Lorsque
le muret s’écroula, Jean le regarda faire sans réaction. Cela faisait trois ans qu’il attendait l’éboulement. Il avait vu les pierres se disjoindre progressivement et s’écarter les unes des autres après chaque averse un peu rude. Lorsque le vent soufflait en rafales, il voyait le mur frémir, vaciller mais tenir sur sa base. Dans le temps, il replaçait les pierres bien soigneusement, en les décalant juste ce qu’il fallait pour que la construction reste solide et agréable à l’oeil. Depuis les trois dernières années, il n’y touchait plus. Il se contentait de l’observer.
 
Le muret faisait toute la longueur du champ, devant la maison. Il devait faire dans les cent vingt cinq mètres de long et il barrait d’une ligne irrégulière l’ensemble de la propriété. Il oscillait entre soixante centimètres et un mètre de haut. Des fenêtres de l’étage, il ressemblait à un fantastique boa dont la digestion se serait étagée sur toute la longueur de son organisme. Depuis que Jean ne s’en occupait plus, le lierre s’était insidieusement glissé dans les interstices et ajoutait sa poussée aux ravages des intempéries. Des ronces le couvraient par endroits et le serpent était devenu vieux et malade. Mais il tenait.
 
Cette construction ne servait rigoureusement à rien. Elle avait été édifiée au cours du temps par l’empilement successif des roches arrachées à la terre. Les charrues de vingt générations y avaient travaillé. Le terrain était aride et le rocher affleurait souvent. Au mieux, il se trouvait à cinquante centimètres de la surface. Il fallait être d’un optimisme exagéré pour penser tirer quelque chose d’un sol aussi difficile. Pendant des siècles les blocs de pierre avaient été retirés et rangés et la terre semblait toujours en recracher.
 
Jean avait eu sa part de cet oeuvre pénible et il y avait toujours trouvé du plaisir jusqu’au jour où il avait décidé d’abandonner.
 
C’était lorsque Madeleine était tombée malade. Il y avait à peu près quatre ans. Elle était bâtie comme un tracteur et jamais Jean n’avait imaginé qu’elle put le laisser tomber. Cela faisait trente ans qu’ils étaient mariés et il n’y avait pas eu un jour sans une engueulade fracassante. Ils n’avaient pas eu d’enfant et ils en avaient été blessés tous les deux mais il ne leur était jamais venu à l’idée d’en faire le reproche à l’autre. Leurs coups de gueule étaient plutôt un rite, une sorte de jeu qui les soudait autant que le travail de la terre.
 
Madeleine avait cinquante trois ans lorsqu’elle avait commencé à se plaindre de nausées et d’une fatigue grandissante. Jean n’avait pas réalisé tout de suite et il l’avait vu jaunir et maigrir plusieurs mois avant de se décider à appeler un médecin. Depuis qu’ils partageaient leurs vies, ils n’en avaient jamais eu besoin. Le docteur Mazaud avait fait ce qu’il avait pu mais Madeleine avait une saloperie généralisée qui l’avait aspirée de l’intérieur. Elle pesait vingt huit kilos lorsqu’elle avait définitivement fermé les yeux.
 
Jean l’avait accompagnée jusqu’au bout, lui tenant la main des heures durant, finissant par s’endormir sur sa chaise et maigrissant avec elle. L’agonie avait duré neuf mois pendant lesquels Jean ne s’était préoccupé que de sa femme.
 
Lorsque le couvercle s’était refermé sur Madeleine et que la boîte avait été rangée près de celles de ses parents, il était rentré à la ferme et avait regardé l’exploitation coupée par le mur. Il avait laissé passer les labours. Les terres commençaient à prendre l’aspect de friches. Il avait haussé les épaules et avait décidé de ne plus s’en occuper. Il s’était crevé à cultiver ce champ pour deux fois rien et il n’avait personne à qui le léguer. Autant lui rendre sa liberté.
 
Pendant la maladie, le docteur Mazaud avait tenu à lui faire une prise de sang. A cinquante six ans, il lui semblait qu’il était temps. Jean s’était laissé faire et on lui avait trouvé du diabète. Le médecin lui avait laissé une ordonnance et il avait avalé les pilules pour accompagner Madeleine. Dès qu’elle était partie, il avait tout jeté et avait même fichu le médecin à la porte un jour qu’il venait prendre de ses nouvelles.
 
Depuis, Jean s’était mis au vélo. Il sillonnait les routes de campagne et avalait les kilomètres jusqu’au malaise. Il savait qu’il avait brûlé trop de sucre et il en absorbait jusqu’à ce que cela passe. Il était connu dans la région. On le voyait passer sur sa bécane, toujours à fond et les gens pensaient que le décès de sa femme lui avait fêlé le cerveau.
 
Le pédalage intensif était sa seule façon de justifier sa vie.
 
Il n’avait pas pleuré la mort de Madeleine mais il sentait la morsure de l’amputation dans sa chair. La nuit, il se soûlait pour pouvoir dormir et il s’était mis à faire des cauchemars.
 
Des huissiers étaient venus plusieurs fois le menacer. Il avait des dettes, des crédits en cours qu’il ne payait plus depuis longtemps. Il leur avait agité son fusil sous le nez et ils s’étaient enfuis comme des vautours chassés d’une charogne. Il savait que sa situation allait empirer. Ce serait bientôt les gendarmes.
 
Sa seule occupation en dehors du vélo était la contemplation du mur et la constatation de sa lente dégradation. Matin et soir, il le longeait sur ses deux berges et vérifiait qu’il était encore intact. Il avait décidé qu’il tiendrait autant que lui.
 
Ce matin, il s’était enfin écroulé. Jean l’avait vu tomber. Il était aux deux tiers de sa longueur, à un endroit où un gonflement conséquent s’était développé un an auparavant. Le temps était chaud et sec et il n’y avait pas un souffle de vent. Jean avait regardé l’enflure et de la poussière s’était écoulée lentement d’entre deux blocs serrés. Il avait perçu un couinement qui provenait du coeur du mur. Peut-être un animal? Et tout s’était effondré d’un coup, ouvrant une brèche dans le muret exténué.
 
Jean s’assit et sourit pour lui-même. On y était arrivé.
 
Il revint calmement sur ses pas puis se rendit dans la grange. De sous les ballots de paille moisis, il retira une vieille chemise à carreaux déchirée. Elle emballait un pistolet que son père avait rapporté de la guerre avec deux chargeurs et les revues pornographiques qui lui tenaient compagnie depuis la mort de Madeleine. Il déshabilla l’arme des chiffons graisseux qui la protégeaient depuis plus de cinquante ans et introduisit les balles dans le magasin.
 
Jean rentra dans la maison. Il se rasa et revêtit le seul costume qu’il possédait. Il s’allongea sur son lit, ferma les yeux et pointa le canon sur sa tempe.
 
Le vieux pistolet, soigneusement conservé, explosa et la main de Jean s’envola dans une arabesque rouge. Il rata sa sortie et mourut d’hémorragie cinquante minutes plus tard.
 
 
 
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l'auteur? Jean-Louis Larose - il anime sur Infonie le forum "Cadavres Exquis".
 
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