La
mare est gelée, opaque et il y a quinze jours que cela dure. Le thermomètre marque dix-sept sous zéro, le jour le plus froid. La glace est jonchée de feuilles mortes et de débris de branchages. Les arbres sont en train de crever. Ils sont trop vieux, beaucoup trop vieux pour supporter un pareil gel. Du plus loin de leur existence, ils n’ont jamais eu à connaître cela. La mousse épaisse qui tapisse leur écorce est prête à craquer.
Sur un côté de la mare, un dépotoir figé scintille. Une carcasse de R6, sur le toit, forme le clou de l’amas de ferraille. Le reste est constitué de bidons d’huile, d’arceaux rouillés et tordus, de vieux grillages, d’un berceau désossé, de pneus et de tas de l’imputrescible plastique noir qui défigure toute la région. La végétation ne parvient pas à envahir ce tas d’immondice. Seules quelques ronces lancent des rameaux qui tentent de s’enraciner mais s’étiolent et sèchent au contact de la décharge.
Germain est assis sur une vieille souche et se perd dans la contemplation de la mare. De temps en temps, il jette une pierre tangentiellement à la glace et un son de violon martyrisé retentit dans le silence. Germain tord la bouche. Il aime ce bruit et, quand il aime, il tord la bouche.
Germain passe son temps. Il a le regard perdu, aussi vide que la mare. Il est là depuis l’aube, immobile, les yeux piquants, la morve figée dans sa moustache rousse. Régulièrement, il rallume le clope roulé qu’il mâchouille consciencieusement entre ses chicots noircis. Il est vêtu d’un pantalon de velours à grosses côtes et d’une chemise rayée enfilée sur deux gros pulls rapiécés. Il est coiffé d’un bonnet de laine marron à oreillettes que lui a offert sa mère il y a plus de trente ans. On pourrait le croire en méditation mais aucune pensée n’effleure son esprit. Il vient là chaque matin et laisse le temps s’écouler en lançant ses cailloux et en tordant la bouche.
Un hurlement le sort de sa léthargie. C’est la mère. Il sait que c’est l’heure d’aller déjeuner. Il se redresse lentement, les membres engourdis et regagne la maison en traînant les pieds. L’herbe craque sous ses pas. Germain renifle bruyamment et crache gras. Il pousse la porte épaisse et grise. Il pénètre directement dans la cuisine qui constitue une des deux pièces de la maison. Germaine, la mère, est déjà installée, le nez dans sa soupe. Elle a soixante-treize ans et, depuis vingt ans, elle ne bouge plus de son fauteuil rivé à la table que pour se traîner vers son lit. Elle ne sort, soutenue par sa fille, que pour s’évacuer derrière le gros tilleul à droite de l’entrée.
Andrée, la soeur de Germain, de deux ans son aînée, s’affaire devant la cuisinière à bois. Elle vient d’avoir quarante-sept ans et Germain lorgne son gros cul qui bouge sous sa blouse large. Il s’attable. Andrée vient le servir. Sa main s’insinue sous le tablier et vient s’humecter entre les cuisses épaisses. Andrée laisse faire un moment puis se dégage. Germain porte les doigts à sa moustache, hume longuement et attaque sa soupe. Il rattrape la mère et tous deux mouillent leurs assiettes de vin rouge avant de la vider. Germain se sert un morceau de rillettes tandis que Germaine entame le fromage.
Germain boit plus qu’il ne mange. Chaque bouchée précède un verre de vin. Le repas de midi inaugure une longue imbibition qui se prolongera jusqu’à la nuit.
Andrée observe sa mère et son frère qui engloutissent leur pitance et attend qu’ils aient terminé pour débarrasser et se nourrir à son tour. Elle est en train de réfléchir. Il semblerait que ce soit le jour de Germain. Le jour où il a besoin de se décharger. Elle sait qu’il attendra jusqu’au soir mais elle préférerait en finir plus tôt, avant qu’il ne soit trop soûl. La nuit, il lui fait mal alors que l’après-midi, il se soulage plus vite, plus mécaniquement. Elle le poussera vers la chambre dès qu’elle aura mangé.
Ces trois là n’ont toujours vécu qu’ensemble. Le père est oublié depuis longtemps. Il a disparu lorsque Germain avait trois ans. Andrée se souvient d’un grand homme quasiment muet qui traînait dans la maison. Un jour, elle ne l’a plus vu et ne s’est jamais interrogée sur son sort. Des bruits ont couru. Il se serait pendu ou on l’aurait assassiné, à moins qu’il ne soit parti avec une jeunesse. Personne ne sait et même les vieux l’ont oublié. Germaine n’en a jamais parlé.
Germain n’a jamais connu d’autre femme que sa mère et sa soeur et, lorsqu’il s’est mis à avoir des pulsions, Andrée l’a pris en charge. Une ou deux fois, il a grimpé Germaine mais elle y mettait trop peu de coeur. Ils dorment tous les trois dans la pièce du fond, Germaine et Andrée dans le lit près de la fenêtre, Germain dans un plus petit, à l’opposé de la chambre.
Il a peu de besoin, guère plus d’une ou deux fois par mois mais, lorsque les femmes se refusent à lui, il devient taciturne et facilement violent. Il se met à boire encore plus que de coutume et il sort la nuit pour ne rentrer qu’au matin, les yeux vitreux et le visage défait. Andrée n’aime pas le voir ainsi et préfère devancer ses désirs.
Elle a la chance de voir arriver le sang presque chaque mois mais lorsqu’il tarde trop, sa mère connaît les remèdes et les manoeuvres qui le font réapparaître rapidement. Il n’y a ainsi qu’une quinzaine d’embryons sous le jardin où Andrée fait pousser les splendides légumes qui nourrissent la famille.
Germaine vient de terminer son repas et elle rote doucement. C’est une toute petite femme, emmitouflée, éternellement frileuse. Elle marmonne toute la journée et parfois hurle comme une truie prise d’un accès de frayeur. Andrée et Germain sont habitués à ces crises de folie et les ignorent.
Depuis longtemps, personne ne s’aventure plus dans leur antre. La dernière qui s’y est risquée était une assistante sociale qui venait leur suggérer un relogement en ville. Andrée lui a serré la gorge. Elle a une main de fer et la pucelle a bien failli crever. Juste à temps, une petite lueur de lucidité a traversé le cerveau brouillon et a commandé à la main de lâcher. La fille s’est traînée jusqu’à sa voiture et s’y est enfermée un long moment avant de pouvoir démarrer. Les gendarmes sont venus les menacer de représailles judiciaires. Germain a craché. Andrée a haussé les épaules. Rien n’est venu. C’était il y a plusieurs années et depuis on leur fiche la paix.
Ils vivent du potager, des poules et des lapins qu’Andrée décapite avec gourmandise. Ils perçoivent une pension dont ils ont oublié l’origine et qui couvre leurs besoins en vin et en tabac. Deux fois par semaine, Germain se rend en ville, à trois kilomètres, et fait la tournée des bars avant de rapporter l’indispensable. Il rencontre des habitués avec lesquels il échange quelques mots. Andrée et Germaine ne sortent jamais. Ils ne possèdent ni télévision ni radio et Germain leur distille des bribes du monde extérieur. Il relate dans le détail tous les événements dont il a eu connaissance et les deux femmes hochent la tête. Ces jours là, Germain est important. Pour l’heure, il vient de terminer son repas et il somnole en sirotant son onze ou douzième verre.
Andrée débarrasse et rince la vaisselle puis elle s’approche de son frère et lui caresse l’entrejambe. La mère contemple ses enfants et glousse, son cerveau ramolli gargouillant un vague souvenir. Andrée redresse Germain et le pousse vers la chambre. Elle l’allonge sur le grand lit et le déshabille. Elle saisit son sexe mou et le raidit patiemment. Elle retrousse sa blouse et, des doigts, écarte ses lèvres qu’elle lui glisse sur le visage. Germain aspire goulûment et elle le laisse s’enivrer à son odeur de femme.
Lorsque son souffle devient rauque, elle redescend et l’engouffre une seule fois qui suffit à le faire jaillir. Le tout n’a duré que deux minutes et Andrée est déjà en train de s’essuyer. Maintenant, Germain va dormir, épuisé par cette brève extase. Andrée repart à la cuisine, met du bois dans le fourneau et s’assoit près de sa mère endormie qui continue de grommeler, des bulles aux commissures. Elle n’a plus faim et entreprend de repriser un vieux pantalon.

Eliette, Céline et Jean vivent de l’autre côté de la vallée. De leur maison, si on y prend garde, on aperçoit celle de Germain. Ils ignorent qui habite là. Ils sont également farouches et solitaires. Eliette est une robuste femme. Elle déroule ses journées entre la cuisine, le lavage, le repassage et l’entretien du jardin. A la saison, elle y ajoute l’énoisage et le ramassage des fraises ce qui lui rapporte quelques pièces. Jean est ouvrier maçon. Il travaille depuis plus de vingt ans chez le patron qui l’a formé et qui le paye un salaire de misère pour un effort modéré. Il ne demande guère plus. Il n’attend que le chèque de fin de mois qu’il va encaisser sur son compte et retire immédiatement, pour porter l’argent liquide sur un livret de caisse d’épargne. Il a besoin du contact direct avec les billets pour y croire. Il veut voir.
Eliette et Jean possèdent en commun la jouissance de l’épargne. De temps en temps, ils réclament leur pactole, le comptent sur le comptoir et le replacent. Ils ne dépensent que le strict minimum et vivent misérablement.
Ils viennent de déménager. Eliette a hérité de cette maison ce qui leur économise le modique loyer auquel ils devaient sacrifier. Ils n’ont que l’eau froide et pas de chauffage. Ils n’ont aucune intention d’installer un confort superflu.
Jean se déplace à vélo. Eliette et Céline vont à pied. Céline a quinze ans et elle les déteste bien qu’elle n’en ai que vaguement conscience. Elle se rend au collège, seule, par tous les temps et retrouve ses camarades qui n’en sont pas. Elle est pour eux un sujet de railleries. Elle n’a pas d’ami et elle en souffre. Elle en veut à ses parents de la rendre différente, minable parmi les minables. Elle sait qu’ils ont peu de moyens mais tout de même des moyens. Elle porte des frusques usées, démodées depuis plus de cinq ans, données par des cousins que l’on ne voit qu’une fois par an et qui se débarrassent. Elle n’a jamais pu se montrer à son avantage. Le dénuement dans lequel elle vit la mine. Jamais elle n’a eu chaud. Elle s’astreint à rester propre malgré l’eau glaciale, même quand il gèle atrocement comme les jours derniers. La tuyauterie a claqué deux fois avant que Jean ne se décide à la calfeutrer avec de gros morceaux de laine de verre récupérés sur un chantier. Elle fait très vite mais elle insiste sur les parties odorantes de son corps. Elle ne parvient pas à se réchauffer dans les draps de cette chambre à laquelle elle n’a droit que depuis peu. Avant, elle dormait avec ses parents et devait, chaque soir, supporter leurs grognements de miséreux en rut. Sa mère est comme morte. Son père... son père est juste froid. Sans énergie, sans avenir, fier de rien. Ils n’existent pas.
Leur avarice les a tués. Céline rêve de s’évader. Elle pleure souvent la nuit. Elle gèle dehors mais elle brûle dedans. Elle se sait vivante. Elle se repaît de romans pas chers, médiocres, dégoulinants. Des romans d’amours improbables qu’elle a volés. Elle en a trois qu’elle cache sous une lame de plancher, sous sa table de nuit, à un endroit où personne ne marche et qui n’est pas prêt d’être réparé. Céline se projette dans ces fadaises et pleure sur sa vie.
Ses jours de congés, elle les passe devant la télévision, seule entorse que ses parents ont fait à leur bas de laine. C’était une occasion et elle menace de lâcher du jour au lendemain. Céline dévore les programmes. Elle avale tout. Le strass, les paillettes la fascinent. Elle est amoureuse de tous les hommes qui défilent sur l’écran. Elle rêve qu’ils la tireront de là. Elle est amoureuse de qui la sortira de ce trou, de ces gens, de cette condition de merde qui la conduit droit vers le puits.
La nuit, Céline pleure et Eliette geint sous l’étreinte. A dix heures, plus rien ne bouge. La porte est verrouillée, les volets hermétiquement clos et la peur plane sur le sommeil des habitants. La peur est leur lot. La peur de manquer. La peur d’être volé. La peur d’être tué. La peur sans motif et qui se suffit à elle-même, s’auto-alimente Céline tremble dans son lit. De froid. De peur. D’amour. Pour l’instant, il s’appelle Philippe. Elle l’a repéré dans son collège, magnifique, dix-sept ans, cerné de filles provocantes. Indifférent. Elle le couve du regard depuis des semaines. Elle veut que ce soit lui qui l’enlève. Elle l’évoque en se caressant jusqu’à obtenir un frisson apaisant et elle s’endort, enfin réchauffée.

A minuit, Germaine se réveille en sursaut avec une horrible souffrance dans le bas-ventre. Elle ne sait que faire alors elle se met à hululer de façon déchirante. Andrée se retourne aussitôt et la soulève. C’est encore pire. Germain allume la lumière, découvre sa mère pliée en deux et Andrée, la chemise relevée, nue jusqu’aux reins, qui soutient la vieille. Il bande un peu devant le spectacle mais Germaine qui crie comme une damnée le désamorce. Il a les yeux gonflés, sanguinolents et ce brusque réveil le chiffonne. Il s’approche et lance une gifle monumentale à la mourante pour lui faire retrouver la raison.
Germaine se tord et hurle de plus en plus fort. Elle a la bouche ouverte et le regard éperdu d’effroi. Un rictus crispe son visage. Germain, écoeuré, lui balance un nouveau coup lorsque le drap se colore de rouge délavé qui s’écoule de son vagin. Germaine pisse du sang et ça pue pire qu’un charnier. Germain arrête sa main qui s’apprête à cogner de nouveau. Ce n’est pas une histoire. Sa mère est malade et gravement. Il ne songeait pas un instant qu’il pouvait la perdre. Il faut du secours. Il soulève Germaine du lit et la porte vers le jardin. Il intime à Andrée l’ordre de le suivre.
Au bout de cinquante mètres, il est épuisé et pose la femme au sol. Andrée la saisit par les épaules et Germain par les pieds. Ils partent, ainsi lestés, vers la route, en bas de la colline.
Germaine crie de plus en plus et, par intermittence, lâche des caillots noirâtres qui jaillissent de sa vulve fanée. Elle s’agite et ses enfants la lâchent plusieurs fois. Andrée tend la main pour l’achever mais Germain retient son geste. Il l’embrasse sur le nez pour la première fois. Pour l’encourager. Ils atteignent la route gelée et dérapent. Germaine brame un hurlement plus déchirant que les autres et s’évanouit. Il reste deux kilomètres et demi avant la ville. Andrée et Germain sont en sueurs. Ils s’assoient près du corps et attendent que des phares éclairent la route. Ils ne peuvent aller plus loin.
Andrée s’est foulée la cheville et gémit à côté de sa mère.

Jean se redresse d’un bond. Un bruit inhumain a crevé la nuit. Il secoue Eliette qui lui lance un coup de poing à l’estomac. Il encaisse et, pris de panique fonce à la fenêtre. Il entrebâille le volet et scrute la nuit. Il entend des voix et, terrorisé, espère la venue du jour. Il va rester là jusqu’au matin.
Céline aussi a entendu le cri. Elle s’est habillée et s’est glissée dehors. Elle a enfilé un grand pull qui la couvre jusqu’aux genoux et dévale la pente. Elle s’arrête à l’orée du bois et épie les ombres assises sur le bas côté. Une forme gît immobile, une femme râle contre le sort et un homme tente de la calmer.
Cela ressemble à un accident.
Céline s’avance. Germain se redresse et explique laborieusement leur situation. Elle se propose pour aller chercher du secours et part immédiatement. Germain tord la bouche et admire ses mollets bleus qui attaquent la route.
Deux heures plus tard, ils sont à l’hôpital. Germaine passe sur le billard, Andrée qui présente une entorse est plâtrée et Germain, incapable de retourner chez lui, se retrouve alité à côté d’elle. Céline est ramenée chez ses parents et se fait déposer à distance. Elle regagne sa chambre juste avant l’aube.
Lorsque le réveil sonne, elle trouve son père endormi près de la fenêtre de la cuisine, écroulé comme un sac. Elle prépare du café sans le réveiller, convaincue d’avoir vécu une aventure secrète, inaccessible à ces crétins que sont ses parents.

Germain se réveille, pris de panique, avant de se souvenir qu’il est à l’hôpital. Il bouscule Andrée qui se retourne. Ou est la mère? Qu’en ont-ils fait. Il s’est couché tout habillé et sa peau colle à ses vêtements. Il déambule dans les couloirs jusqu’à trouver une infirmière qui le renseigne. Germaine a été opérée dans la nuit d’une chose qu’il ne comprend pas. Germain se demande si c’est grave. Il fonce vers la chirurgie et est stoppé par un type musclé qui le conduit au chirurgien. Ce n’est pas lui qui a opéré mais il est au courant. C’est la vessie de Germaine qui a explosé. Une méchante tumeur très évoluée. Dans quelques jours elle sera transférée en médecine. Pour l’instant, elle reste en chirurgie.
Germain regagne la chambre. Il est perdu.
Dans la matinée, le chef de service passe. C’est une femme. Elle examine Andrée et s’enquiert du devenir de Germain. Celui-ci reste muet et Andrée intervient pour expliquer que, seul, il ne pourrait survivre. Il a besoin de ses femmes. Le médecin décide de le garder pour bilan de santé et de le laisser avec sa soeur. Germain peut sortir dans la journée mais doit rentrer la nuit à l’hôpital.
Un peu plus tard, une infirmière vient faire la toilette d’Andrée et ordonne à Germain de passer sous la douche. Elle lui remet un pyjama. Il pénètre dans le cabinet de toilette et actionne les robinets. Le jaillissement qui sort du plafond l’effraie. Il n’est pas question qu’il utilise cet engin dont il soupçonne à peine la fonction. Il s’assoit sur les chiottes et attend. Sa soeur l’appelle lorsqu’elle se retrouve seule et il s’installe près d’elle. La situation est inédite, inquiétante. Germain se sent mal. Il lui faut sa maison et sa mare.
Il retourne en chirurgie et demande à voir sa mère. Elle est en réanimation et on ne lui accorde que quelques minutes. Il la découvre, gisante, juste recouverte d’un drap et prolongée de tubulures. Un tube dans le nez. Un tube dans le bras. Un tube qui émerge de son entrejambe. Il est rouge écarlate et s’écoule dans un bocal déjà à moitié rempli. Germain lève le drap. Ce tuyau sort du cul de sa mère. C’est anormal. Il tire et arrache la chose. Germaine se cabre et retombe inerte, les yeux toujours dans le vague. Il est certain de l’avoir soulagée. Il est certain... de ne pas avoir envie de rester ici!
Il ressort de cet endroit qui pue et qui brille. Il est entre deux mondes. Il a perdu le sien, son monde, sa maison. Il se courbe et, traînant les pieds, investit le premier bistro sur sa route.

Céline part, comme chaque matin, pour l’école. Il fait toujours aussi froid et elle a du attraper une bronchite. Elle se sent fiévreuse mais n’a aucune envie de rester à la maison. De toute façon, c’est marche ou crève. Si elle se plaint, c’est qu’elle est feignante. A son âge, tout doit aller, les jérémiades sont réservées aux adultes. A ceux qui travaillent!
Elle est oppressée et l’air glacial lui brûle les poumons. Elle a trop peu dormi et se traîne sur la route. Personne ne lui a jamais proposé de la prendre en stop et de toute façon, elle aurait refusé.
Ce matin, pourtant, elle serait montée avec n’importe qui. Elle se remémore l’épisode nocturne. Elle a le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait. Elle a sauvé trois pauvres êtres à la dérive. Cette nuit a compté.
C’est son secret.
Elle arrive au collège, complètement épuisée et s’endort au milieu du cours de maths. Personne ne le remarque.
A midi, elle décide de sécher la cantine et se rend à l’hôpital. Elle s’explique tant bien que mal et réussit à trouver le service où ont été logés les sinistrés de la nuit. Elle tâtonne, ouvre plusieurs portes et finit par tomber sur Andrée attablée devant un plateau. Elle se présente et s’approche. Andrée relève la tête, l’inspecte et se remet à manger.
Céline n’avait rien espéré, même pas de la gratitude. Mais, au moins, elle pensait ne pas être ignorée. Elle se tortille un moment puis sort en s’excusant de nouveau.
Elle traîne dans la ville, les larmes aux yeux. Il n’est pas question qu’elle retourne en classe. De toute façon personne ne s’apercevra de son absence. Elle pénètre dans un café et s’écroule sur la première chaise qui s’offre à elle. Un serveur s’approche et elle commande une orange pressée. Elle a oublié qu’elle n’a jamais un sou en poche. Elle sirote doucement, sans faire attention aux banalités qui s’échangent autour d’elle. Elle laisse filer l’après-midi.

Germain a remarqué l’adolescente. Il est certain de l’avoir déjà vu, mais il ne sait plus ou ni dans quelles circonstances. Elle est assez jolie. Il la regarde puis l’oublie, absorbé par son huitième verre de rosé. Il réfléchit bien que ses idées, déjà confuses naturellement, se brouillent de plus en plus. Il veut rentrer chez lui. Il ne supporte plus l’hôpital. Il veut sa mère. Il veut sa soeur. Et il hait ces gens qui l’entourent et qui ignorent sa détresse.
Il commence à être tard. La nuit est déjà là. Germain perçoit des cris près de la porte. Il se retourne et remarque le serveur qui engueule la jeune fille. Il s’approche. La fille balbutie des excuses. Elle ne peut pas payer mais elle reviendra. Elle promet qu’elle reviendra. Elle le jure. Elle éclate en sanglots.
Le garçon se laisse fléchir.
Germain ne saisit pas ce qui se passe mais il trouve la fille en pleurs, jolie. Il tord la bouche. Elle sort et il la suit. Des tas de choses, des choses en tas, errent dans le cerveau de Germain. Il est à dix mètres derrière Céline. Il a les yeux rivés sur ses chevilles. Elle prend la route de la ferme. De chez lui!
Il songe qu’il est l’heure de regagner l’hôpital mais il veut rentrer dans sa maison. On torture sa mère,
on séquestre sa soeur. Il ira les délivrer demain.
La nuit est tombée et l’asphalte commence à givrer. La fille s’est engagée sur un chemin à gauche et Germain doit parcourir encore cinq cents mètres avant de trouver son propre chemin. Une impulsion le fait bifurquer avec Céline. Il accélère le pas, la rejoint et lui saisit l’épaule. Elle se retourne, paniquée et le reconnaît. Elle sourit. Il tord la bouche. Germain bredouille un épais patois que Céline lui fait répéter plusieurs fois. Elle finit par penser qu’il la remercie du sauvetage de la veille. En fait, Germain n’a pas fait le rapprochement entre cette jeune fille et la nuit précédente. Il lui débite des inepties qui ont trait à sa maison, la nuit et le froid. Il la prend par la main et lui fait redescendre le chemin. Elle le suit volontiers, pas du tout pressée de rejoindre ses parents. Ce vieux lui est sympathique. Il est inoffensif et plein de gratitude envers elle.
Germain l’entraîne vers la ferme en grommelant des gentillesses qu’il est seul à saisir. Sa main qui tient celle de Céline est trempée de sueur. Il a chaud.
Il la fait entrer dans son antre, court chercher du vin et remplit deux verres. Il tend le sien à Céline qui refuse en souriant. Germain ne comprend pas. Personne n’a jamais refusé du vin. Il insiste mais Céline aussi. Il tourne autour d’elle tandis qu’elle tente de lui parler, de savoir qui il est.
Germain est en train de songer que Céline pourrait très certainement prendre la place de Germaine et d’Andrée. Elle est beaucoup plus jeune, beaucoup plus belle et elle semble s’intéresser à lui. Elle devrait lui suffire. Il tord la bouche et continue de tourner. Il comprend confusément que Céline parle de s’en aller, alors il s’approche d’elle, pose son nez sur sa nuque et glisse ses mains sur ses seins. Il la respire intensément. Céline est pétrifiée. Soudain elle a peur et tente de se relever. Germain fait peser ses mains et reste immobile. Il se grise de son odeur de fille. Céline parle, parle, essaye de raisonner cet homme irraisonnable. Elle parle trop. Germain est tiré de sa rêverie. Il la contourne et s’agenouille à ses pieds. Il pose ses mains sur les cuisses rondes et remonte jusqu’à déboutonner le jean. Céline est horrifiée mais tétanisée. Elle sait que sa vie est en danger. Germain la tire en avant et attrape son sexe à pleine main. Il masse et rentre petit à petit ses doigts dans son ventre. Il a la bouche tordue et les yeux exorbités.
Soudain, Céline a mal et c’est ce qui la fait sortir de sa stupeur. Elle balance un coup de genou latéralement sur la tempe de Germain qui s’écroule sur le côté. Il a toujours la main coincée dans son pantalon. Elle l’arrache et la mord violemment. Germain gémit et blottit sa main entre ses jambes.
Céline s’enfuit, s’étale plusieurs fois et parvient à regagner la route. Elle se rajuste comme elle peut et court vers sa maison. Son ventre brûle. Elle s’enferme dans sa chambre. Personne ne s’est aperçu de son retard. Personne ne s’étonne de son attitude.
Germain se ramasse dans sa cuisine et, pour la première fois de sa vie, pleure. Sa main saigne et il la laisse s’égoutter sur le sol.
Germain finit par se calmer. Il ressent une tristesse qu’il ne peut pas s’expliquer. Il regarde autour de lui et constate la désolation. Il porte la main à son visage, renifle et réalise ce qu’il vient de perdre. Il se relève, sort et se dirige vers la mare. Sa mare. Elle est toujours gelée, rigide. Il saisit une pierre et la lance vers le ciel. Le son est sec, mat, sans intérêt.
Germain avance sur la surface gelée. Il glisse un pied après l’autre et sent le sol fléchir sous ses pieds. Il s’arrête et s’assoit. Son cul gèle doucement. Il pleure à nouveau, se redresse et saute à pieds joints. La glace cède dans un craquement gigantesque. Le dernier rictus de Germain disparaît dans la vase.
 
 
 
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l'auteur? Jean-Louis Larose
 
colin08@infonie.fr