| Je m'étais achevé au bourbon. Mais bien. Sans retenue. C'était le soir où le grand Jacques s'était fait élire et ça, j'avais pas supporté. Devant ma télé, en signe de deuil, j'avais rempli le premier verre et puis, pour oublier, j'avais descendu la bouteille et la moitié d'une autre. Pour l'oubli, ça avait marché. Au matin, je ne me rappelais même plus de son nom. Du mien non plus. Je m'étais retrouvé vautré sur la table, les bouteilles en l'air, la télé grésillante. J'étais tombé sur la télécommande et j'avais sélectionné le cinquante-deux. Par chance, rien n'était programmé sur cette chaîne. J'avais mal, très mal. Mais pas moyen de localiser l'origine. C'était global. Je n'avais pas gerbé, ce qui était méritoire mais le saucisson du soir recherchait sa peau. Je m'arrachais de la chaise et un étourdissement suspect me recolla le cul. Ca n'allait pas fort. Je devais avoir trois grammes à pisser avant de retrouver mon équilibre. Mon équilibre? Rire dents serrées pour éviter la gerbe. Belle lurette que mon équilibre partait en couille. J'étais très fatigué. J'appuyai sur un bouton et le visage réjoui de notre Jacques m'atteignit en pleine gueule. Cette fois, c'était inévitable. Le saucisson alla se coller sur le poste. Suivit une quantité de liquide qui me brûla l'oesophage et me garantit un fond d'ulcère. Je l'aimais pas cet homme-là. Il m'avait viré de la capitale! J'avais démarré ma vie dans le quatorzième et, faute de pouvoir assurer un loyer de nabab, j'avais atterri dans une banlieue pourrie, survolée de Boeing qui ne rêvaient que de s'écraser sur ma tronche. En attendant, ils me vibraient les tympans et je n'avais pas envie de crever avec une otite. Le Jacques, c'était le roi de la moto-crotte et du loyer exponentiel. Un type qui allait laisser un nom presque autant que son prédécesseur. Quatre lignes en bas de page s'il ne finissait pas pendu ou fusillé. Je n'aimais pas beaucoup celui d'avant mais, au moins, je ne m'étais pas soûlé à mort lorsqu'il était arrivé. Tandis que là, je m'étais raté de justesse. J'avais voté pour l'autre. Lionel, le frisé bien-pensant. Il aurait eu le bon goût de vaseliner avant l'enculade. Quatorze ans de vaseline, on s'habitue. Le nouveau, ça allait être à sec! J'appuyai sur le bouton rouge qui m'assurait un écran noir et je tentai d'atteindre la cafetière. Je tremblais, ce qui montrait que j'étais en train d'éliminer. N'empêche que je renversais peu. Je contrôlais. Il faisait encore nuit mais, peu à peu, l'ampoule devenait superflue. Le café m'explosa l'estomac. J'allais encore aller au refile. Je me tendis, serrai les poings et finis par amorcer un semblant de digestion. Je me jurai d'arrêter de boire. C'était la quatre cent soixantième fois, mais ce coup-ci, ça allait marcher. Il fallait que j'aille bosser. Je venais de m'en souvenir. Je gagnais bien ma vie même si mon salaire ne me permettait plus de résider dans Paris intra-muros. J'étais courtier en assurances et depuis que j'avais sauté Hélène, la patronne, je montais en grade. L'histoire s'était passée deux ans auparavant. Je n'étais pas chaud mais elle avait insisté. C'était une femme épaisse, fardée pute, rouge à lèvres débordant. Tout ce que je déteste. Moins bandante qu'une pro. Moins intéressante aussi. Pas l'excuse de la misère, de la mère violente ou violée ou du pur plaisir pervers. Non, juste une rombière qui a peur de ne plus plaire alors qu'elle n'a jamais plu et qui, forte de son autorité présumée, cherche à se payer un petit jeune, beau, viril. Moi! Ca avait été calamiteux. J'avais été minable, l'investissant quatre ou cinq fois avant de me répandre en songeant au dernier porno et elle avait été stoppée nette dans ses vagissements feints. C'était risible, et j'avais ri. Elle n'avait pas ri mais, depuis, elle m'augmentait régulièrement de peur que je ne lâche le morceau à son mari. Un brave homme, le mari. Un chauve écoeurant de respectabilité qui ne devait baiser que les jours fériés des mois en R. J'avais envie d'aller me coucher mais il fallait aller démarcher. Je me secouai et fouillai l'appartement à la recherche de la salle de bain. Je larguai mes fringues de la veille et m'assis sur la céramique glacée après avoir fait gicler la douche. L'eau me réintégra dans ma peau. Je pissai devant moi, brun-malsain. Un bon quart d'heure plus tard, j'étais presque humain. Je m'extirpai de la douche et revêtis mon costume de quelconque. Il me fallait passer au bureau avant d'aller emmerder les souscripteurs éventuels. Je redoutais le passage au bureau qui m'obligeait à voir Hélène. J'avais encore honte d'avoir sauté ce tas. J'étais décidément trop faible. Elle allait me couver de son regard abject, espérer des orgasmes flamboyants et blêmir devant mon rictus en me promettant des ponts d'or. J'avais déjà des nausées, ça n'allait pas s'arranger. Je m'approchai de la fenêtre pour deviner le temps du jour. Il allait faire froid. Le ciel était trop clair. Il était déjà tard. Je claquai la porte. Il faisait franchement froid. Je ne sais si c'était les restes d'alcool mais je tremblais de partout. Je m'installai au volant de ma vieille Datsun. Un truc impensable. Couleur rouille d'origine. Pratique. La rouille, la vraie, avait attaqué toute la bagnole. On pouvait passer la main à travers la tranche du capot avant. Il ne fallait pas qu'il pleuve trop longtemps sinon le circuit électrique se mettait en rideau. Toutes les gaines étaient poreuses. A part ça, ce tacot de treize ans roulait à la perfection. Il suffisait de faire le plein d'huile avec celui d'essence. Je démarrai. Elle puait, la salope, mais j'étais habitué. Je fis trois ou quatre feux avant l'accrochage. J'étais passé au vert, je tenais ma droite, ce qui, vu la tournure politique, me réconfortait, je roulais doucement et je m'étais fait emplâtrer vilain. La Jaguar bordeaux m'avait cueilli juste à l'avant et avait achevé ma bagnole en lui faisant faire un quart de tour. C'était une journée qui partait fort. J'espérais que je ne dépassais pas les 0,8g. Je m'extirpai de l'épave, un constat à la main et je m'approchai de la Jaguar dont personne n'était sorti. Je jetai un oeil à travers le pare-brise. Là, c'était la merde! Le type, un gros visqueux, visquait rouge sur la glace. Son nez s'était écrasé, sa bouche laissait sortir trois dents qui devaient être ses dernières mais, ce qui était bizarre, c'était le petit trou au milieu de son front. A mon avis, il tenait le rôle du mort. Et il le faisait bien. Un tas de badauds s'avançait. J'avais vraiment envie d'aller me coucher. A côté du mort, une morte. Derrière eux, trois morts. Je m'étais fait percuter par un corbillard collectif. En plus, ils étaient tous pleins de petits trous. Ca commençait à gueuler dans tous les sens. Je ne savais plus quoi faire. M'endormir sur la vitre? Me faisaient chier, ces cons, d'être venus crever sur ma bagnole. Il n'y avait plus qu'à attendre les flics. Je n'aime pas les flics, par principe, mais là je ne voyais pas comment y échapper. Je devais avoir une gueule d'assassin car je me fis ceinturer et fracasser le crâne sur le capot. Putain, un flic, merde, avant que le peuple n'exige et n'obtienne ma tête! Ils devaient tous être en train de nettoyer la Concorde. Un abominable, sous couvert d'anonymat, me balança un coup de je ne sais quoi dans les reins. Rideau! Je tournai de l'oeil. Lorsque je me réveillai, j'étais enfin entouré d'uniformes. Ils avaient lâché leur nouveau président qui lui, sur le coup de dix heures, devait ronfler comme un crétin. Le prolo allait se taper le boulot qui le ferait vivre, l'horrible! Je me relevai douloureusement et fus assailli de questions. Je racontai mon histoire simple d'accident stupide qui parut trop simple. J'échappai à l'hosto mais pas au commissariat. Je répétai trente fois l'accident et, dépourvu d'arme et de charisme comme j'étais, on me délivra après m'avoir rendu les dossiers qui se trouvaient dans la voiture. Ils gardaient la guimbarde et j'avais interdiction de quitter la ville. Je parvins à leur rire au nez mais ils me lâchèrent tout de même. Il était quinze heures passées et j'avais la moitié gauche du visage enflée et violette. Je pris le métro qui ne pétait pas encore tous les trois jours et parvins à regagner l'agence. Hélène faisait la gueule. J'avais à peine sept heures de retard. Lorsqu'elle vit ma tronche, elle porta sa main à sa bouche, façon série B années cinquante. Valait pas Marlène, Hélène. Martin me jeta un regard en biais. Agnès humecta ses yeux. J'allai directement à mon carnet de rendez-vous et téléphonai à ceux que j'avais ratés. Je me fis engueuler par la plupart malgré mes explications prises pour de mauvais alibis à des ébats douteux. Je remerciai. Je faisais un métier de larve. J'assumais. Il me restait une adresse où je pouvais encore raisonnablement me rendre. Il me fallait me changer les idées. C'était dans le quatorzième, près du parc Montsouris, pas loin de là où j'avais vécu, une de ces rues anachroniques faite de petites maisons individuelles où la circulation est presque impossible. Je sonnai, ou plutôt, je tirai une chaîne qui fit tinter quelque chose. Une presque petite fille vint m'ouvrir. Elle ne m'atteignait pas l'épaule. Ses yeux verts dévoraient un visage constellé de tâches de rousseur. Des cheveux blonds, coupés courts à la machette, encadraient ce visage adorable. Elle portait un pull qui estompait une poitrine qui, de toute façon, ne devait pas porter à conséquence. Deux mains dessus l'aurait rendu raisonnable. J'étais partant! La petite fit un pas en arrière qui me rappela ma gueule d'affreux. Je m'excusai d'un résumé édulcoré de mon accident. Son air méfiant me confirma que je devrais garder mes mains dans les poches. J'avais rendez-vous à dix-sept heures pour une police d'assurance-vie. La fille me conduisit dans une pièce triste, tapissée de fleurs roses sur grisaille jaunie. Deux fauteuils, quatre chaises, un guéridon d'une quelconque époque, un grand miroir piqué et, tout autour de la salle, au sol, des bouts de bois destinés à protéger les plinthes écaillées. Lorsque l'on me rendit ma liberté, une demi-heure plus tard, j'avais des sueurs et je révisais mon manuel de noeuds coulants. La petite m'accompagna vers une chambre. Elle entrouvrit la porte et s'éclipsa. Ca sentait l'horreur! Et c'était à peu près ça. Les deux orbites qui me fixaient avaient perdu leurs yeux ou, plutôt, ils étaient là mais tellement loin qu'il fallait se pencher pour les apercevoir. C'était une femme. A priori. Un concentré de cancer jaune-vert d'où manait déjà l'odeur sucrée du cadavre. Ne dépassaient des draps que la tête jivaresque et dix baguettes difformes qui avaient dû être des doigts. Les paumes avaient disparu. Elle n'avait plus de cheveux et le crâne lisse présentait des tâches grisâtres. Pas un souffle ne soulevait le drap et, pourtant, elle n'était pas morte. Si elle pensait que j'allais lui fourguer une assurance-vie, elle allait achever de s'énucléer. Je n'avais pas bougé de l'entrée. Une petite voix très faible mais claire m'enjoignit d'approcher et un doigt se détendit lentement vers une chaise qui jouxtait le lit. Je m'assis précautionneusement, de peur que le déplacement d'air ne la disloque définitivement. Mémère s'appelait Lucienne Massenaud et traînait depuis dix ans un cancer de la tripe qui s'était évadé dans tous les sens. Quelques années plus tôt, on lui avait injecté le vilain virus fin de siècle, ce qui faisait qu'elle ne savait pas trop de quoi elle crevait. Elle me résuma sa vie qui avait dû valoir le détour et m'avoua qu'à soixante-trois ans, elle n'en voulait pas à Dieu de la rappeler à lui. Soixante-trois ans! Elle n'avait plus d'âge. Je frissonnai. Elle s'essoufflait et voulait en venir rapidement au but de ma visite. Elle souhaitait, avant de s'éteindre, souscrire une assurance-vie-épargne-retraite pour sa nièce qui vivait avec elle depuis son enfance et adoucissait son agonie. Je songeai à la petite chose qui m'avait accueilli. La nièce allait hériter de tous ses biens mais elle n'avait pas vraiment confiance, elle souhaitait qu'elle capitalise. Elle avait mis à disposition un compte qui chaque mois alimenterait l'assurance. Son notaire était au courant et gérerait l'opération. Elle voulait que les premiers versements interviennent le plus tôt possible. Je tentai de lui expliquer qu'un capital bien placé rapporterait peut-être plus qu'une assurance-vie mais elle avait goupillé son affaire et ne désirait pas discuter. Je n'insistai pas. Après tout, je n'allais pas cracher sur une commission. Je lui fis remarquer qu'il fallait un ou plusieurs bénéficiaires en cas de décès inopiné de sa nice. Elle balaya l'objection et me demanda de lui remettre les documents qui me seraient retournés par la poste avec le premier versement. Je les lui laissais donc ainsi que ma carte et je pris congé. Elle m'assura que ma compagnie lui avait été agréable et que je serais toujours le bienvenu chez elle. Je lui souris espérant ainsi lui être d'un quelconque réconfort. Je ne rêvais que de m'enfuir et l'oublier. La nièce m'attendait derrière la porte et me reconduisit. Je tentai une ou deux plaisanteries fines qui tombèrent à plat. Une semaine plus tard, je m'enquis auprès d'Hélène du devenir du contrat. Il était bien arrivé et il était colossal. Il nous fit parler quelques jours puis je l'oubliai et poursuivis ma petite vie insignifiante mais placide. ¤¤¤¤ Trois mois avaient passé. J'avais été convoqué deux fois chez les flics qui n'arrivaient pas à se convaincre que je n'avais pas buté les cinq crétins qui m'avaient encadré. Dans Paris, ça pétait dans tous les coins. Le grand Jacques était revenu et les emmerdes avec lui. Il portait la poisse, ce mec. Il nous avait déjà fait le coup moins de dix ans avant, lorsqu'il était premier ministre. Maintenant qu'il était président, il allait faire pire! On ne savait même pas pourquoi des types posaient des bombes. Personne ne revendiquait. A mon avis, c'était purement et simplement la guigne que traînait le grand chef. Le grand catalyseur de toute la merde du monde. Il avait fait suivre son gri-gri avec lui, un genre radis noir crispé, mais les terroristes semblaient insensibles aux ondes du légume. Tout le monde crevait de trouille et, pour rassurer, on avait placardé une sale gueule de méchant sur tous les murs. Wanted! Grosse récompense aux délateurs. J'étais certain que ma voisine allait apporter sa contribution. Ca sentait le bon temps. Quelques Panzers, des bottes et les nostalgiques allaient s'éclater. Pour se venger, le Jacques faisait sauter Mururoa. Dix ans plus tôt, c'était la Canaquie. Fallait pas jouer avec les nerfs de Jacques, ça pouvait être dangereux! J'étais dans une phase de creux côté contrat. Je crois que j'en avais marre de ce boulot de con. Arnaquer les petites gens, c'est amusant un temps. Je traînais de plus en plus au lit et supportais de moins en moins la bobine d'Hélène, d'autant que, le temps passant, elle reprenait du poil de la bête. Je sentais qu'elle rêvait de me regrimper. Elle n'était pas rancunière! C'était décidé, j'allais démissionner. Je m'installai au volant de ma nouvelle voiture, une petite chiotte japonaise, nerveuse et pas chère. Au début, j'avais pris le métro mais Saint-Michel m'était apparu et m'avait convaincu d'abandonner ce truc aléatoire. Au fur et à mesure que je me rapprochais de l'agence, ma détermination faiblissait. J'étais nul en tout et si je lâchais ce boulot, j'en prenais pour vingt ans de chômage. J'allais pas faire ça à Jacques. Agnès et Martin semblaient absorbés dans une tâche urgentissime. Hélène tirait vraiment une drôle de gueule. A mon entrée, elle se leva d'un bond et je crus qu'elle allait me sauter dessus. Il n'y avait pas la moindre lueur lubrique dans son regard. Je l'ignorai mais elle partit dans une bordée d'insultes qui enrichissaient curieusement son vocabulaire. La rombière tournait virago. A travers les hurlements, je crus comprendre que Caroline Poinset était morte. J'en avais rien à foutre. C'était pas ma soeur. Il semblait bien pourtant que je devais être concerné. J'avais beau chercher, c'était pas ma mère non plus et la dernière Caroline que j'avais rencontrée devait toujours être en train de tapiner. Soudain, la colère m'envahit et je compris que j'avais là un alibi rêvé. Hélène continuait de se bousiller les cordes vocales. Je ne connaissais qu'une seule façon d'interrompre une crise de nerf et j'en avais une furieuse envie. Ma main partit de derrière mon dos en un demi-cercle et alla s'écraser sur sa grosse trombine. Martin se leva puis se rassit. Agnès tenta d'étouffer un fou rire. Un instant de vrai bonheur fit vite place à un sentiment de honte. Je n'avais tout de même pas le droit de défoncer le portrait de cette conne. Gentiment, j'allai la rassembler mais sans pousser l'abjection jusqu'à m'excuser. Je la déposai à son bureau, lui remis ses lunettes sur le nez et lui réclamai des explications. En bavant, elle me lâcha que la jeune fille au contrat mirobolant venait de casser sa pipe. Il me fallut trois secondes pour réaliser qu'il s'agissait de la petite fille constellée de tâches de son dont la tatie voulait la fortune. J'avais envie de refrapper Hélène. Je fonçai jusqu'au dossier. Le certificat de décès y était déjà joint. Morte de mort naturelle. J'examinai le questionnaire-santé. Rien n'avait été signalé et un certificat médical corroborait les réponses négatives. J'avais été un instant amoureux de cette gamine et mon regard devint flou. Il allait y avoir une autopsie et j'avais du mal à l'imaginer éviscérée. Je lorgnai sur le bénéficiaire du décès. C'était Lucienne Massenaud. La vieille salope allait toucher le pactole. Elle n'avait peut-être que le montant de trois mensualités devant elle et, à présent, elle allait être riche. La prime s'élevait à trente millions de francs. Trois petits milliards qui auraient su faire mon bonheur. Le monstre avait dû se grimer et je sentais qu'on allait la voir ressusciter. A moins d'une preuve de mort violente ou de tare cachée, c'était imparable. Il fallait que je retourne dans cette bicoque pour... je ne sais quoi faire mais il fallait que j'y aille! La porte n'était pas fermée à clé. Elle avait dû plier bagages. Je devais être le seul à l'avoir vu jouer la comédie. Elle pouvait fort bien mener sa vie ailleurs et attendre sagement l'arrivée du magot. On se poserait des questions sur les motivations d'une jeune fille de vingt-quatre ans (j'avais vérifié) à souscrire une assurance au profit d'une sexagénaire. On enquêterait. Ce serait long mais, sans faux pas, ça devait marcher. C'était très silencieux. Angoissant. La première fois, j'avais peu prêté attention au décor mais rien ne paraissait avoir changé. Je repérai la porte de la chambre mortuaire et je la poussai. Mes jambes refusèrent de me porter et je dus m'appuyer au chambranle. La vieille était toujours là! Toujours déliquescente, petite monstruosité claquante mais attentive à son souffle. Elle ne m'avait pas senti entrer et, pourtant, elle ne dormait pas. Ses paupières étaient relevées sur ses cavités insondables. Ca puait le charnier et la merde. Je repris peu à peu mes esprits et m'approchai de la couche. Elle me reconnut et me remercia de ma visite. J'étais désarmé. De mon ton le plus ferme, je lui dis que j'avais appris la mort de sa protégée. Elle se déclara désolée et attristée. J'avais l'impression qu'elle me présentait ses condoléances. La mort lui tenait compagnie. Celle des autres lui était indifférente. Je lui fis remarquer qu'il était pour le moins étonnant qu'elle bénéficie de l'assurance-vie et elle m'expliqua qu'elle et Caroline n'ayant plus de parents, la jeune fille avait proposé son nom, presque par jeu. Elle n'y avait pas vu d'objection, le but étant de constituer un capital retraite, toute autre éventualité étant improbable. Je n'étais pas convaincu mais l'état de cette femme ne me paraissait pas compatible avec une machination lucrative. Lucienne n'avait vraiment plus besoin d'argent. Un reste de soupçon m'incita à relever le drap. Je découvris un corps nu, froissé, d'un peu moins de vingt kilos. Elle était posée sur un bassin et me remercia d'avoir songé à évacuer ses déjections. Je ne pouvais pas me dérober. Je surmontai mon dégoût et attrapai l'ignoble engin. Il était rempli d'urine foncée avec un glaire sanguinolent surnageant. Je cherchai les chiottes et jetai la mixture. Je dégueulai tripes et boyaux pour masquer l'abomination. Je tirai la chasse plusieurs fois même lorsque l'eau fut redevenue claire, afin d'anéantir ces miasmes sans espoir de résurgence. J'étais en train de sombrer. Je savais que je déconnais mais j'insistais. C'était mon côté chiraquien. Je lavai la bassine et poussai la conscience jusqu'à chercher de l'eau de Javel pour la désinfecter. Je rinçai abondamment de peur que l'odeur de chlore n'indispose Lucienne. Je la pensais déjà Lucienne! J'ouvris une imposte pour purifier l'air et j'aspirai plusieurs fois à fond. Il ne me restait plus qu'à m'enfuir vers ma tanière. Je me retrouvai devant la porte de la chambre, le bassin à la main, vaguement tremblant. Lucienne s'était endormie. Je soulevai le drap et détournai les yeux de ce corps effroyable. Je déposai le bassin juste à côté d'elle et la bordai le plus doucement possible. Je m'assis précautionneusement sur le bord du lit qui craqua tant que j'eus peur de l'avoir achevé. Lucienne ne réagit pas. Elle ne devait réagir que de très loin, d'un battement raté de son coeur ou d'un spasme abdominal. Ses paupières étaient closes. Elle était encore plus épouvantable qu'éveillée, fétide, une chose orange bullant à ses lèvres avant de s'écouler sur son menton. Je l'essuyai de mon mouchoir avant de le jeter à l'autre bout de la pièce. Je n'arrivais pas à me détacher de ce spectacle. Imbécile voyeur. J'avais oublié l'assurance-vie. Je n'étais plus que le témoin de cette épave improbable, effrayante, se liquéfiant sous une enveloppe desséchée. Je craignais qu'elle implose et projette du visqueux en tous sens. Il faisait nuit. Je n'osais pas allumer la lumière et je ne parvenais pas à partir. Lucienne s'était mise à chuinter régulièrement. Ca me berçait. Je me réveillai sans idée d'où je me trouvais, écroulé en travers d'un lit, tout habillé. J'avais une migraine pulsatile. Quelque chose de dur me blessait la hanche. Je me retournai et vis Lucienne, orbites braquées, qui me fixait sans broncher. Je balbutiai des excuses et me relevai tout doucement. Je n'osai m'appesantir sur l'os qui m'avait meurtri, pourtant je vérifiai et je découvris la catastrophe. Le bassin était toujours à côté d'elle mais elle s'était évacuée durant la nuit. Je restai figé. Lucienne baignait dans la merde et le sang. Je ne pouvais pas la soulever pour changer la literie, je l'aurais brisée. Je partis en quête de serviettes, d'éponges, de serpillières et de tout ustensile susceptible de circonscrire le désastre. Je passai la matinée à nettoyer sans la faire bouger plus que le strictement nécessaire. Il restait une énorme auréole. Elle avait le cul sur du linge mouillé mais, au moins, elle était propre. Je n'avais pas pu échapper à la vision de l'énorme escarre qui déchiquetait sa fesse droite et le haut de sa cuisse. Des muscles à vif, parsemés de cavités noirâtres dont je n'osai estimer la profondeur. Elle devait souffrir de façon inimaginable mais elle ne geignait pas. Aucun médicament ne traînait autour d'elle. Elle subissait son calvaire dans une digne indignité. Elle levait parfois un doigt en signe de satisfaction ou d'indignation sans que je ne puisse faire la différence. Lucienne ne parlait que pour signifier, jamais pour se plaindre ou réclamer. Lorsque je l'eus assainie, je songeai de nouveau à partir. Je m'écroulai sur le siège, la contemplant hébété. Elle souriait. Du moins, ses commissures s'étaient retroussées. Je ne parvenais pas à l'abandonner. Je regardai autour de moi et avisai une bibliothèque. J'attrapai le premier livre qui me tomba sous la main et lui fis la lecture. C'était "Les souffrances du jeune Werther". Un ouvrage adapté. L'auteur était plus mort qu'elle. Ca rassurait! Au bout de quelques pages, Lucienne braqua un doigt qui appelait ma main. Je la lui tendis et elle me griffa doucement. Je me penchai et malgré un sombre dégoût lui embrassai le front. Quelques temps plus tard, je partis à la recherche de nourriture. Le réfrigérateur était plein. Je confectionnai des purées et de la compote. Moi qui avait horreur du mou. Si mon ex-femme m'avait vu, elle aurait joui sur le champs, ce qui malheureusement lui avait cruellement manqué. J'avalai des rillettes, un bout de rôti de porc et du cantal en priant pour ne pas tout rejeter au prochain débondage de Lucienne. J'étais à peine surpris de trouver tant d'abondance chez une impotente. Elle devait se faire livrer l'indispensable... et le reste. Je lui apportai ce que j'avais préparé et le lui fis ingurgiter. Elle rotait entre chaque prise mais cela coulait. J'étais heureux de la voir s'alimenter. Mais il fallait que je rentre. Il fallait absolument que je m'échappe. Le lendemain me retrouva sur le plancher. J'avais dû tomber de la chaise. Lucienne avait les yeux grand ouverts. Je crus qu'elle avait sauté le pas mais un tremblement de la pommette me détrompa. Elle avait encore chié sous elle mais cette fois-ci dans le bassin que j'avais installé. Ce fut presque sans préjugé que je vidai la chose. J'étais scotché à cette femme. Je savais que je ne l'abandonnerais pas avant sa fin. ¤¤¤¤ Cela fait huit mois que je vis chez Lucienne Massenaud. Je vais bien. Je m'occupe d'elle. Les flics sont venus une fois, alertés par Hélène, de ma disparition. Je les ai envoyé valser. Je suis adulte. Ma vie m'appartient. J'ai décidé de consacrer une partie de celle-ci à une mourante qui peut décider d'un jour à l'autre de quitter ce monde. Elle pense à sa disparition, à ce que je deviendrai après elle. Je suis touché de cette sollicitude. Je trouve Lucienne presque belle. Sa maigreur et la fièvre qui semble toujours la dévorer ne me font plus peur. Hier, j'ai dormi nu à ses côtés. C'était la première fois. Je l'ai caressée longuement pour lui procurer un sommeil paisible. J'ai placé ma cuisse à l'intérieur de sa plaie béante. Ma cuisse est brûlante et je suis épuisé mais j'ai l'impression que ses chairs ont remonté. Lucienne ne bouge toujours pas mais je sens que sa mort s'éloigne. Ce matin, un type est venu. Il m'a dit "Vous êtes le neveu?" C'est un code entre Lucienne et moi. "J'ai été convoqué par Madame Massenaud." Il traînait un attaché-case. Il était relativement jeune, sapé représentant, cravaté. Il me rappelait quelqu'un. Je l'ai conduit au chevet de Lucienne, et j'attends, anxieux, prêt à le reconduire dès qu'elle l'aura congédié. ::: l'auteur? Jean-Louis Larose - il anime sur Infonie le forum "Cadavres Exquis". colin08@infonie.fr |