| Un beau jour (ou était-ce une nuit ?) du mois de mars, Colin alluma son poste de TSF. Colin était un passéiste qui avait définitivement renoncé à la télévision. Plusieurs raisons expliquaient ce comportement anti-social. L'appareil était d'une laideur insoutenable et surtout diffusait des conneries sans nom (La contemplation de son aquarium était autrement plus enrichissante). Il y avait aussi les horreurs qui se déversaient aux heures des repas et qui lui provoquaient des ulcères (Colin aurait cent fois préféré laisser ses enfants devant le porno de canal plutôt que devant le journal télévisé !). Le jour où était passé le reportage sur la fabrication du saucisson de Rwandais, il avait jeté l'éponge et le téléviseur était passé par la fenêtre s'écrasant sur l'occiput d'un curé de passage pour ne pas se priver d'un innocent petit plaisir. Depuis, il avait viré antenne et parabole qui défigurent les belles demeures de nos contrées autant que les infâmes gouttières qui dégoulinent sur les façades. De toute façon, les antennes, c'est pour les fourmis et les paraboles pour les barbus qui finissent mal et Colin était glabre et pas le moins du monde japonais ! Or donc, Colin, en ce mois de mars (qui portait bien son nom, pour le coup…) 1999, tourna le bouton de sa TSF et tomba sur les informations (en hébreux, Golhem se dit " informe à Scion "… note culturelle.). Après les habituels incendies sous le Mont Blanc, il apprit qu'il était parti faire la guerre au Kosovo et qu'un habitant du Kosovo était un Kosovar ce qu'il prit soin de noter pour ne pas passer pour un con lors du dîner avec le sous-préfet. La France était en guerre. Il était français. Donc il était en guerre. Il se dit " Décidément, on ne me dit rien ! ". Fâché par tant d'indifférence mais néanmoins attentif, il prit sur lui de perdre une heure à débattre intérieurement des tenants et aboutissants de son nouveau statut de soldat. Depuis dix ans le gros Milo (à ne pas confondre avec le Gromiko qui a élu domicile à Saint Gervais) torturait et exterminait joyeusement du yougo plus ou moins slave, plus ou moins catho, plus ou moins musulman, sans discriminations aucune. Ca faisait tâche mais le monde entier (surtout l'amer ricain) n'en est pas à une tâche prêt. Les journalistes, qui n'en sont pas à une connerie néologistique prêt, avaient baptisé cette partie de nain jaune l' "épuration ethnique ". Il faut dire que c'était nettement plus joli que " boucherie-charcuterie-triperie " et que ça valait bien " contre vérité " pour " mensonge " ou " gauche plurielle " pour " droite molle ". Le politicard de base avait aussitôt tiré sa plus belle langue de bois pour déplorer à l'envie l' " épuration ethnique " et dénoncer le gros Milo qui venait jouer sur le tas de sable exclusivement réservé à certaine nations privilégiées. Tout cela était bien triste mais au fond du fond tout le monde s'en contre foutait comme de son premier Algérien. Puis était venu le Kosovo… Le Kosovo, comme précisé plus haut, est un truc rempli de Kosovars, pratiquement insituable sur une carte mais qui a le mérite d'exister et d'avoir un beaucoup plus joli nom que Bosnie ou Croatie. N'écoutant alors que leur sens de l'esthétique, les nations occidentales (une nation occidentale est une nation située à l'ouest de l'est et au nord du sud mais pas trop à l'ouest et pas trop au nord.) s'émurent, gesticulèrent quelques mois pour avoir l'air puis se fâchèrent rouge. Et c'est le jour où Colin tourna le bouton de son transistor à pile que la colère l'emporta. On allait taper sur les gros doigts boudinés du Milo (c'est vache !) et il allait retourner à ses légos sans plus faire chier personne. Pour ça, la méthode habituelle : " la frappe chirurgicale ", autrement dit le carnage fait de bombes lâchées bien haut, histoire de pas se prendre un truc de DCA perdu qui aurait le mauvais goût de ne pas rater sa cible. Le militaire est nul en balistique, c'est connu. Une bombe lâchée de 200 mètres tombe à coup sûr sur sa cible et, avec un peu de pot fait exploser le mec qui l'a lancée dans la foulée. Une bombe lâchée de 1000 mètres à de bonne chance de ne pas passer à côté non plus. Une bombe lâchée de 10 000 mètres, alors là, ça devient rigolo ! Tu vises un char et pan, t'as une école ! Y'a plus qu'à prendre les paris ! Le militaire est lâche par nature. Il veut bien écrabouiller tout ce qui bouge mais il ne supporte pas l'égratignure. Le militaire est con… mais ça, c'est dans la définition. Colin en était là de ses méditations sur les bienfaits de l'armée lorsqu'il s'exclama tout soudain " Mais bordel à cul de nom de dieu de merde, un trouffion ça signe pour se faire trouer le cul et le seul moyen d'empêcher un tortionnaire de tortionner, c'est de se coller entre lui et sa victime ! Moi, j'ai pas envie mais moi, j'ai pas signé ! ". Colin avait oublié qu'il était tout proche du vingt et unième siècle et qu'il n'y avait plus que les pauvres pour s'exposer avant de tuer. Il songea à ses deux petites filles et à son petit à venir et essuya furtivement une larmichette qui sourdait sournoisement avant qu'on ne la vit et fit les seules choses qu'imposaient la sagesse….. Il coupa la radio, remplit sa baignoire de gaz-oil et dévalisa tout le stock de sucre du supermarché local en fredonnant " Monsieur le président, je vous fais une lettre… " ::: l'auteur? Jean-Louis Larose colin08@infonie.fr |