J’avais
huit ans lorsque je découvris que j’avais un frère aîné. Il était, bien sûr, là de toute éternité mais je ne l’avais ressenti que comme une personne agaçante, un voleur d’exclusivité. Je n’avais encore pas fait le lien entre son existence et notre consanguinité. A huit ans, ce fut une révélation. Nous étions, contre notre volonté, irrémédiablement et intimement unis. Cela me déplut. Il avait cinq ans de plus que moi. Treize ans lorsque je le reconnus pour mon frère. Il entrait dans sa période pubertaire et ça le rendait profondément crétin. Depuis que j’ai l’âge de me faire une opinion, c’est-à-dire depuis très tôt, je l’ai toujours pris pour un con. Un grand et gros con. Un sale con!
Il était bête, laid et méchant et, jusque là, je l’ignorais. Parfois, mais je dois dire rarement, il venait m’emmerder et, comme j’étais nettement en état d’infériorité, je me laissais emmerder. Il n’était pas assez subtil pour être cruel. Il ne me faisait mal que par maladresse. Par contre, il était réellement méchant, comme le sont les êtres bas dès qu’ils ont l’occasion d’exercer un ascendant. Il n’était pas cruel mais il s’y essayait consciencieusement. Je le détestais mollement, sans passion, mais lorsque notre identité me fut révélée, j’en conçus un trouble qui ne me quitta plus. C’était comme quand vous prenez conscience que le gros porc aviné qui bat votre mère et vous insulte est en fait votre père. Ce genre d’éblouissement est à la limite du tolérable.
J’étais obligé de reconsidérer Léonard. Il y avait deux attitudes possibles. Soit je l’approchais et nous nous reconnaissions, soit je le tuais. J’étais assez tenté par cette seconde solution et j’évaluais mes chances de réussite. Elles étaient grandes. Je n’étais qu’un enfant, à priori innocent et, par nature, irresponsable. J’avais toutes les chances de parvenir à mes fins. L’inconvénient, c’étaient les conséquences. Pas tant les conséquences immédiates, éventuellement répressives, que le remords qui, inévitablement, surgirait au moment où je l’attendrais le moins. Voilà bien une chose avec laquelle je n’avais pas envie de vivre. Je résolus donc de tenter d’amadouer la brute.
Comme je l’ai déjà dit, il était immense et je ne crois pas que mon relatif nanisme ait accru cette impression de démesure. Surtout, il était gras et flasque. J’étais pour ma part, à l’époque, très sec. Malgré tous les appels à la mansuétude dont je m’accablais, je ne pouvais m’empêcher de le trouver laid et grimaçant. Littéralement repoussant.
Il me fallut faire un effort intense pour songer à le connaître. Son visage me faisait peur. Il avait un gros nez bosselé, de larges oreilles, de petits yeux tombant sur les côtés et des maxillaires épais, alors que mon miroir me renvoyait un nez fin, des oreilles inexistantes disparaissant sous des cheveux profus et de grands yeux fusant vers les tempes, s’interrompant juste avant l’évidente déficience chromosomique. J’étais mon unique référence et, ne pouvant m’exclure de l’esthétique commune, je ne pouvais que conclure à l’aberration de Léonard. Je m’efforçai d’oublier sa sale gueule et j’allai plus souvent dans sa chambre. Nos parents étaient évanescents. C’étaient de graves juges, ineptes, des songes improbables et mythiques. Ce n’est que plus tard que je compris leur importance. Bien que je ne sois pas certain de celle-ci. Leur inexistence, leur absence de responsabilité dans notre création, leur impuissance à nous engendrer eut, sans doute, été à l’origine d’une existence différente. Alors étaient-ils bénéfiques? L’essence des parents est d’être jetables. Les miens furent jetés, très tôt et sans remord. Leur transparence n’était pas un handicap. C’étaient de trop braves gens pour rater complètement une éducation. D’ailleurs, ils réussissaient celle de Léonard.
Mes huit ans furent ce que l’on appelle une étape. Je partais à la conquête de Léonard! Il était encore plus abruti que je me l’étais imaginé. Il prit mon amitié nouvelle et, il faut le dire, surprenante, pour une injure. J’étais le petit fantôme, le frère toléré, à peine tolérable. Mon intrusion soudaine dans son domaine, le dérangeait et c’était bien le but que je m’étais donné. Déranger Léonard, le déranger jusqu’à ce qu’il devienne Léonard, mon frère. Je déboulais dans sa chambre à tout moment pour lui rendre de menus services et il me considérait, effaré, comme un martien venu lui proposer une virée. Il n’osait pas trop me rabrouer. Je crois qu’il avait peur. Mon changement à son égard lui paraissait suspect, plein de menaces. Il raisonnait avec son esprit sournois. L’absence de contrepartie infiltrait le doute en lui. Je le mettais mal à l’aise et cela se voyait aux sursauts que mes apparitions déclenchaient ainsi qu’aux légers tics qui l’agitaient en ma présence.
Le travail de sape que j’avais entrepris n’avait d’autre but que de réduire progressivement l’immense fossé qui nous séparait en le comblant de briques faites de frustrations et de dégoûts vaincus. Soit le gouffre se fermerait, soit l’un de nous tomberait dedans. Léonard commençait à avoir un sexe et surtout, il commençait à en prendre conscience. En conséquence, il le cachait et prenait des postures honteuses à chaque occasion qui menaçait de le découvrir. Il se sentait nu même lorsque, l’hiver, il suait sous les épaisseurs grotesques que nous imposait notre mère. Il s’enfermait à double tour dans la salle de bain et en sortait des heures plus tard, souvent aussi puant qu’il y était entré. J’avais l’odorat très développé dès qu’il s’agissait de Léonard. Il sentait la peur autant que la crasse. La peur de lui-même, de se découvrir entier. Il évitait soigneusement les toilettes, motif d’inquiétude démesurée sur sa constipation opiniâtre. Plusieurs médecins se sont engraissés sur les blocages organiques de Léonard. Toute la famille guettait la débâcle salvatrice, et Léonard rougissait, pâlissait, verdissait tout en bredouillant. J’observais attentivement ce que je croyais être le reflet de mon propre devenir. Ce n’était pas très réjouissant et je prenais le contre-pied de ces attitudes. Je me montrais très impudique ce qui ajoutait des couleurs intéressantes au visage de Léonard. Il n’y avait pas de quoi le troubler dans mon anatomie et il était surtout confondu par la comparaison entre sa pudibonderie et mon manque de retenue. La promiscuité que je lui imposais lui était d’autant plus pénible.
J’attendais impatiemment le jour où Léonard allait se mettre à fréquenter les filles. J’étais très curieux de la féminité mais mon âge m’interdisait sa fréquentation régulière. Je pensais que, par l’intermédiaire de Léonard, qui d’ici-là ne pourrait plus rien me refuser, je pourrais accéder à certains mystères qui excitaient mes glandes immatures. Il fallut attendre deux ans pour qu’il établisse un semblant de liaison avec le sexe opposé. Il avait choisi une moche, pour ne pas se sentir de trop. Elle faisait partie d’un groupe et elle était vraiment la seule qui n’avait pas la moindre chance d’inspirer le désir. C’est pourtant à celle-là qu’il s’accrocha.
J’en eu honte pour lui. Comme prévu, mes deux ans de travail au corps avaient porté leurs fruits. Il ne pouvait pas me sentir mais nous étions devenus inséparables. Je savais à quelques détails qu’il me haïssait. Des regards défiants que je saisissais à l’improviste, des marmonnements qui s’interrompaient à ma vue, des tremblements mal maîtrisés lorsque je prenais le pas sur lui. Il s’embourbait dans un complexe d’infériorité si épais qu’il transformait ce qui aurait dû être de l’agressivité en servilité. A tout moment, il pouvait devenir dangereux et, comme je le pressentais, je contrôlais. Je n’allais jamais trop loin.
La copine de Léonard, Brigitte, avait le visage mou, sans expression. Elle avait des cils et des sourcils presque blancs qui accentuaient sa fadeur naturelle. C’était surtout son corps qui était intéressant. Des épaules étroites sur lesquelles reposait une absence de cou, des hanches démesurées avec le cul assorti et des jambes si courtes que ses genoux paraissaient soudés à son bassin. A poil, elle devait être croquignolette.
Contrairement à ce que son apparence suggérait, elle n’était pas totalement stupide, nettement moins que Léonard et seule sa laideur pouvait expliquer son attirance pour mon frère. Il mit près de six mois avant de lui saisir la main et presque autant avant de se décider à l’embrasser. J’étais bien sûr présent à ces deux occasions et j’observais en silence. Brigitte m’aimait bien et elle ne voyait rien de dérangeant à ce que j’assiste à leurs prémices d’ébats. Après tout, j’étais le petit.
Je me demandais si j’aurais la chance de les voir baiser. C’était la seule chose qui m’intéressait et je ne doutais pas que ces deux-là allassent un jour mêler leurs chairs.

C’est à peu près à cette époque que j’appris à jouer aux échecs. Je terminais l’école primaire et notre instituteur, jugeant que nous étions suffisamment abrutis de savoir pour la journée, consacrait les heures d’étude à nous enseigner les rudiments de divers jeux. C’était un vieil homme souriant et placide, qui considérait que son rôle ne se bornait pas à canaliser notre enthousiasme et à débarrasser les adultes de nos présences encombrantes. Une rareté. Je progressai très vite et, très vite, je me passionnai pour ces combats qui pouvaient se clore en moins d’une heure comme en plusieurs jours. Sans être un crack, je devins rapidement compétitif. Mon maître me donna alors des cours particuliers qui étaient, en fait, des parties qui nous opposaient. Après quelques mois, je le battais régulièrement ce qui le réjouissait beaucoup. J’adorais le parcours tordu du cheval et, au début, j’en abusais trop largement. J’appris à réfréner mes impulsions et à utiliser la synergie des pièces pour acculer l’ennemi. Je calculais très peu et me laissais, la plupart du temps, guider par mon intuition. Je devins un bon joueur sans parvenir à être exceptionnel. Cette passion née,
je réclamai à mes parents un échiquier. Ils en furent ravis et comblèrent ce voeu sans discuter. Ils étaient convaincus d’avoir pondu un génie. Je me retrouvai avec un magnifique jeu en bois et aucun partenaire pour en user. Je fonçai trouver Léonard qui prit un air traqué en découvrant la belle boîte que je serrais sous le bras. Il n’avait aucune envie de s’encombrer d’un exercice intellectuel qui n’était pas strictement obligatoire. Je finis par arracher son consentement contre promesse de ne pas excéder deux séances par semaine.
Son apprentissage fut effroyable. Il ne faisait aucun effort de concentration et je sentais son esprit flotter vers des univers marécageux, noyés d’indifférence. Léonard devint un mauvais joueur, mais un joueur. Il poussait les pions tant bien que mal. Je lui avais appris les ouvertures classiques mais il s’ingéniait à les modifier, peut-être pour me déstabiliser. Il perdit systématiquement toutes les parties que nous jouâmes et ne laissa pas son nom à la postérité. Il ne manifesta jamais d’impatience ou de mécontentement. Il n’était présent que pour respecter l’engagement que je lui avais arraché.
Brigitte commençait à venir à la maison avec la bénédiction de la famille, trop heureuse de voir que Léonard pouvait tenter quelqu’un. Elle nous surprit quelques fois en milieu de partie. Dans ce cas, elle s’asseyait et attendait en silence, scrutant l’échiquier. Un jour, elle demanda si elle pouvait essayer et Léonard lui céda la place avec soulagement. Elle fit mieux que se défendre et ce fut une des parties les plus intéressantes que je disputai. Brigitte n’avait appris qu’en nous regardant et elle avait saisi plus de subtilités que je ne l’aurais cru possible. Je déliai Léonard de son engagement et il ne toucha plus jamais un pion. J’avais trouvé un adversaire à ma taille et motivé. Nous luttions avec acharnement et plaisir et Brigitte se rapprochait de plus en plus de la victoire. Léonard était exclu et il se refermait sur lui-même, maussade et dégoûté. je sentais venir une crise mais je croyais mon frère capable de ravaler toutes ses rancoeurs.
Lorsque Brigitte ne vint plus jouer à la maison, je m’inquiétai auprès de Léonard qui bredouilla une phrase incompréhensible. Je compris qu’il avait rompu avec son amie qui, depuis quelques temps, était devenue la mienne. Deux jours plus tard, je l’aperçus et la reconnus à sa silhouette grotesque. Je la rattrapai et je vis son visage violacé et boursouflé avec une plaie recousue à gauche du menton. Je reculai, incapable d’articuler un mot. Brigitte me dévisagea et haussa les épaules puis poursuivit son chemin. Je n’eus pas le courage de lui courir après. Je rentrai à la maison et jetai à Léonard un regard qui le fit rétrécir. J’allai dans sa chambre, balayai son bureau de tout le bordel qui y était entassé, brisant au passage quelques petites choses auxquelles il tenait, et déposai ostensiblement l’échiquier. je disposai les pièces selon la configuration d’une partie engagée dans laquelle aucun des deux adversaires n’avait l’avantage. Il avait le trait! Je ressortis en le fusillant du regard. Il était blanc. Je ne lui adressai plus la parole. Chaque jour, j’ouvrais la porte, vérifiais que le jeu n’avait pas bougé et repartais. Il avait ramassé ses affaires et les avait empilées par terre sans oser les replacer sur la table. lorsqu’il me voyait surgir, il détournait la tête comme un animal battu.
Une semaine plus tard, je vis qu’une pièce s’était déplacée. Je m’approchai et répondit d’un coup agressif qui mettait un de ses fous en danger. le lendemain, l’échiquier était intact. Léonard finit par sauver son fou. Il lui avait fallu trois jours pour se défendre sans se rendre compte qu’il exposait une tour. C’était trop facile! Je négligeai la tour pour le mettre une première fois en échec. Le coup était faible mais j’étais certain de l’affoler. Il mit encore plusieurs jours pour se dégager
sans sacrifier de pièces. A chaque fois que je le regardais, je le trouvais un peu plus jaune. Il jouait une défense médiocre sans aucun espoir de reprendre l’avantage. Léonard n’avait pas le goût du sacrifice et il se repliait calamiteusement sur ses arrières. Je plaçai une attaque sur laquelle il perdait inéluctablement sa reine. Ensuite, il ne pouvait plus s’en sortir. Dix, quinze coups plus tard, il était mort. Il avait fallu presque un mois pour en arriver là et je n’étais jamais resté plus de trente secondes en sa présence.
La dernière fois que je le vis, il était décomposé. Il semblait que sa vie dépendait de l’issue de cette partie.
Une semaine plus tard, lorsque j’entrai chez Léonard, je ne le trouvai pas, ce qui, étant donné l’heure tardive, était anormal. L’échiquier avait également disparu mais, en dehors de cela, rien n’avait bougé.
Malgré les recherches entreprises, on ne revit jamais Léonard. Il n’avait rien emporté, ni vêtements, ni argent, ni sa chère collection de quarante-cinq tours ignobles. Il ne manquait que le plateau de jeu et les pions de bois.
Je n’avais pas réussi à combler le gouffre et Léonard s’y était englouti.
Je ne revis jamais Brigitte.
 
 
 
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l'auteur? Jean-Louis Larose
 
colin08@infonie.fr