Clef en main.
 
CLE EN MAIN [3]
l'auteur -
 
 
CLE EN MAIN - Troisième partie -
Antoine sursauta. Il s'était endormi la tête sur le cahier et une migraine insensée lui serrait les tempes. Il reconnut la pièce avec difficulté. Il fouilla dans ses poches et dénicha une plaquette de Doliprane dont il avala trois comprimés. Il alla prendre de l'eau dans ce qui faisait office de cuisine. Machinalement, il nettoya et rangea le local, le rendit aussi net que possible, poussa la caisse dans un angle et y empila la vaisselle encore mouillée. Petit à petit, le texte du cahier se réimposa à lui. C'était un tissu de conneries. Il cherchait ce que Jérôme avait pu vouloir dire par ce récit insensé. Pour qui, pourquoi Jérôme l'avait-il écrit ? Antoine se sentait étranger à ce jeu, étranger à cet appartement, à cette ville. Etranger à lui-même. Il ne se reconnaissait pas, lui le cartésien, de s'être laissé mener en bateau dans cette histoire irrationnelle. Il était à ce point perturbé qu'il se sentait presque l'objet d'un complot, d'un coup monté destiné à l'anéantir tout d'abord socialement, puis, pourquoi pas physiquement. Il se secoua. Jérôme n'avait aucune raison de vouloir le détruire et puis on ne se tuait pas pour cela à moins qu'une haine farouche ne puisse se concrétiser par un autre moyen. Et encore !

Antoine avait encore le choix de tout laisser tomber, de regagner son existence terne mais tranquille, de se laisser vieillir et d'oublier les élucubrations de Jérôme.
Terne. Pourquoi terne ? Il ne comprenait pas comment une telle pensée pouvait le traverser. Il était reconnu, aisé, exerçait une profession passionnante, il parviendrait sans doute à plus ou moins court terme à fonder une famille et à se perpétuer. Terne. Il résista à l'impulsion qui le précipitait vers le cahier vert. Il respira profondément plusieurs fois et se fit gicler de l'eau froide sur le visage. Il avait encore sa veste sur le dos. Il vérifia qu'il avait bien toujours la clé et suffisamment d'argent. Il sortit avec le sentiment de faire une erreur. D'en bas, il détailla l'immeuble. Il était réellement miteux. La rue était misérable, sale, jonchée de choses informes, oubliée des services de voirie. Sa voiture était la seule rangée le long du trottoir. Il regarda sa montre. Il était quinze heures. La rue aurait du être remplie d'activité et de bruit et il ne percevait aucun son. Il faisait une chaleur accablante et seules les vapeurs s'élevant du bitume troublaient l'immobilité. Il se mit à suer abondamment et choisit une direction au hasard. Il déboucha sur une avenue qui, elle, était normale. Il fut agressé par la transition et faillit tomber. Il recula et prit le temps de se calmer. Les véhicules se croisaient à toute allure et aucun ne tournait dans sa rue. Les piétons ne s'intéressaient pas plus à cet espace invisible, désert. Il était en train de perdre les pédales.

Il lui fallait trouver des commerces. Ensuite, il comptait regagner l'appartement et ne plus en sortir avant d'en avoir exploré tous les mystères.

Il s'engagea sur l'avenue et trouva très vite un magasin d'alimentation. Il acheta un monceau de conserves, quelques fruits, du fromage, du chocolat, plusieurs paquets de biscottes et une quantité de café inconsidérée. Il ne voulait pas de denrées trop rapidement périssables. Après réflexion, il prit aussi quatre packs de bière. Il régla ses achats et se retrouva muni de huit sacs plastiques qui lui cisaillaient les doigts et qui menaçaient de lâcher les uns après les autres. Malgré sa hâte de retrouver le logement étrange, il fut séduit par une terrasse de café et s'accorda un moment de détente. Il s'assit et regarda passer les gens affairés, effaré de ne plus être l'un d'eux. Il laissa filer la journée jusqu'au soir, consommant de temps en temps et s'hypnotisant aux mouvements aléatoires de la foule. Un garçon le ramena à la réalité, lui demandant, à la tombée de la nuit, s'il allait bien. Il régla une dizaine de notes, ramassa ses paquets et regagna la rue vide qui l'attendait. Pas une lumière ne filtrait d'une fenêtre. L'appartement de Jérôme aurait aussi bien pu être suspendu dans le vide. Le reste n'était que décor. Le quartier devait être promis à la démolition. A la réhabilitation comme disent les bétonneurs honteux. Décidément, Jérôme n'avait pas fait dans le joyeux. Avoir choisi un lieu pareil pour cacher… Pour cacher quoi ? Un cahier bourré d'inepties, une bibliothèque improbable ?

Il franchit la porte cochère devant laquelle sa voiture était toujours isolée et tentante pour un malfrat égaré. Il peina à monter ses sacs et l'un d'eux creva au moment où cela n'avait plus d'importance. Il rangea ses provisions contre un mur avec un semblant de logique, ouvrit une boite de bœuf bourguignon qu'il avala froid, grimaçant au goût métallique, engloutit une bière et s'allongea sur le lit de camp. Il était oppressé par l'absence d'ouverture plus que par l'austérité du décor. Il ferma les yeux. Il devait lutter pour ne pas ressasser ce récit invraisemblable et lui trouver une justification. Le visage d'Annabelle s'imposa à lui. Ce doux visage l'accompagna jusqu'au sommeil.

Ce fut la tension douloureuse de son bas-ventre qui le réveilla en pleine nuit. La bière avait envie de le fuir. Il était en travers de la couche, la nuque appuyée sur le mur, les fesses et les jambes affalées sur le sol. Il ne se souvenait pas de ce qui avait hanté ses rêves mais, visiblement, il avait du se défendre. Il alla pisser dans le lavabo et se déshabilla avant de se laver sommairement.

Il ne pouvait plus reculer. Il attrapa un paquet de café, un verre et du sucre et, après avoir récuré et mis en route la cafetière, il se réinstalla devant le cahier vert qu'il n'avait pas refermé.

****


- "Johnny est parti

Il m'a vraiment pourri la vie

Il est enfin parti

Je m'emmerde."

****



- "Nous discutons longuement, Johnny et moi. Il s'appelle Jean mais on l'appelle John. Une coquetterie d'un jour où il se sentait flou. Depuis, il est resté flou. John n'aime pas ses parents. John n'aime pas son frère. John n'aime pas l'école. Il n'aime pas les hommes, il n'aime personne. Chouette petit gosse. Complètement antipathique. Je lui refile un peu de blé. On se promet de se revoir. Deux cents sacs qu'il compte et accepte sans un mot. Il se jure de bien les planquer. Il va peut-être soudoyer une fille qu'il lorgne depuis des mois et lui glisser deux doigts. Il se lève et s'éloigne. Je parie qu'il va se planter, déséquilibré par ce trop plein de fric. A vingt mètres, il glisse et tombe sur le cul. Il se retourne, sourit et disparaît."

****


- "Où es-tu, Johnny ?

Putain de gueule de bois."

****


- "Je reste longtemps, ventouse sur la pierre. Un puissant effort me décolle et je repars. Aucune idée de l'endroit où je me trouve. Des petits points volent devant mes yeux. J'ai peur. Une attaque ? La folie qui s'installe ? Je ferme les paupières et le monde se retrouve à l'endroit. Précaire mais réel. Je suis arrivé au bout de la ville. Devant moi, une montagne, une colline, boisée, sans une habitation, un être vivant ou un souffle qui anime le paysage. Un désert. La rue s'arrête nette sur cet amas de verdure inerte. Quelle est cette ville dont on ne peut sortir sans s'engager dans l'inconnu ? J'ai la migraine. Je suis un lâche. Je rentre chez moi. Je ne peux pas quitter la ville. J'en fais partie. Je recule et je me noie dans le béton. Cela fait des heures que je marche. Mal, très mal aux jambes. Elles tremblent. Trop d'inactivité les a rouillées. Je grince des genoux, des hanches, du dos. Des dents ! Putain que je suis fatigué. J'ai regagné le centre-ville. Beaucoup trop de monde. Beaucoup trop de bruit. J'attends une grosse déflagration qui ne vient pas.

Je m'introduis dans une maison. Je m'assois sur les marches d'un escalier. L'escalier est laid. Du velours rouge sur les marches, des dorures sur les murs, des moulures au plafond, une rampe torsadée et des fresques représentant des naïades, des anges obscènes et des dieux impubères mais triomphants. Un vrai décor de bordel. Ils sont heureux ceux qui vivent là. Ils montent. Ils descendent. Ils me labourent parfois sans y prendre garde. Ils s'interrogent sur l'opportunité d'appeler la police pour me déloger mais ils n'osent pas. Ils n'osent jamais. Je ne vaux pas un coup de fil. Je ne suis qu'une souillure sur leur passage. L'homme s'est assis à côté de moi. Ils le traversent. Il me couve d'un œil bienveillant. Nous sommes sur le seuil d'un bordel, alors où sont les filles. Il me manque les filles. Il me manque une fille."

****



- "Je suis encore reparti. L'image du bordel me hante. Je n'en ai jamais visité mais je me les imagine décorés comme cet escalier avec une grosse femme en haut des marches qui appâte le client de ses seins énormes et ballottants. Une maquerelle repoussante et tentatrice.

La nuit est tombée. Le tumulte s'est apaisé. C'est quand la ville devient passionnante que la population la délaisse. Elle part vers la télé, ce monstre scintillant qui la dissout. Ils craignent ceux qui grandissent et se révèlent la nuit. Ce soir, je suis de ceux-là.

J'arrive au port. Les bars sont pleins. Les putes sont pleines. Un énorme bateau de guerre est ancré au large. Il est hideux. Il doit être très lourd. Trop lourd. Il devrait couler une bonne fois pour me dépolluer l'horizon. Il faudrait laisser les marins dedans. C'est biodégradable, les marins.

Heureusement qu'il y a d'autres petits navires, des qui travaillent et des qui ne bougent jamais. Et sous tout cela, il y a la mer, bien grasse, semée de merdes molles et inodores. L'eau bat sur le quai à mes pieds. Elle remonte de quelques centimètres puis redescend lentement. C'est vrai que c'est écœurant, la mer. Je sens la nausée me prendre. Il faut que j'arrête de fixer ce clapotis infect sinon je vais gerber.
Ca y est ! C'est fait. Je me demande ce que j'ai bien pu vomir. Rien avalé depuis trois jours. Il y en a pourtant. J'ai dû dégueuler des années cumulées. Je me sens un creux à l'estomac. Normal. Finis les bateaux. Plus envie de regarder la mer. Jamais eu envie de regarder la mer !

Je me dirige vers les rues louches. Elles ressemblent beaucoup aux rues pas louches mais elles sont éclairées et l'animation y règne. J'observe. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens bien. Une grosse pouffiasse me fait de l'œil. Je lui tire la langue. Elle prend ça pour une invite. Elle s'accroche à moi et je lui jette mon regard d'oiseau. Elle m'insulte et s'éloigne.

Je lorgne les filles en leur collant mes yeux sous le nez. Je les effraie, je crois. Elles doivent me prendre pour l'éventreur. Ça doit pas être désagréable d'ouvrir un ventre. Faudra que je demande."

****


- "Dans un coin sombre, j'avise un minois. Curieux minois. Une pute qui se cache. Je m'approche. Elle se rencogne un peu plus. Curieuse souris qui fuit le client. Je suis tout près d'elle. Elle est minuscule. Je lui prends les épaules. Elle me toise. Je la pousse vers l'étage. Elle est belle. Elle monte devant moi et, comme tout vulgaire micheton, ma main s'envole vers son cul. Un réflexe. Je parviens à me contrôler. Je me bloque à mi-geste. Je ne veux pas passer pour ce que je suis. Je la regarde onduler. Nous n'avons pas échangé un mot. Elle me conduit au sacrifice. Elle se conduit au sacrifice.

Je sens qu'elle n'est pas habituée, qu'elle débute. Elle est toute mince, avec à peine de rondeurs. Je me sens enfler derrière cette enfant. Elle pousse une porte que quiconque pouvait franchir. La pièce est moins sordide que prévue. Un lit propre avec des draps tirés, des murs tapissés de petites fleurs roses, des rideaux aux fenêtres, quelques meubles simples mais en bon état. La fille s'assoit sur le lit sans me regarder. Je reste debout sans bouger. Elle retire ses chaussures et commence à se dévêtir. Elle est parée pour le boulot. Une combinaison en jean à pressions. Elle tire sur le col et ses seins jaillissent, blancs avec d'énormes aréoles mauves. Ils pendent légèrement. Ils finiront par s'affaisser, victimes du métier.

Elle est entièrement nue. Sa toison est réduite au minimum, dévoilant la naissance de son sexe brun aux lèvres soudées. Cette toute petite moustache accentue son caractère juvénile. La scène ne se déroule pas comme je l'aurais aimé. J'espérais des mots, peut-être des pleurs. Quelque chose d'humain.

Il y a trop longtemps que je n'ai pas vu une fille nue. C'est beau et attendrissant. Elle s'approche et me tire sur le lit. Elle me palpe et me dépouille puis plie mes frusques comme une petite ménagère attentive. Elle se penche en avant dévoilant ses orifices roses. Mon érection est douloureuse. Je suis tétanisé, pris de panique. Elle me caresse et je jouis dans ses doigts. Elle ne rit pas, ne fait pas mine d'abréger et m'allonge. Elle m'avale soudainement et je jouis. Elle me chevauche et je jouis. Elle s'empale et je jouis. Des mois d'abstinence qui s'expulsent dans cette fille. Elle ne s'émeut que très peu. Elle est infirmière, pas camarade de jeu. Elle se couche enfin près de moi, contre moi. Elle est chaude. Je me sens somnoler et, avant de sombrer, je lui demande son nom. Je perçois un murmure que je ne comprends pas.

Je me réveille et je suis seul. Elle ne m'a pas mis à la porte. Elle est simplement partie. Je m'étire. Je suis encore gluant. J'attends son retour. Le temps passe. Elle ne reviendra pas. Je me rhabille, tâte mes vêtements et vérifie que les trente mille francs que je trimbale sont toujours là. Ils ont changé de poche. Elle s'est servie. Elle n'a pris que quelques billets, le prix de son labeur. Une jeune fille honnête.

Je descends les marches pensivement. En bas, l'immeuble me tombe sur la tête. Quatre types surgissent et me démontent méticuleusement le portrait. Ça pleut de tous les côtés. Des coups de poings, de têtes, de pieds. Je n'ai pas le temps d'esquiver. Je suis à terre presque évanoui. Les coups de pieds continuent de me briser les côtes tandis que des doigts me fouillent et me dévalisent. Un dernier shoot à la tempe et je perds connaissance.

Résurrection pénible. Je ne suis qu'une gigantesque douleur. Je ne tente même pas de me relever. Je rampe vers la sortie. Il s'est remis à flotter. Je patauge tant bien que mal. Mon thorax est bloqué et je respire par à-coup. J'ai des troubles visuels. Des mouches bleues volent devant mes yeux. Elles vont peut-être pondre dans ma charogne.

Je dois avoir un genou démis. Je ne peux utiliser que mes bras pour glisser sur la chaussée. Il n'y a personne, personne pour me venir en aide. Je me traîne. Je dois ressembler à un crocodile évadé d'une bouche d'égout. Je tourne au hasard espérant être dans la direction de mon logis. La ville est différente le nez à ras de terre. J'ai mal. Je perds courage. Je ne vais pas tarder à me laisser mourir.

Ai-je été trahi par la fille ? Je ne peux pas y croire. Elle avait tout loisir de me détrousser et elle ne l'a pas fait. Ce sont les aléas de la nuit. Quatre brutes contre un pigeon. Ils ont du avoir une vraie surprise en découvrant la petite fortune que je trimbalais. S'ils savaient...
Tout en avançant centimètre par centimètre, j'évoque la belle petite pute si experte et si douce. Elle valait bien une rossée. Elle vaut bien que j'arrive jusque chez moi.

Je suis devant chez moi. Je reconnais le porche. Plus qu'un petit effort.

****


Quatre jours pour me remettre. Je suis encore très mal en point mais je peux quitter ma couche. Je boite bas. Mon genou est sans doute foutu. Je ne cesse de penser à la fille. Lucien dort profondément.

****


Je suis retourné au port. Je l'ai cherchée. J'ai fait tous les bars mal famés. J'ai retrouvé la chambre. Elle était close. J'ai attendu sans espoir. J'ai repris mon errance, dévisagé les filles, lorgné dans des bouges, bu dans des boites, assisté à des spectacles douteux et je suis rentré saoul à l'aube. Lucien dormait toujours.

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Je ne mange plus. Je ne me lave plus. Je ne me ressemble plus. J'ai croisé le gamin et il ne m'a pas reconnu. Je passe mes nuits à boire et à divaguer, mes journées à vomir et à pleurer.

Lucien dort.

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J'ai interrogé les habitués du port. Ils me reconnaissent à présent mais aucun ne peut me renseigner sur la jeune fille dont je n'ai pas su retenir le prénom. J'ai constamment peur de buter sur mes agresseurs. Je pue. J'ai une mine de contagieux.
Je commence à me demander si je n'ai pas rêvé. Seul mon genou énorme me confirme qu'il s'est bien passé quelque chose. Lucien aussi.

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Pourquoi suis-je sorti ? Je suis très malade !

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Hier Lucien a craqué. Il m'a fait une peur terrible. Je ne peux plus continuer. Ce soir, je retourne au port et coûte que coûte, je la verrais. Je ne rentrerais pas sans l'avoir trouvée. Cette fille m'obsède. Il faut la sauver et redémarrer une vie, une construction qui en vaille la peine. Il faut nous sauver."

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Antoine fixa le cahier et se reversa du café. Il était pantois. Rien n'était crédible et pourtant Antoine sentait l'angoisse lui chatouiller la gorge.

A moins qu'il ne s'agisse pas de Jérôme, que celui-ci soit tombé sur cette confession et se soit trouvé embarqué dans des ramifications trop lourdes pour lui. Mais c'était bien son écriture ! Ou alors, il s'était passé quelque chose dans sa vie qui était resté secret et qui avait une telle importance, qu'en partant, il avait senti la nécessité de s'en débarrasser.

Antoine avait beau chercher, il ne voyait pas de périodes suffisamment longues, où il aurait été sans nouvelle de Jérôme, pour que celui-ci ait pu lui cacher un pan de sa vie. Pourtant, en y réfléchissant bien, il y en avait. Peut-être pas sans nouvelle du tout, mais avec des liens plus lâches, des coups de fil épisodiques.

Antoine ne s'y retrouvait pas. Il n'était pas possible que Jérôme ne l'aie sollicité avec cette insistance que pour lui faire lire ce cahier incompréhensible. "

Pas de conclusion. Pas de conséquences !" Leitmotiv infernal.

Jérôme avait peut-être décidé de le rendre dément, de se venger de... voilà bien le problème. De quoi !

Il alla manger consciencieusement et avala trois bières. Il s'endormit presque aussitôt. Il ne rêva pas, pour la première fois depuis le début de cette histoire de fou.

Il ouvrit les yeux quelques heures plus tard, la queue raide, heureux d'un si bon présage.

Il passa dans la bibliothèque. Elle lui fit l'impression d'un temple. Il prit le premier volume, en haut, juste à droite de la porte. C'était le divin marquis. Il alla s'installer dans la cuisine sur le lit de camp.

Il lut l'ouvrage d'une traite, captivé par le récit sulfureux, ironique et dévastateur. Il sourit aux déboires de Justine et se réjouit franchement au foudroiement divin, anéantissant l'ingénue devant les yeux ébahis de l'opulente salope. Sacré Donatien !

Il referma le livre et se demanda si le même sort ne lui était pas réservé. Il avait presque oublié la raison de sa présence. Il s'ouvrit une boîte de cassoulet. Il n'avait plus la notion du temps et ne savait pas, dans cette pièce close, si c'était le jour ou la nuit. Il jeta un coup d'œil à sa montre. Deux heures.

Il se rendit dans la chambre à l'armoire. Il y régnait une lueur grisâtre qui devait signifier un après-midi maussade. Pourtant la chaleur était toujours éprouvante.

Il fut pris d'une impulsion irrésistible. Il arracha sa montre, retourna dans la cuisine et la brisa en la projetant contre le lavabo. Lui qui était toujours d'une ponctualité presque anormale, fut pris de panique en voyant la chose démantibulée. Il se pencha et aperçut son reflet déformé dans un des robinets chromés. Sa barbe avait poussé et il ne se reconnut pas. Il recula vivement. Il perdait son identité. Sa disparition avait dû être signalée et la police devait être à sa recherche. Il n'avait laissé aucun indice sur sa destination et Martine avait eu tout le loisir de s'inquiéter. Seule sa voiture pouvait le trahir et il n'avait aucune envie d'être retrouvé pour l'instant. Il avait encore à réfléchir.
Il sortit et dévala l'escalier. Sa voiture avait disparu. Vol ou fourrière. Il espérait que c'était un vol. Il remonta les marches quatre à quatre, surpris d'avoir eu le cran de s'être exposé à l'extérieur.

Antoine se coucha et dormit longtemps, n'émergeant que pour dévorer ses conserves et se rendormant aussitôt. Il se forçait à garder les yeux clos et sombrait dans un univers chaotique, qui ne le reposait pas. Il resta ainsi couché plus de vingt-quatre heures puis lorsque le sommeil le déserta, il retourna dans la pièce où le cahier attendait ouvert sur la table. Il le feuilleta avec dégoût, hésitant même à le détruire. A la suite des écrits de Jérôme, il n'y avait que des griffonnages, d'absurdes petits dessins, des pages blanches auxquelles faisaient suite de nouvelles arabesques incohérentes. Parfois un mot désincarné. Aucun sens. Antoine envoya valser le cahier vert. Il se mit à tourner dans la salle, s'arrêtant parfois devant la fenêtre, scrutant la nuit.

Il se rendit dans la chambre vide et s'allongea sur le lit. Il ne lui était pas jusqu'ici venu à l'idée d'utiliser cette pièce. Le lit l'avala. Un énorme creux se forma sous son dos. Le sommier menaçait de s'effondrer. Antoine renonça à s'en extirper. Il émergeait à peine. Il croisa ses mains sur son ventre et s'efforça de ne plus penser. Il se mit à rêvasser. Il songea à ses patients sans doute désorientés par son absence. Il s'était promis d'assister jusqu'au bout un malade atteint d'une rare saleté dégénérative du système nerveux. Le pauvre homme devait être mort à présent et Antoine restait indifférent. Il frémit à la pensée de ce qu'il était devenu. Un homme en cage, cerné de murs qu'il ne tenait qu'à lui d'abattre. Plus rien ne le retenait dans cette maison. Il avait lu le cahier, il avait vu le repaire de Jérôme et il n'avait pas compris leurs significations. Et pourtant, il ne pouvait pas partir. Il n'avait pas de réelles attaches. Plus de femme, pas d'enfant. Une carcasse vide. Une putain de vie creuse. Des larmes coulèrent sur ses joues. Il n'arrivait pas à accumuler suffisamment de colère pour rejeter l'immense cafard qui l'envahissait.

Il avait grand besoin d'une bière pour compenser ses fuites ophtalmiques. Il remonta ses genoux contre son visage et les lança vers l'avant pour effectuer un rétablissement. Le craquement fut sec et bref et Antoine se retrouva le cul par terre au centre de deux demi lits. Le matelas montait de chaque côté à quarante-cinq degrés. Il ne put retenir un rire hystérique qui lui glaça le dos. Il perdait la boule.

Il avait soif. Très soif. Une soif d'ivrogne. Une soif sans soif. Il lui fallait une bière, vingt bières ou n'importe quoi qui gonfle son estomac et puisse l'assommer une bonne fois. Il se redressa et se prit les pieds dans une couverture. Il s'étala sur le tapis, le nez éclaté. Les larmes qui jaillirent n'étaient plus de désespoir. Il se palpa la face et regarda sa main rouge et poisseuse. Il s'essuya et se ré essuya jusqu'à n'avoir plus que des traces sur son avant-bras. Il s'enfouit le visage dans le tapis, lamentable. Il avait toujours cette foutue envie de boire. Il tourna la tête sur la droite et aperçut de la lumière. Une toute petite lueur scintillante. Sous l'armoire ! Juste à ras du fond de celle-ci. Une horreur de lumière qui relançait sa curiosité. Il se figea. Foutre le camp ou déplacer le meuble et... trouver la lumière.

Il se leva péniblement, s'essuya une dernière fois et alla appuyer son épaule contre le flanc de l'armoire. Il força tant qu'il put mais n'obtint qu'un balancement inquiétant. Il sortit toutes les vieilles frusques et s'aperçut que les planches disjointes du fond laissaient également filtrer un jour. Il frappa de ses poings qui furent vite inutilisables et acheva sa démolition à coups de pied. Son amour des vieux meubles avait disparu. Il dégagea un trou de cinquante centimètres de côté. A travers le mur. L'armoire n'était là que pour masquer ce passage, qui devait déboucher sur l'appartement voisin. Antoine se contorsionna pour passer de l'autre côté et se retrouva dans une chambre à coucher élégamment meublée. Il remarqua aussitôt le lit sur lequel une énorme bosse faisait saillie. Il eut l'intuition de ce qu'il allait découvrir. Il saisit un coin de drap qui dépassait. Il le souleva doucement et fut pris de vertige lorsque le premier os apparut. Il rabattit complètement le tissu et se retrouva devant une masse d'ossements. Il s'agissait de trois squelettes en parfait état, entrelacés en une incroyable composition. Rien ne manquait et bien qu'aucune attache ne fut visible, tout était à sa place. On aurait dit des squelettes de cours d'anatomie méticuleusement reconstitués. Il fit le tour du lit et s'agenouilla. Il n'y avait aucune fracture mais sur les ossements, on voyait des traces de raclures. Ces morts avaient été dépecés, vidés, nettoyés et installés avec une précision de professionnel. De la folie ! La boite crânienne avait été découpée puis recollée. Antoine savait qui se trouvait devant lui. Il y avait un homme, sans doute le vagabond, peut-être Lucien, un corps plus petit probablement féminin et celui d'un enfant. Les deux adultes semblaient étreindre le petit. Il se releva. Il tremblait. Depuis combien de temps ces trois-là étaient-ils ainsi ?

Jérôme était cinglé, taré, abominable !

Antoine faillit défaillir mais parvint à se contrôler. Il passa dans les pièces voisines qui étaient disposées comme dans l'appartement d'à côté. Deux pièces étaient totalement vides, la quatrième contenait une table centrale et quatre chaises soigneusement rangées. Sur la table, se trouvait une grosse mallette. Elle était très lourde. Il la secoua mais rien ne bougea. Il souleva le couvercle et découvrit le trésor de Jérôme. Un très gros trésor. Il s'effondra.

Lorsqu'il reprit connaissance, il s'aperçut que ses membres ne répondaient plus. Sa nuque avait heurté le dossier d'une chaise. Il avait renversé la malle dont le contenu s'était répandu. Il gisait au milieu des billets éparpillés. Le plafond se mit à tourner de plus en plus vite et il vomit un long jet de bile. Il tenta de remuer un doigt qui resta obstinément inerte. Rupture des cervicales. Tétraplégique. Aucun espoir.

Jérôme venait de commettre son ultime meurtre. Antoine allait s'éteindre puis pourrir et un jour, peut-être lors de la démolition, on retrouverait son cadavre et celui des trois autres sans aucun espoir d'identification et sans que jamais le rôle de Jérôme ne soit suspecté.

Antoine ferma les yeux et cessa de respirer.

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l'auteur? Jean-Louis Larose -
 
colin08@infonie.fr