Fatigué!
Rien de le dire. J’enfonçai mon nez un peu plus profond dans l’oreiller pour tenter de me rendormir mais rien à faire. J’étais sur le point d’étouffer. Je tournai la tête sur le côté pour trouver un peu d’oxygène en prenant bien soin de ne pas ouvrir les yeux. Ma nuque craqua et une douleur fulgurante, partie d’un point névralgique qui n’avait jamais aussi bien porté son nom, s’élança vers le sommet de mon crâne mais aussi vers le bas de ma colonne vertébrale. Je gémis et attendis que ça s’éloigne.  
Malgré mes paupières closes, de jolies zébrures rouges et jaunes passaient devant mes yeux.  
Je sentis confusément qu’il devait être encore tôt. J’ai un don pour deviner quand ce n’est pas l’heure de se réveiller... ce n’est jamais l’heure de se réveiller...  
La veille, je m’étais mis minable. Comme tous les soirs. Je fis un effort de concentration pour essayer de me rappeler ce que j’avais bien pu faire. A part les éclairs lumineux qui s’agitèrent dans tous les sens, rien ne vint. Pas la peine de chercher. Un infâme gargouillis s’éleva de mon abdomen et se mit à vouloir faire des noeuds avec mes intestins. Ca, c’était la chiasse du matin! Si je ne bougeais plus du tout, je pouvais attendre encore un peu. Dès que j’aurais mis le pied par terre, il faudrait que je me précipite vers les gogues pour éviter le désastre.  
C’est le moment que choisit la sonnette de la porte pour retentir. Un trente deux tonnes me percuta le front. Quel était l’enfant de pute qui osait me faire chier pendant mon sommeil. Je laissai passer le bahut, bien décidé à ne pas remuer même un orteil. J’étais pas là.  
Un second coup plus insistant me fit moins mal. Il n’y avait plus l’effet de surprise. je serrai les dents pour ne pas hurler ma haine de la race humaine.  
Un long moment de silence puis un troisième carillon qui faillit ne jamais s’arrêter. Ce con n’allait pas se tirer de la journée! Il fallait que j’ailles lui casser la gueule. Je me redressai sur un coude et constatai que j’étais déjà habillé. Toujours ça de moins à faire. Un coup d’oeil sur le réveil, treize heures. C’était bien ce que je disais. Trop tôt! Je m’assis sur le bord du lit et, comme prévu, mes entrailles se mirent à vouloir fuir par l’orifice prévu à cet effet.  
Le mec à la porte recommençait son concerto. Je serrai les fesses comme un fou et je parvins à me mettre debout. Il fallait que je l’éjecte en vitesse, sinon c’était la cata!  
Je glissai à petits pas pour gagner l’entrée. Surtout ne pas lever les genoux, sinon c’était le lâchage de sphincter assuré.  
On en était au cinquième coup de sonnette lorsque je déverrouillai. Je me retrouvai face au mec.  
C’était une gonzesse! Et pas n’importe quoi comme gonzesse. Pas une trompette comme disait mon pote Jean-Mi. Nom de dieu, la belle bête! J’avais encore le regard flou mais quand même.  
- "Vous n’avez pas l’air bien."  
Elle avait la voix douce et caressante, une voix à se précipiter pour lui rouler une gamelle gigantesque. Mais il y avait plus urgent.  
- "Oui... je suis un peu malade... Vous voulez entrer?"  
- "Bien sûr."  
- "Installez-vous dans le salon. Je reviens tout de suite."  
J’attendis de la voir se poser sur le canapé et je fonçai aux chiottes. Il était moins une! Je me sentis rougir à l’idée qu’elle pouvait entendre les éclats de ma vidange. Heureusement, cela ne dura pas longtemps. Dès que ce fut possible, je passai dans la salle de bain et je sautai sous la douche. Merde, j’avais pas pris de fringues propres! Je lissai comme je pus celles que je venais de jeter en boule et les renfilai. Je voulus me raser en vitesse et je me tailladai la gueule. J’avais trente huit ans et j’en faisais déjà cinquante. Les balafres en plus, j’en faisais soixante dix! Je respirai à fond et je décidai d’affronter la beauté qui poireautait dans mon salon.  
Elle attendait, sagement assise sur le canapé, les mains posées sur les genoux. Elle se tourna vers moi et ses yeux verts se braquèrent sur les miens qui sont marrons mais ce n’est pas le problème. Mon regard à moi se mit à errer pour la détailler. Elle était relativement petite, moins d’un mètre soixante, très menue, presque maigre, avec une poitrine à peine dessinée comme je les aime. J’ai des petites mains. Elle n’avait sans doute pas de soutien gorge à dégrafer et je subodorais des mamelons dressés à temps plein. Elle portait une jupe très courte qui remontait haut sur ses cuisses qu’elle gardait serrées. Je me demandai si elle pourrait tenir cette posture longtemps sans croiser les jambes.  
Je me sentis obligé de me consacrer à l’examen de son visage afin de ne pas introduire de gène dans nos rapports naissants. Elle avait un joli visage allongé, un peu fatigué, d’où émanait une vague tristesse. Elle avait les cheveux blonds avec une mèche sur le devant qu’elle ne cessait de remonter. J’étais prêt à parier que la couleur était naturelle. Je me promis de vérifier. Elle devait avoir dans les trente cinq ans. Je me sentais déjà amoureux!  
- "Vous êtes bien Marc Ribière?"  
- "Oui. Vous voulez un café?"  
- "Le journaliste?"  
- "Oui. Et pour le jus?"  
- "Je veux bien. Mais pas trop fort, s’il vous plaît."  
Une emmerdeuse! Encore une incapable d’accepter ce qu’on lui propose sans poser de conditions. Toutes celles que je connais sont comme ça. Pas étonnant que je sois célibataire et misogyne. Je passai dans la cuisine et je plaçai l’arabica dans le filtre. Je remplis le réservoir d’eau au jugé en priant pour que le résultat soit buvable. J’avais mis deux ans à définir les proportions idéales pour un café correct mais c’était le dosage pour une personne. Pour deux, c’était au pif. Je hais les cafetières électriques! Je retournai au salon en laissant la machine émettre ses borborygmes répugnants. Maintenant, j’aurais pu aller aux chiottes peinard. C’était trop tard. Je m’assis en face de la belle en faisant un effort surhumain pour ne pas baisser les yeux.  
- "Vous vouliez me voir?"  
La question était stupide mais je n’avais rien trouvé de mieux à sortir pour engager la conversation.  
- "Oui."  
Et bien, avec ça on n’allait pas aller loin!  
- "Et je peux vous demander à quel propos?"  
- "J’ai un souci... j’ai besoin de quelqu’un pour m’aider."  
Et merde! Elle n’était pas venue pour mon charme.  
- "Et pourquoi moi? On ne se connaît pas, je crois?"  
- "Je vous connais, moi... de réputation... je lis vos articles dans Libé. J’habite l’immeuble en face et j’ai vu votre nom sur les boîtes à lettres."  
Je n’avais jamais croisé cette femme. J’en étais sûr. Il faut dire qu’avec mes horaires aléatoires, je ne rencontrais que les paumés et les traînes savates, jamais les gens comme il faut et la belle semblait faire partie de cette catégorie.  
- "Et qu’est-ce qui vous fait penser que je pourrais vous aider?"  
- "Vous êtes journaliste, non? J’ai pensé que c’était ce qu’il y avait de plus proche d’un policier... à part un policier, évidemment..."  
Alors là, non! Les insultes au réveil, je ne tolère pas! Me comparer à un flic, c’était vraiment un comble. Moi qui avait été de toutes les manifs et qui avait presque failli me faire tabasser en quatre-vingt-six! J’étais vexé. Je repartis vers la cuisine chercher le café. La machine avait cessé de roter depuis un bon moment. Je servis deux tasses et pris le temps de digérer l’affront.  
- "Vous voulez un cognac pour accompagner le café?"  
- "Non merci."  
- "Moi si."  
J’allai chercher une bouteille de fine et me servis généreusement. Après tout, si nous devions faire des enfants ensemble, il valait mieux qu’elle sache à qui elle avait affaire.  
- "Bon, si vous commenciez par me dire votre nom."  
- "Marcelle. Marcelle Poinsot."  
Marcelle! C’était pas vrai, ça, anachronique. Ou elle me bourrait le mou ou sa famille manquait cruellement d’imagination et on s’y appelait Marcelle de mère en fille. Je fis celui qui n’avait pas remarqué.  
- "Et qu’est ce qui vous arrive?"  
- "Je suis suivie."  
- "Je trouve cela assez normal."  
J’avais pas pu m’en empêcher... et puis il fallait bien commencer par quelque chose.  
- "Pardon?"  
- "Non, ne faites pas attention. Ca m’échappe parfois. Allez-y. Racontez."  
Elle me jeta un regard en biais. Elle se demandait si je me foutais d’elle.  
- "Je suis suivie depuis huit jours. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas par qui mais je commence à avoir peur. Je n’en ai parlé à personne jusque là mais, hier, j’ai vu votre nom et je me suis dit que vous pourriez m’aider."  
J’étais un peu perplexe. Elle n’avait pas l’air plus paniquée que cela.  
- "Comment vous êtes-vous aperçue que vous étiez filée?"  
- "Je ne sais pas. Je le sens."  
Une parano! Manquait plus que ça.  
- "Et vous savez pourquoi on vous suivrait. Vous pensez à un malade... ou vous détenez un secret?"  
- "Non, je ne vois pas ce que l’on pourrait me vouloir... mais je suis sûre que quelqu’un me surveille."  
- "Qu’est ce qui vous le fait penser?"  
- "D’abord cette sensation bizarre qui me pique la nuque... et puis, trois fois, j’ai vu un homme qui tentait de se cacher alors que je me retournais brusquement."  
- "A quoi ressemblait-il?"  
- "Je ne l’ai pas réellement vu mais il était rasé, avec quelque chose à l’oreille gauche."  
Un skin!  
- "Avez-vous quelque chose à voir avec l’extrême droite?"  
- "Pardon?"  
- "Les fachos. Vous savez, les affreux qui rêvent d’une France propre et nette, lavée par homos" (celle là était à usage interne et je me l’était déjà faite.)  
- "Je ne fais pas de politique."  
- "Je ne vous demande pas si vous faites de la politique, je vous demande si vous en connaissez."  
- "Non... je ne crois pas."  
Elle m’avait ferré. Dès que ça sent le nasillon, j’ai la truffe qui frémit. Je réfléchis un instant ce qu’elle mit à profit pour desserrer un peu les cuisses. J’entr’aperçus une étoffe rouge qui me fit transpirer. C’était pas humain!  
- "Bien. Vous êtes mariée?"  
- "Non."  
- "Vous vivez seule?"  
- "Oui."  
- "Pas normal, ça."  
- "Pourquoi?"  
- "Vous êtes trop jolie pour avoir une vie de nonne."  
Elle blêmit puis elle rougit. Je crus qu’elle allait se mettre en rogne et m’envoyer valser. Elle resserra les genoux. Merde, quel con! Elle se mit à bredouiller.  
- "J’ai vécu dix ans avec un homme. Il y a six mois que nous sommes séparés."  
- "C’est peut-être lui qui vous fait suivre."  
- "Oh non. Il est parti avec une fille de vingt deux ans."  
- "Ah ça, c’est pas bien... vous avez dû en baver..."  
- "Non. Je ne pouvais plus le supporter. J’ai été plutôt soulagée."  
On était en train de s’égarer.  
- "Donc, c’est pas lui. Vous n’auriez pas une autre idée?"  
- "Non. Vous allez m’aider?"  
- "Je vais essayer... mais ce n’est pas mon job, vous savez. Je ne suis pas détective."  
- "Mais vous êtes journaliste. Vous savez enquêter."  
Elle avait une haute opinion du métier. Moi, je passais surtout mon temps à éplucher les dépêches AFP et à les mettre en forme en rajoutant deux ou trois trucs de mon cru pour faire plus vrai et plus saignant. Le Watergate, c’était pas moi... le rapport bidon et lucratif de la mairesse de Paris non plus.  
- "Oui... bien sûr... mais quand même..."  
Ca, c’était envoyé! Ca ressemblait à du Stendhal... le fils...  
- "Ecoutez, je vais voir ce que je peux faire. Passez me voir demain. Je vous tiendrai au courant."  
- "D’accord. Vous êtes vraiment adorable de faire ça pour moi. Je ne sais pas comment vous remercier."  
Adorable! Moi! Je savais comment elle pouvait me remercier... Je la reconduisis jusqu’à la porte et je ne pus me retenir.  
- "Il faut que je vous dise quelque chose... j’ai une irrésistible envie de faire l’amour avec vous."  
- "Moi aussi."  
Et elle me claqua la porte sur le blair. Je l’entendis dévaler les escaliers à toute allure.  
J’étais sonné. J’allai me servir un cognac dans un verre à moutarde, je le sifflai sans respirer et je me recouchai. Il fallait que je réfléchisse... à la meilleure façon de sauter Marcelle.  

Lorsque j’émergeai pour la deuxième fois de la journée, il faisait nuit. Je me demandai si je n’avais pas rêvé. Mais non. Les deux tasses à café prouvaient bien que j’avais eu de la visite. Mon enquête commençait bien. Je n’avais fait que roupiller... et puis je n’avais pas appelé le journal... et j’allais me faire engueuler... et j’en avais rien à foutre. Marcelle... Marcelle.... Marcelle me harcèle! Marcelle me harcèle!  
Bon, ce n’était pas le moment de réviser mon Boby. J’avais promis. Fallait tenir. Je repassai sous la douche et cette fois je me changeai. J’avais presque l’air civilisé. J’absorbais un grand scotch pour aviver ma lucidité. Je descendis et traversai la rue pour vérifier s’il y avait bien une Marcelle Poinsot affichée au dessus des poubelles. Elle y était. Je m’assis sur un container dont le couvercle fléchit sous mon poids.  
Si un type surveillait Marcelle, il devait rôder dans les parages même lorsqu’elle était chez elle. Mais était-elle chez elle? Je jetai un oeil à ma montre. Il était vingt et une heure. Je notai quatrième étage gauche et je ressortis pour constater qu’il y avait de la lumière à toutes les fenêtres du quatrième. Je cataloguai ma belle dans la catégorie ordonnée et économe et j’en déduisis aussitôt qu’elle n’avait pas quitté son domicile. Je faillis m’élancer dans l’escalier. Je me retins à temps. Il fallait que je tente de résoudre son problème. Je serai nettement plus crédible.  
Donc, d’après mon brillant raisonnement, si quelqu’un la suivait, il devait être encore dans le secteur. Je regardai à droite et à gauche mais je ne repérai aucun vilain tondu. Je me résolus à pénétrer chez Dédé, le bistrotier le plus proche qui me paraissait être le poste d’observation idéal. Il n’y avait pas un skin mais six! En train de se torcher à la bière. Ca faisait un peu peuple mais pourquoi pas. Je commandai un demi. Je laissai traîner mes oreilles mais les gars étaient en train de parler cul en termes choisis. Il y en avait deux à l’oreille gauche percée et ils y arboraient tous les deux une croix. De vrais petits serviteurs de dieu.  
Je jetais de temps en temps un regard à l’extérieur mais rien ne se passait. Je commençais à avoir la nausée sans savoir si cela provenait des cinq mousses que j’avais ingurgitées ou de la proximité des affreux. Vers onze heures, ils décidèrent de lever le camp. Ils se dispersèrent sauf un qui entreprit de faire les cents pas dans la rue. Intéressant. Je commandai un gin pour fêter ça. Trois gins plus tard (Dédé s’impatientait mais n’osait pas me virer, je suis son meilleur client), le gus se décida à entrer dans l’immeuble de Marcelle. Il fallait que je m’arrache. Je sautai du tabouret sur lequel j’étais installé et je constatai que le rade tanguait un peu. Ce n’était pas ça qui allait m’arrêter.  
Je fonçai à la suite du débile et je ne ratai que deux marches avant d’atteindre le quatrième. Je tambourinai comme un fou sur la porte qui s’ouvrit brutalement au moment où j’allai l’enfoncer. Je me vautrai au milieu de la pièce et ma tempe trouva sur sa trajectoire une table basse aux angles agressifs.  
Je choisis de me souhaiter une bonne nuit.  

Lorsque je me réveillai, j’étais à poil, dans un lit, avec un mal de crâne épouvantable et un souvenir très vague de ce qui s’était passé. Je touchai ma tempe meurtrie et je laissai échapper un gémissement. La couette se mit à remuer bizarrement et je fus pris de panique. Cette fois, c’était le délirium!  
Quelque chose me caressa le bas ventre et le minois de Marcelle émergea à hauteur de ma poitrine. Je m’attendais à voir son visage se transformer en un museau de rat mais non. Elle affichait un sourire éclatant.  
Je rassemblai mes esprits et je fis un saut de carpe.  
- "Où est le skin?"  
J’avais presque crié.  
- "Il est parti."  
- "Parti?"  
- "Oui."  
- "Mais c’est quoi ce bordel? C’était qui?"  
- "Mon frère."  
- "Votre frère? Mais vous vous foutez de moi!"  
- "Oui."  
Je devais être encore soûl.  
- "Je ne savais pas comment t’aborder et tu me plaisais... alors j’ai inventé une histoire pour te faire venir chez moi."  
Elle me tutoyait.  
- "Quoi?! Mais..."  
- "Ca fait trois mois que je t’observe."  
- "Mais... pourquoi tu ne me l’as pas dit?"  
Je la tutoyais à mon tour. J’étais foutu.  
- "Je suis timide. Je n’ai jamais su aborder les hommes."  
Timide!  
Je rendis les armes et nous fîmes l’amour comme des furieux.  

Il s’était bien passé vingt quatre heures lorsque Marcelle rejeta les couvertures pour aller préparer de quoi manger. Je me laissais somnoler lorsque j’entendis sa voix lointaine s’insinuer dans mon cerveau.  
- "Maintenant qu’on est ensemble, il faudra que tu arrêtes de boire."  
Ensembles...  
J’étais encore tombé sur une chieuse!
 
 
 
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l'auteur? Jean-Louis Larose
 
colin08@infonie.fr