| Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire de ce tordu? Sous le prétexte qu'il m'avait sautée cinq fois, il croyait pouvoir s'installer. Il s'était endormi, le nez dans l'oreiller, un bras pendant au sol sur une chaussette, l'autre replié sous sa tête. Il allait peut-être s'étouffer avant le matin. Il avait balancé les draps, trop chaud, alors que je frissonnais et que j'étais en train d'attraper un méchant rhume. Je le détaillai. Il était sacrement baraqué, un peu comme Van Dam mais en plus poilu. Il avait des poils partout et notamment une toison sur les fesses qui frisottait à la naissance de ses bourses et qui me donnait envie de vomir. J'ai jamais pu supporter les mecs velus. Ca me fait peur. J'ai l'impression qu'après l'amour ils vont me dévorer. Mais qu'est ce qui m'avait prise de lever ce guignol! C'est vrai qu'il avait une belle gueule, le teint mat, les sourcils broussailleux, les yeux sombres et le sourire éclatant. Genre tombeur de plage italien. J'aurais dû me douter qu'il cachait une fourrure sous son costume croisé. Vautré à plat ventre, les cuisses légèrement écartées et les pieds en canard, je le trouvais à présent parfaitement repoussant. Je l'avais remarqué deux jours plus tôt, au restaurant où j'étais allée dîner pour ne pas salir la cuisinière ni me crevasser les mains en faisant la vaisselle. Et puis, j'avais rien à bouffer. Je ne remplis le frigo que lorsque Marion me rend visite ou quand un homme débarque dans ma vie. Pas souvent. J'avais choisi le petit chinois qui fait l'angle de ma rue et du boulevard Brune. Je navigue entre l'arabe qui fait un couscous mouton du tonnerre et me rince le dessert d'une bourrha explosive, le sourire argenté en plus, la pizzeria de Toni où je mange toujours autre chose qu'une pizza, j'aime pas les pizzas mais j'aime bien Toni à qui je l'ai dit mais qui est marié avec quatre gosses et qui est le seul italien fidèle que j'ai rencontré (j'en connais qu'un. C'est Toni!) et le chinois qui sert un tas de petites cochonneries aux goûts bizarres et à la provenance indéterminée mais qui fait dans le joli, le délicat, le presque rien pour pas cher mais, tu vas voir, le poulet au saté sent le boeuf aux oignons qui rappelle la crevette sauce piquante. Je ne mange jamais dans un restau français. Cette cuisine là, je peux me la faire moi-même et, d'ailleurs, je la fais quand Marion vient me voir. On se fait des omelettes du tonnerre de dieu! Avec des pommes de terre sautées. Un régal. Ce soir là, c'était le chinois qui, je crois, est vietnamien, et j'avais rencontré l'autre tâche à poils longs. Il mangeait un canard aux champignons noirs et du riz cantonnais qu'il arrosait de bière chinoise (ça, c'est carrément dégueu!). Il était juste en face de moi, trois tables plus loin. La salle était presque déserte. Je dus le regarder un peu trop souvent car, à la fin du dîner, il vint s'asseoir à ma table pour me demander si je ne m'ennuyais pas. Si! Je m'ennuyais. Mais je lui répondis que non, bien un peu, bien oui. Je suis faible et je ne sais pas mentir. Il me dit que lui aussi. Je crois qu'il avait des idées derrière la tête. Après le café, il me proposa un saké. De toute façon, le patron l'offre systématiquement. Je sirotai en sifflant et je savais qu'il matait une fille à poil au fond de son verre. On en prit un autre et il commença à me raconter sa vie. Je ne lui avait rien demandé. Il me confia que sa nana venait de le plaquer en embarquant les meubles et qu'il avait retrouvé, en rentrant du boulot, l'appartement désert avec juste ses slips et ses chaussettes au milieu du salon. Depuis, il déprimait. Classique. Le baratin de base. J'échappai de justesse aux gosses arrachés à son affection par une furie hystérique. Il n'avait peut-être pas envie que je sache qu'il avait des enfants. Son pied droit écrasait mon gauche et je suis certaine qu'il ne sentit pas mes orteils se soulever pour lui répondre délicatement. Au quatrième saké, il était rond et se mit à pleurnicher. Son pied était remonté le long de ma jambe et me titillait l'entrecuisse. Il ne tenait pas l'alcool. J'avais réglé les deux notes et je l'avais fait monter chez moi. Il était incapable de conduire et je ne voulais pas avoir la responsabilité d'un accident sur la conscience. Je l'avais lâché sur le lit et il s'était effondré comme un sac. Je l'avais déshabillé en laissant baguenauder mes doigts. Ca ne portait pas à conséquence, il ronflait déjà. Je m'étais couchée à ses côtés. Il était tard. Il dut se réveiller en pleine nuit car je le sentis s'insérer en moi au milieu d'un rêve minable, à la limite du cauchemar. Ce fut pas mal, bien que cela ne me réveilla pas vraiment. Il devait encore être dans les vapes. Le lendemain matin, c'était mieux et le soir, c'était parfait. Il s'était plaint de la gueule de bois et en avait profité pour s'incruster dans mon lit. Il m'avait dit être cadre supérieur dans une grosse boîte d'informatique et il s'était servi de mon téléphone pour informer je ne sais qui de son absence pour la journée. Il n'avait donné aucune explication et m'avait confié, en éclatant de rire, que ses absences étaient aussi productives que sa présence. Il était sacrément content de lui. Il avait complètement oublié la fille qui s'était faite la malle avec son mobilier. On avait encore fait l'amour et il était sorti acheter du vin et de quoi tartiner chez l'épicier du coin, Ahmed, qui est secrètement amoureux de moi mais qui n'ose pas laisser la responsabilité de son commerce à son aîné qui a sept ans (on a jamais vu sa femme). On avait mis des miettes partout dans les draps et je déteste avoir les fesses sur des croûtes de pain. Je n'avais rien dit. Je m'étais fendue d'un café et, sur le coup de minuit, on avait fait le petit câlin langoureux et un peu mou qui ne se conclut pas mais laisse un souvenir pour la nuit. A trois heures, je m'étais réveillée. Sans doute le café ou le chuintement qui s'échappait de son nez aux sinus visiblement bouchés. Il sentait la sueur aigre et j'étais là à le regarder, grelottante. Ce con m'avait lâché, en s'assoupissant, qu'il pensait bien qu'il m'aimait. C'était pas prévu dans l'histoire. Cela me faisait peur. Il avait bien dix ans de moins que moi. J'ai quarante six ans et je vis seule depuis plus de vingt cinq ans. J'ai été mariée et Marion est arrivée. Son père s'appelait Stéphane et, un beau jour, il a disparu. On ne l'a plus revu. Marion avait quatre mois. Elle s'en souvient. Elle me reproche souvent de lui avoir escamoté son père. Ce que j'y peux! Je l'ai élevée comme j'ai pu. Plutôt bien, je crois. On a été amies jusqu'à ses dix-huit ans et, sous le prétexte qu'elle était majeure, elle est partie. Elle m'a laissée comme une vieille peau. J'avais trente neuf ans. Je n'ai jamais manqué de câlins. J'ai toujours eu des amants qui ne restaient pas mais qui me rendaient heureuse. Marion ne les aimait pas tous mais, comme ils n'étaient que de passage, elle s'en accommodait. Ils ne donnaient jamais plus signe de vie. On a bien vécu, Marion et moi. Lorsqu'elle s'est envolée, je me suis sentie très vieille mais j'ai repris le dessus. Je n'ai pas changé mes habitudes et Marion vient me voir une fois par mois. Le jour se levait et l'autre ne se réveillait toujours pas. Il était six heures. J'avais envie de le secouer. J'allai faire un café. Il se retourna et grogna juste au moment où j'allais me décider à lui taper dessus. Je tenais le bon bout. Il s'étira et ouvrit les yeux en se mettant sur le dos. Il bandait et il semblait s'en réjouir. Tout ce poil autour de cette Francfort qu'il jouait à décoller de son ventre me soulevait le coeur. Il me chercha et s'étonna de ne pas me trouver près de lui, en train de m'extasier. Il se redressa et m'aperçut trempant une biscotte dans mon café. Il se leva, triomphant, son érection braquée sur moi. J'aurais dû me couvrir. J'étais sûre qu'il me prenait pour une vieille pute et qu'il s'attendait à ce que je m'agenouille pour avaler sa puissance du matin. Il rêvait, machin! Il s'approcha de moi et se plaqua sur ma nuque pour m'embrasser les cheveux. Il débandait. Finalement, il n'avait pas envie de m'étouffer. Il s'assit en face de moi et se servit du café. Il me sourit comme un grand con béat. Il me lança des oeillades langoureuses et me parla de ma beauté, de ma tendresse, de... ma sensualité. Il n'était pas du genre un p'tit tour et puis s'en va. Il en rajoutait. Il ne s'imaginait tout de même pas que ça prenait! Il avait oublié que j'avais un miroir, que j'avais la ménopause au cul avant de l'avoir lui et que je savais parfaitement la gueule que j'avais au réveil. Il faisait la conversation tout seul mais cela n'avait pas l'air de le gêner. On était nus, face à face et on sirotait notre jus noir avec rien à becqueter puisque je venais de finir la dernière biscotte. Il m'annonça qu'il était obligé de me quitter pour la journée afin de régler des affaires hautement pressantes mais qu'il serait là le soir... si je voulais bien. Il ressemblait à un petit garçon qui demande la permission d'aller faire pipi. Si je voulais bien! Je voulais qu'il se casse, qu'il retourne administrer son entreprise de merde, qu'il aille sauter ses secrétaires mais, surtout, qu'il parte et me laisse retrouver ma solitude que je n'étais pas prête à sacrifier à sa virilité. Je dis: "D'accord. A ce soir." Il quitta sa chaise en chantonnant, son sexe flasque lui battant les cuisses. Beurk!!! Il trouva la douche tout seul et il y resta trop longtemps. Il s'habilla et me roula une gamelle de tripier en me tripotant un peu partout et surtout là où il savait mettre une femme en émoi, même les mauvais jours. Il partit juste avant que je m'abandonne et le repousse vers le lit. J'étais vannée mais je me retrouvais. J'allai dans la salle de bain et je fis couler la douche. Elle était froide, je l'aurais parié. Ce con avait vidé le ballon! Je me recouchai en laissant mon esprit divaguer. Marion, pas avant trois semaines... aller acheter du whisky... et de la bière... Il doit aimer la bière... bientôt la Toussaint... penser à fleurir la tombe de mon père... reviendra pas... trop jeune... trop vieille... qu'en dirait Marion. Ma main s'égara sur mon pubis collant et je me rendormis. Il revint. J'avais juste eu le temps de m'habiller et d'aller faire les courses. Le réfrigérateur était plein et on pouvait tenir quinze jours sans sortir. Il me raconta sa journée. La barbe! Il avait réussi à fourguer une panoplie de logiciels de je ne sais quoi à un consortium japonais. C'était une prouesse! Ah bon. Je n'avais pas l'air de m'intéresser alors il s'inquiéta de ma santé. Encore un peu et il allait m'appeler Mamie! Il me bouscula sur le lit, me disant qu'il était en manque et ça avait l'air d'être vrai. Je faillis asphyxier lorsque son torse laineux me recouvrit. Peut-être une allergie. J'aime jouir et il me fit jouir. Il me fit l'amour avec précipitation, presque violemment et nous nous écroulâmes en sueur après quelques soubresauts. Il avait faim. J'avais acheté des oeufs et je fis des patates sautées. Je lui servis un scotch et je confectionnai un petit chef d'œuvre de dîner. Il voulait tout savoir de moi. J'éludai. Alors, il me parla de lui et c'était vachement pas intéressant. Il était passionné de sport, de tennis notamment et il ne ratait pas un Roland Garros à la télé. Il résidait habituellement rue Emile Zola, dans le quinzième arrondissement et il courait tout les dimanche autour de son pâté de maison pour garder la forme. Il était passionnant, ce mec! Je voyais bien que je n'allais pas m'ennuyer avec lui. Je fis de mon mieux pour m'extasier de façon convaincante. Je hais le sport. Ou plutôt, je hais les sportifs. Surtout chez les hommes. Ils se sentent forts parcequ'ils ont le ventre plat et le biceps proéminent. En général, leur volume cérébral est inversement proportionnel à leur masse musculaire. Mon mari, Stéphane, le père de Marion, était tout le contraire d'un athlète. Il était grand mais fluet et je savais qu'avec le temps, il allait prendre du bide. C'était un poète, un rêveur et c'est pour cela que je l'avais choisi. Le problème, c'est qu'il était incapable de gagner sa vie et encore moins la nôtre ce qui fait qu'on avait failli crever de faim plusieurs fois. Il avait fallu qu'il disparaisse pour que l'ordinaire s'améliore. Marion ne m'en avait pas été reconnaissante. Les enfants ne se rendent pas compte de ce qu'il faut faire pour les élever décemment. Là, j'avais dégoté le gros lot! Ce type prenait soin de son corps. Je réprimai un fou rire. Je venais de m'imaginer qu'il avait autant de poils sur la cervelle que sur son dos. J'étais certaine qu'il avait les neurones crépus. Il crut avoir dit quelque chose de drôle et s'esclaffa bruyamment. Après tout, il avait peut-être dit quelque chose de drôle. Il y avait un moment que j'avais décroché. On termina la deuxième bouteille de vin rouge et il s'affala sur le canapé. Il alluma la télévision. C'était le bouquet! Il s'attendait sûrement à ce que je vienne me blottir contre lui. J'allai me coucher. La semaine s'écoula lentement, rythmée par ses départs et ses retours. Une ignoble routine s'était installée en moins de cinq jours. Je lui faisais à bouffer et il me grimpait dessus. Le reste du temps, il était absent et je pouvais rêver tranquillement. Il était passé chez lui pour prendre quelques effets et il avait investi une partie de ma penderie et deux tiroirs de ma commode. Insoutenable! Je vis le samedi arriver avec gourmandise. Il rentra assez tôt le vendredi soir et je lui soumis mon idée. On pourrait aller en Sologne pour le week-end. J'y possède une jolie petite maison, avec un parc, près de La Ferté Saint Aubin. J'en ai hérité de mes parents lorsque j'étais toute petite et qu'ils se sont jetés du haut d'une falaise en se tenant par la main. J'avais cinq ans et j'étais assise juste derrière eux. Je les ai vus s'embrasser longuement avant de sauter. Ils s'aimaient beaucoup. Le visage de mon bonhomme s'éclaira. Il avait l'air d'aimer la campagne. Il voulait y aller tout de suite. Je préférais attendre le matin. J'avais un achat à faire avant de partir. Ce soir là, on est allé au restau. Chez l'arabe. J'en avais marre des oeufs! Elle est jolie, ma maison, toute en briquettes rouges, avec du lierre qui a envahi la façade et qui obstrue en partie les fenêtres. Le jardin est peuplé d'arbres tous différents que j'ai plantés à diverses époques de ma vie. Ils prospèrent sans que j'ai besoin de m'en occuper d'avantage. J'ai la main verte. Pour l'occasion, j'en avais apporté un nouveau. C'était un Buddleia, un arbre à papillons que m'avait vendu un pépiniériste dont je fais la fortune. Il avait trouvé l'idée charmante et tenu à payer la plante pour fêter notre rencontre. Il pensait que c'était un gage de bonheur. Des conneries! J'avais tenu à prendre ma voiture mais c'est lui qui avait conduit. Sa grosse patte brune m'avait peloté la cuisse pendant tout le trajet. J'avais posé ma main sur la sienne pour le rassurer. En arrivant, il avait envie d'un petit câlin mais je n'étais pas d'humeur. Je voulais planter l'arbre. J'allai chercher les outils et on commença à creuser le trou. Il retira l'herbe avec la houe puis me la tendit pour attaquer la terre à la bêche. Il s'y donnait à fond et ça avançait vite. Il était mignon de dos, penché sur la fosse. Il était à quatre pattes en train de dégager les dernières mottes à la main, la nuque bien offerte, lorsque j'abattis la houe. J'avais le coup de main. Le tranchant passa juste entre deux vertèbres et lui sectionna nette la moelle épinière. Du travail bien fait. La houe est un engin formidable qui ne laisse pas place au hasard. Je l'aiguise régulièrement pour qu'elle soit toujours prête et, malgré quelques infidélités, j'y reviens toujours. Il gisait le nez dans le trou, les fesses en l'air, grotesque. Je le poussai sur le côté et je terminai l'excavation. Il me fallut deux bonnes heures pour la mettre à sa taille. Il avait sur lui quatre mille francs, deux cartes bleues et deux carnets de chèques. J'allais pouvoir passer une bonne semaine, peut-être deux, avant que sa banque ne s'aperçoive que son compte s'effondrait dans des abysses insondables. Je le fis basculer et je plaçai le Buddleia sur son ventre. Il allait bien pousser. J'avais choisi un bel emplacement, juste à côté de Stéphane et de son cèdre bleu. Il le méritait. Il faisait bien l'amour. Je rebouchai le trou et tassai soigneusement pour que les racines puissent s'accrocher facilement. J'étais fourbue. J'avais bien mérité un petit restau. ::: l'auteur? Jean-Louis Larose - il anime sur Infonie le forum "Cadavres Exquis". colin08@infonie.fr |