Il
regarda l'écran noirci par la multitude de petits caractères qu'il y avait déposée. Décidément, il n'avait plus rien à dire. Il avait vidé son sac.
 
 
Il y avait un temps infini qu'il avait débuté ce roman et il en avait assez.
 
 
On ne pouvait pas réellement parler d'un roman mais plutôt d'une série de courts récits, une succession de nouvelles, toutes indépendantes mais présentant néanmoins une unité. L'ensemble lui paraissait cohérent et il était certain que l'ouvrage allait faire un malheur. Un tel bouquin ne pouvait pas laisser indifférent.
 
 
Il corrigea deux ou trois expressions approximatives et, joyeusement, tapa le mot FIN.
 
 
Il tira les derniers feuillets sur l'imprimante.
 
 
Ouf! Il allait pouvoir souffler un peu. Il se leva et alla se servir un double... disons un triple... scotch dans lequel il fit tomber deux glaçons auxquels il ne laissa pas le temps de fondre avant de vider le verre. La glace ayant perdu sa fonction, il se resservit pour ne pas risquer de provoquer un traumatisme irréparable.
 
 
Il sourit à l'ordinateur qui l'avait si merveilleusement servi. Pour la première fois de sa vie, il se sentait un auteur accompli. Il avait enfin réussi à boucler quelque chose qui le satisfaisait. Bien sûr, il avait pas mal peiné sur la fin (la fin avait toujours été son point faible) mais cette fois, il n'était pas mécontent du chapitre qui clôturait son ouvrage. On lui reprocherait sans doute d'avoir fait un peu sinistre mais ce n'était pas très grave. Les vrais amateurs savent bien qu'une œuvre littéraire aboutie est plus souvent nourrie de malheurs que de bons sentiments.
 
 
Il n'était pas peu fier de sa partition qui faisait côtoyer le mot Génocide à consonance douce avec Cataclysme qui claquait comme une gifle ou Violence, mot suave s'il en est, avec Holocauste qui partait mou mais finissait sèchement. Ca sonnait à l'oreille. Il ne lui restait plus qu'à passer par les fourches caudines de Marie et de Stan.
 
 
Marie, sa femme, était sa première lectrice. Il ne pouvait pas écrire plus de dix pages sans se précipiter pour les lui soumettre et, même s'il ne tenait aucun compte de son avis, il se sentait blessé à mort si elle émettait l'ombre d'une critique. Marie avait compris cela depuis longtemps et trouvait toujours ce qu'il écrivait inégalable. Ils formaient un couple indestructible.
 
 
Restait Stan…
 
 
Stan était son voisin du dessous. Un type assez peu sympathique mais un critique littéraire hors pair. Il ne l'aimait pas beaucoup mais ils avaient fini par devenir presque intimes. Il avait besoin d'un regard impartial sur son œuvre et Stan n'était pas complaisant.
 
 
Cette fois ci, il n'était pas sûr de lui présenter la fin de son chef d'œuvre. Il n'avait aucune envie d'être obligé de s'y remettre sous le prétexte que Stan allait trouver à redire. Il ne se faisait aucune illusion, Stan trouvait toujours quelque chose à redire! De toute façon, s'il ne descendait pas, ce ne serait pas l'autre qui monterait.
 
 
Ils s'étaient souvent croisés dans l'escalier sans jamais se parler jusqu'au jour où il avait repéré sous le bras de son voisin des feuillets qui laissaient présager un manuscrit. Il n'avait pas pu s'empêcher d'engager la conversation et de glisser qu'il était lui-même auteur. Stan avait semblé intéressé mais sans exagération. Depuis, sans être amis, ils se voyaient de temps en temps, surtout lorsqu'il avait besoin d'un regard neuf sur sa création. Ces jours là, il descendait chez Stan et ils débattaient du bien fondé de telle ou telle locution ou bien ils remettaient en cause la pertinence même du récit.
 
 
Il se servit un troisième whisky et se dit qu'heureusement que Marie était sortie. Il commençait à avoir le cerveau confus mais pas suffisamment pour oublier son texte.
 
 
Il relut son ultime narration. Décidément, ça finissait mal! Il n'avait fait aucun cadeau à ses personnages. Il repensa à toutes les péripéties qu'il avait imaginées pour en arriver là et conclut qu'il n'y avait pas moyen de terminer sur un "happy end". Marie serait déçue, elle qui appréciait les romans à l'eau de rose, mais tant pis.
 
 
Il était fatigué et trop heureux d'en avoir terminé pour se remettre en question.
 
 
Il fallait encore qu'il fasse une sauvegarde. Pas risquer de perdre bêtement son travail. Un coup de foudre était si vite arrivé...
 
 
Il envoya le tout se recopier sur une disquette. Comme d'habitude, il trouva l'opération fastidieuse. Au bout d'un temps qui lui parut interminable, l'appareil lui réclama une seconde disquette qu'il introduisit sagement dans le lecteur puis une troisième et ainsi de suite. Il réalisa pour la première fois qu'il avait pondu un énorme pavé. Peut-être cela finirait-il par lasser son lectorat. Pourtant, il ne voyait pas ce qu'il aurait pu supprimer sans déséquilibrer l'ensemble. Toutes les étapes lui semblaient indispensables. Il se refusa à y penser, convaincu qu'il aurait été tenté d'étoffer encore le texte.
 
 
Néanmoins, il était tracassé. Peut-être devrait-il tout de même demander à Stan? Aussi désagréable soit-il, il avait toujours été de bon conseil.
 
 
Il se versa un nouveau verre. Ses idées étaient de moins en moins claires et il se dit que cette fois il était complètement soûl. Il s'entendit rire stupidement en songeant qu'il fêtait son édition par anticipation. Parce qu'il ne doutait pas un instant qu'il serait publié. On se souviendrait de son nom! Il resterait comme un de ces auteurs immortels dont on prononce le nom avec déférence et qui restent éternellement dans les mémoires.
 
 
Après quelques balbutiements littéraires, il venait en une seule fois de composer une œuvre!
 
 
Il s'esclaffa bruyamment et eut un hoquet qui faillit se transformer en catastrophe.
 
 
Il entendit Marie actionner la porte et perdit un peu de sa bonne humeur. Pour se donner du courage, il attaqua son quatrième verre ce qui, il le savait bien, n'était pas malin.
 
 
- Marie... ? Tu es rentrée ?
 
 
Il avait pris une profonde inspiration avant de se lancer et ses mots ne se bousculèrent pas trop.
 
 
- Oui. Mais tu n'es pas obligé de hurler comme ça! Tu vas réveiller le petit.
 
 
- Excuse-moi. Tu peux venir?
 
 
- Attend un peu, je suis trempée. Il faut que je me change.
 
 
Tient, il pleuvait... depuis le temps qu'il n'avait pas mis le nez dehors... mais cette fois, il allait pouvoir se rattraper, sortir avec Marie, s'occuper du petit... peut-être pas s'occuper du petit... ce môme était vraiment trop pénible. Un emmerdeur né! Il se mit à glousser doucement.
 
 
- Mais qu'est ce que tu as à rigoler comme ça ?
 
 
Marie était entrée dans son bureau.
 
 
- Rien, rien... juste, je pensais à un truc...
 
 
Elle capta son regard brillant et perçut son haleine inflammable.
 
 
- Mais tu as bu !
 
 
Il ravala son hilarité.
 
 
- Heu... c'est que j'ai terminé... alors... je me suis... permis un verre...
 
 
- Un verre! Ce n'est pas un verre, c'est la moitié d'une bouteille que tu as avalée! Tu avais juré de cesser de boire.
 
 
C'est vrai, ça, qu'il avait promis.
 
 
- Mais aujourd'hui, c'est particulier! Je te dis que je viens d'achever l'écriture de l'œuvre de ma vie! Et tu me reproches de fêter ça! Viens plutôt lire la fin, tu verras, je crois que c'est parfait.
 
 
Son élocution était redevenue limpide sous le coup de la colère que lui inspirait l'intransigeance de sa femme. Marie attrapa brusquement les derniers feuillets et, la mine pincée, elle entreprit la lecture de l'épilogue de son génial époux.
 
 
Il la laissa savourer la subtilité de son style sans l'interrompre et, dès qu'elle leva les yeux, il attendit son verdict avec gourmandise.
 
 
- Oui. C'est parfait.
 
 
- Quoi? Rien d'autre? Tu n'as rien d'autre à en dire?
 
 
Elle était toujours furieuse.
 
 
- Que veux-tu que j'en dise d'autre? C'est très bien. Nous en reparlerons lorsque tu seras à jeun.
 
 
Il se sentit blessé au plus profond de sa chair. L'alcool avait aiguisé sa lucidité et il avait cru percevoir un soupçon d'indifférence dans l'intonation de Marie. Pourquoi ce manque d'enthousiasme? Avait-elle décelé une incongruité, une maladresse?
 
 
Elle était sortie aussitôt après avoir lâché cette phrase qui le laissait désemparé. Il sentit une rage froide l'envahir. De toute façon, elle n'y connaissait rien. Elle méconnaissait son génie. Aucune importance, d'autres sauraient apprécier. On verrait bien si d'ici quelques temps son nom n'étincellerait pas au firmament. A ce moment là, elle viendrait vers lui, penaude, pleine d'humilité, l'encensant comme il le méritait.
 
 
L'espace d'un instant, il se dit qu'il devrait changer de femme mais il écarta immédiatement l'idée en raison des difficultés insurmontables qu'impliquait la réalisation de ce projet. Il avait déjà mis des siècles à convaincre Marie de partager sa couche et de s'accommoder de son caractère difficile et il ne se sentait pas de recommencer avec une autre. Et puis maintenant, il y avait le petit…
 
 
Il empoigna la bouteille de scotch et s'en octroya une rasade qu'il but au goulot. Le breuvage brûla son œsophage mais une chaleur bienfaisante l'envahit à nouveau.
 
 
Il lui restait à exécuter les manœuvres indispensables à la diffusion la plus large de son texte. Il avait la vision brouillée mais ses doigts parvinrent tout de même à effectuer mécaniquement les tâches nécessaires.
 
 
Il ouvrit le fichier Envoyer vers et, se laissant emporter par l'euphorie et la mégalomanie, il tapa Univers. Aussitôt, l'ordinateur se mit à ronronner doucement et, lorsqu'il s'interrompit, il afficha Document envoyé.
 
 
Cette fois, il n'y avait plus rien à faire. Son œuvre ne pourrait plus être corrigée ni rattrapée.
 
 
Il s'étira longuement et jeta un coup d'œil sur la bouteille. Il haussa les épaules et siffla d'un trait le fond de whisky qui subsistait.
 
 
Il se leva, trébucha et se retint de justesse au dossier de sa chaise. Il songea qu'il ferait bien de se reposer.
 
 
Alors, Dieu, complètement ivre, s'écroula comme un sac et s'endormit aussitôt.
 
 
La rumeur court qu'il dort encore…
 
 
 
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l'auteur? Jean-Louis Larose - il anime sur Infonie le forum "Cadavres Exquis".
 
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