n'obtempérait point...
L'oiseau continuait à faire son manège, et Sœur Marie-Machin était au bord des larmes. Tous se taisaient maintenant, et Monseigneur essayait de ne pas afficher tous les doutes qui l'assaillaient sur la bonne santé mentale de la religieuse.

A bout, Soeur Marie-Machin finit par cracher le morceau "Voyons! Flibuste! Tu sais bien! Que le saint Nom de Jésus soit Béni!" Lança t-elle quasiment hystérique. Et Flibuste, d'une voix de baryton-basse aisément reconnaissable lui lança un tonitruant "TA GUEULE!"
 
 
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l'auteur? Claire
 
ernclageo@infonie.fr