Samuel
se regarda dans le miroir et découvrit avec dégoût sa triste gueule d'empeigne ravagée par les méfaits de l'adolescence. L'acné était vraiment une plaie qui lui dévastait l'existence. Un de ses potes lui avait dit que lorsqu'il aurait baisé une fois, tout disparaîtrait. Ouai… sauf qu'avec une tronche pareille, il allait devoir se la mettre sous le bras encore un sacré bout de temps. Il serra rageur un de ses bubons turgescents et la jouissance provoquée par l'explosion de la chose et sa projection sur la glace lui firent oublier la douleur aiguë qu'il venait de s'infliger.
Il allait attaquer le reste du désastre lorsque la voix stridente de sa mère l'assaillit.
-" Sami ! T'en as pour longtemps ? Il est onze heures et ils ne vont pas tarder à arriver!"
Ca, c'était l'horreur… Sa mère venait de lui rappeler qu'aujourd'hui on fêtait l'anniversaire de ses treize ans et qu'elle avait invité toute la famille.
Samuel abandonna ses velléités esthétiques et entreprit de se brosser les dents pour ne pas ajouter une haleine de loup à un visage de babouin. Il passa rapidement sous la douche histoire d'avoir l'air mouillé et enfila les fringues ringardes que sa mère lui avait ordonné de revêtir pour la circonstance. Décidément cet anniversaire lui sortait par tous les pores qu'il avait pourtant encrassés.
Il alla s'enfermer dans sa chambre et s'affala sur son lit pour rêvasser à l'aise. Il redoutait la venue des différents convives qui pour être ses parents n'en étaient pas moins de sinistres emmerdeurs, tous gonflés de suffisance et de vulgarité d'esprit. Il était sûr de se retrouver à côté de Rachel, sa cousine de deux ans son aînée qui allait le traiter comme un bébé en le toisant de ses trois centimètres d'excédent de taille au lieu d'essayer de le débarrasser de son acné juvénile en écartant les cuisses dans un endroit discret. De toute façon, Rachel était moche et il n'était pas sûr qu'il aurait pu bander pour elle... quoi que pour raison médicale il aurait sans doute pu faire un effort.
Samuel qui n'avait pas lu Gide aurait, tout comme lui, pu s'écrier " Famille, je vous hais! ".
Sa mère, cette rombière trop grosse, trop flasque, trop rien. Son père, ce con médiocre, riche comme un dentiste et creux comme un notaire. Incapable de rien assumer. Giscardien de la première heure, soixante-huitard en son temps, mitterrandiste convaincu, chiraquien débonnaire et chiraco-jospiniste au cas ou. Si Le Pen frôlait les vingt pour cent, dès le lendemain, il prendrait sa carte ! Une tache effroyable dans l'ascendance d'un môme de treize ans. Sa sœur, Astrid (où avaient-ils bien pu aller chercher un prénom pareil ?), jolie, trop, le sachant, finirait mariée à un quelconque Crésus qu'elle cocufierait pour le sport autant que pour l'hygiène. C'était ça ou la rue Saint-Denis. Pas conne pourtant... Samuel aurait bien aimé que sa sœur l'aime...
C'est en dressant ce bilan familial affligeant que Samuel s'endormit en concoctant une vengeance définitive et distrayante contre cette famille que décidément il n'avait pas choisie.
 
- " Samiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! "
Il sursauta, le cœur à l'agonie, lorsque le timbre effrayant de sa mère percuta ses tympans. Qu'est ce qui se passait ? Il y avait le feu ? Un mort ? Au moins un blessé grave ? Peut-être que son père venait de faire un infarctus... d'un coup tout lui revint. Pas de fausse joie, c'était la catastrophe ultime, le jour de son anniversaire !
- " Tu vieeeeens ? "
- " Oui m'man "
Sa voix de castra en fin de parcours atteignit sans doute les oreilles de sa mère puisque aucune autre stridence ne lui parvint. Il retourna à la salle de bain pour découvrir que son visage vérolé était à présent surmonté d'un champ de blé dévasté par un orage de grêle. Il tenta de régler le problème à coup de gel et ressembla d'un coup à un Valentino blond mitraillé aux myrtilles.
La vie n'avait vraiment aucun intérêt...
Il entreprit de descendre l'escalier qui menait au salon et de voir s'il y avait motif à s'intéresser à quelque chose. Il n'y avait pas.
 
Sa tante Catherine lui sauta sur le poil comme elle le faisait chaque fois. C'était la sœur de son père, une femme imposante, envahissante, volcanique et totalement incapable de s'intéresser à qui que ce soit ou de s'occuper de quoi que ce soit. Le type même de la greluche vaine qui abrutissait son entourage d'un verbiage aussi inutile qu'abondant. Une calamité de bonne femme qui avait trouvé le moyen d'engendrer Rachel au terme d'une grossesse apocalyptique et d'un accouchement désastreux qui était le point d'orgue de son existence. Sami connaissait par cœur tous les détails de son épisiotomie et des suites qui en avaient découlé. Il se demandait parfois s'il n'allait pas un jour de trop d'écœurement virer pédé ou impuissant.
- " Ah, mon petit Sami ! " Elle l'étouffa presque entre ses deux pis gras qu'il imaginait veinés de varices violettes. " Je ne devrais plus t'appeler mon petit... c'est fou ce que tu as grandi et tu es de plus en plus beau, dis donc ! Un vrai petit homme maintenant ! "
C'était chaque fois pareil. Sami se retint de lui décocher un coup de genou libérateur. Il entendit nettement le ricanement de Rachel et se promit de le lui faire ravaler.
Son père après deux whiskies absorbés à la sauvette décida que c'était l'heure de l'apéritif ce qui fit l'unanimité. Il servit copieusement les hommes et plus parcimonieusement les femmes qui toujours dans ces cas là, jouent les vierges effarouchées devant leurs verres de peur de passer pour des poivrotes. Sami connaissait la scène par cœur. Aucun mec ne refuserait une seconde tournée, toutes les femmes si. Cela n'excluait pas sa mère qui s'absenterait trois fois sous des prétextes culinaires variés, pour aller s'enfiler chaque fois un verre de vin en douce. Sa mère ne buvait jamais sauf quand elle commençait. Là, c'était l'engrenage mais elle assumait plutôt bien. Nous étions entre gens bien élevés et l'essentiel était que rien ne se vit.
Sami alla s'affaler sur le canapé et pria pour que personne ne vint le rejoindre. Il ne risquait pas grand chose, tout le monde l'ayant déjà oublié. C'était son anniversaire mais il n'était que le prétexte à bâfrer et picoler. Il le savait.
Il se mit à compter les convives. En dehors de lui de ses parents, de sa sœur de son oncle Paul, marié à sa tante Catherine et père de Rachel, il y avait Pascal, le frère de sa mère, trente huit ans, pédé comme un phoque, Moïse, un cousin éloigné qui ne ratait jamais une occasion de se rapprocher et de s'empiffrer, et la famille Sufski composée d'Annabelle, de Nathanaël (alors ça, un prénom pareil, ça lui trouait le cul à Sami !) et d'une vioque miséreuse dont il avait paumé le nom et dont il ne savait plus à qui elle appartenait et qui les suivait partout comme un clébard malheureux... ce devait être la grand-mère de l'un des deux...
Treize ! Ils étaient treize. Une Cène. Sami se demanda qui allait jouer Judas et qui allait en crever après un long calvaire. Si on la poussait un peu, Astrid ferait une Marie-Madeleine tout à fait acceptable... un début d'érection lui chatouilla l'entrejambe.
Sa mère le tira de ses divagations d'un retentissant :
- " A taaable ! "
Il se retrouva encadré par Rachel et l'oncle Pascal. Rachel le dépassait d'une demi-tête et l'ignorait cordialement. Ca faisait son affaire.
Le déjeuner partit mou. Sa mère, sa tante et Annabelle discutaient de trucs qui les faisaient glousser comme les dindes qu'elles étaient en passant par-dessus les mecs qui attaquèrent fort sur les cours de la bourse. Pascal se permit quelques jeux de mots vaseux sur le sujet qui l'amusèrent follement mais que les autres ne saisirent pas ou firent mine de ne pas saisir.
Sami plongea son nez dans l'avocat fourré de crevettes mélangées à des petits pois noyés de mayonnaise et se dit que pour fabriquer une telle gerbure et oser la servir à table, il fallait vraiment n'avoir aucun respect pour l'humanité. Il décida que c'était son anniversaire et qu'en conséquence il avait le droit de ne pas toucher à cette daube que tout le monde savait qu'il détestait. Il s'intéressa à son entourage. Rachel avalait la mixture avec cet air de veau extatique qui était chez elle une seconde nature, Pascal devenait cramoisi à force de rigoler de ses propres conneries. Son père et Paul étaient en plein remaniement ministériel, les bonnes femmes gloussaient toujours et Astrid faisait un sérieux rentre-dedans à Nathanaël, qu'elle avait rebaptisé Nathou et qui devait se demander s’il n'allait pas être pris sur le fait en soulevant la table sans les mains. Sami, curieux, fit tomber sa serviette pour pouvoir se pencher innocemment. C'était bien ce qu'il pensait. Astrid avait un pied qui crochetait le mollet de " Nathou " et sa main droite lui pétrissait la braguette d'importance. Ce malheureux connard n'avait pas l'air de trouver indécent sa différence d'âge d'au moins vingt ans avec sa voisine ni la proximité de sa femme, laquelle, il faut bien le dire avait plus l'air d'une pintade que de Madame Claude.
Mon dieu, se dit-il avant de réaliser qu'il n'était nul besoin d'impliquer un étranger, fut-il divin, dans de telles saloperies.
En fait, cela l'enchantait. Il sentait qu'avec un petit coup de pouce la fête pouvait tourner catastrophe et qu'il ne fallait qu'un rien pour que jamais plus on ne lui souhaita son anniversaire.
Le gigot se pointa avec les éternels flageolets que Sami ne pouvait pas encaisser. Décidément, sa mère devait lui en vouloir et lui faire payer une ânerie quelconque dont il n'avait plus le souvenir.
 
Il lorgnait son assiette avec désespoir lorsque imperceptiblement il sentit l'atmosphère se tendre. Les conversations avaient baissé d'un ton et il se demanda si c'était son air dégoûté devant la bouffe qui faisait cet effet. A l'évidence, ça n'avait rien à voir.
Tous les yeux étaient braqués sur l'oncle Pascal qui s'était redressé et fusillait du regard la tante Catherine qui écarquillait des yeux effarés.
" Triste salope ! " S'exclama Pascal hors de lui. " Incapable de sortir de son cul autre chose que cette horreur de môme débile et qui se permet des abjections de ce style ! ". Il désignait Rachel d'un index meurtrier et Sami sentit que c'était le moment de la ramener pour faire basculer l'affaire :
" T'as raison. " Siffla-t-il entre ses dents.
Sa mère et son père le regardèrent intensément et Astrid sortit prestement sa main de sous la table. Paul posa la main sur l'épaule de Pascal et tenta de l'apaiser.
" Calme-toi. Qu'est ce qui se passe ? Je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans des états pareils ? "
" Pourquoi ! ". Il rugissait à présent et n'avait plus rien d'efféminé. " Ta rombière à trois balles balance de l'ignoble et tu me demandes pourquoi je me mets dans cet état ? Mais t'es encore plus con que tu n'en as l'air ! Pourtant je croyais pas ça possible ! "
" Ca suffit ! ". Paul avait pris une voix de fausset pour cette tentative d'autorité.
Pascal arracha la main de son épaule et faillit envoyer valser son voisin. Sami se dit qu'il allait lui casser la gueule et que ça allait être marrant mais il se contenta de poursuivre. Rachel était secouée de sanglots et ça, c'était jouissif. La famille Sufski était pincée sauf la vieille qui bâfrait la bidoche et s'empiffrait de haricots, à croire qu'on ne la nourrissait que le week-end. Moïse ricanait bêtement. Astrid se demandait ce qu'elle foutait là. Les parents de Sami avaient perdu tout contrôle de la situation et attendaient de voir ce qui allait se passer. Sami jubilait.
Pascal se pencha violemment vers Catherine:
" Pauvre pétasse ! Tu te rends compte de ce que tu dis ? Non, tu te rends pas compte. Tu jacte pour jacter. Tu parles sans savoir, sans rien voir ! Tu es la pire inutile qu'il m'ait été donné de côtoyer mais tu as des idées, des opinions, un avis sur tout alors que tu ne sais rien ! Tu affirmes que le Sida est une rumeur, un truc gonflé qui ne touche que les drogués et les invertis. Tu sous-entends que c'est justice de les voir ainsi frappés. Encore dix minutes et tu vas y voir le châtiment de Dieu. C'est facile de sous-entendre quand on est une sous-merde !
L'inverti, le pédé, le dégénéré, ici, c'est moi ! Tu la vois la tache noire sur mon front ? Elle n'était pas là, la dernière fois que tu m'as vu. Sarcome de Kaposi, ça s'appelle ! Non seulement, je vais en crever mais, en plus, défiguré ! "
" Mais... "
" Ta gueule, crevure ! T'as plus le droit à la parole. Le seul qui ait le droit de parler ici, c'est moi ! Rien à perdre ! Rien à gagner non plus ! Sinon le droit de rester digne en te crachant, en vous crachant, à la gueule que le mort, ici, c'est moi ! "
Pascal s'écroula sur son siège et s'abîma dans la contemplation de ses genoux.
La tablée était muette. C'était déjà un enterrement.
Sami frissonna. Il aimait bien l'oncle Pascal et cette confession désespérée lui avait mis le coeur à l'envers. D'un autre côté, il était ravi de voir toute cette famille qu'il détestait soudainement en loques.
Rachel osa un " T'as pas le droit !" Et Sami lui foudroya le tibia d'un coup de tatane bien ajusté. Cette conne devait penser à l'attaque portée contre elle sans songer un instant que Pascal venait de leur exposer sa vie défaite et sa mort annoncée.
Sami se leva et débarrassa la table tandis que plus personne n'osait bouger. Il apporta le dessert, une charlotte aux fraises débarrassée des bougies qu'on y avait placé et dont il avait horreur puis repartit vers la cuisine pour garnir le lave-vaisselle, non par bonté d'âme mais pour s'extirper de cette atmosphère oppressante.
Quelques minutes plus tard, sa mère apparut dans la cuisine et s'étonna:
" Qu'est ce que tu fais ? C'est ton anniversaire.
" Ferme la, connasse ". Il n'avait pas pu se retenir.
Malgré la situation exceptionnelle qu'ils vivaient, les réflexes jouèrent et il reçut une claque qu'il accueillit sans regret.
Il se foutait des conséquences et de l'amour propre de sa mère.
Il toisa la connasse et lui dit, un sourire aux lèvres :
" Là, t'as pas fait fort... " puis il s'enfuit à l'étage s'enfermer dans sa chambre.
Alors il pensa à son oncle Pascal, à sa tache sur le front et à son désir de voir ce déjeuner foirer... il s'en voulut et il pleura.
 
 
 
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l'auteur? Jean-Louis Larose.
 
colin08@infonie.fr