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"De Sancto Michaele Archangelo ..." de Claire Panier
"De Sancto Michaele archangelo an. Michael archangele veni inad miutorium populi. B An conspectu angelorum."
BN ms f.l. n°1159 folio 160
Voici mon histoire.
Dressé au milieu de l'immense estuaire qui sépare la Normandie de la Bretagne, le rocher de Tomba s'élevait, toujours aussi majestueux malgré l'avancée des sables sur la mer, et bravait l'humanité du petit XXè siècle du haut de l'obscurité qui recouvre ses origines dans la profondeur d'une histoire faite de légendes.
Le Mont-Saint-Michel était pour moi, Marie Jeanne Van Waerebeke, un souvenir d'enfance et un symbole qui, dans cette phase difficile de mon existence, m'apparut soudain comme l'endroit idéal pour un retour sur soi devenu nécessaire. Mes études venaient de s'achever sur une médiocrité qui ne trompait que ceux qui n'avaient aucun diplôme, et le néant qui me guettait depuis longtemps était désormais si proche, si palpable, que j'en avais perdu le sommeil et l'envie de continuer.
L'été était mort, et le vent salin qui poissait mes cheveux et me frigorifiait sur place me semblait être la seule preuve tangible de mon existence. Engourdie par le froid et par le blues, je regardais le rocher et les dangereux sables qui l'entouraient comme mon ultime chance de me retrouver, et de découvrir les raisons de ma présence ici-bas. En fait, avec le recul, je sais que j'étais prête à saisir la moindre occasion de sortir de cet état de torpeur et d'enlisement. Quelle qu'elle fut.
Je marchais longuement sur la plage, plongée dans une rêverie qui mêlait mes souvenirs de petite érudition aux parfums de légende qui paraissaient suinter des belles pierres du Mont, jusqu'à ce que ma morosité me fût totalement sortie de l'esprit. Alors seulement je laissais mes pas me conduire à l'Abbaye elle-même pour une visite-évasion et un grand bol d'air.
Les rues étroites et hors du temps de Saint-Michel n'étaient plus envahies par la vague touristique des autres jours. Seules les boutiques de souvenirs et quelques visiteurs bruyants venaient perturber les méditations contemplatives des moines, et je savais qu'à la nuit, le Mont retomberait dans le silence et l'éternité, sous la bénédiction de la statue de l'Archange, dressée sur la flèche. Et, insidieuse, l'idée de me cacher, de rester là, seule, toute la nuit, germa en moi. Je me glissais donc jusqu'au pont fortifié qui reliait la crypte des Gros Piliers au logis abbatial et me cachai dans l'ombre. La situation était étrange, et un sentiment de peur et d'excitation commença à croître alors que la rumeur des visiteurs diminuait avec le jour.
Tel était l'interlude que je voulais m'offrir.
La nuit fut enfin là, et les chants des moines, solennels et sacrés, achevèrent de me plonger dans un état second. L'ambiance était en parfaite adéquation avec mon état d'esprit, et je sentais refluer en moi ma déprime et mes interrogations existentielles. Ici et en cet instant dont la magie sacrée était presque palpable, j'étais convaincue d'avoir quelque chose à faire, comme si, à l'instar des héros de mon enfance, j'avais moi aussi une Quête pour raison de vivre, et qu'elle se révélait à moi en ce lieu de légendes qui célébrait la victoire de l'Archange sur le démon-dragon.
Bien sûr, je réalise aujourd'hui en racontant ma mésaventure, l'impact irrationnel que peuvent avoir certaines ambiances et certaines mises en scènes, sur des personnes fragilisées. Hier encore, je croyais en ce qui m'était arrivé, et j'aurais mis en garde quiconque mettant ma parole en doute, des périls qu'il encourrait en négligeant mon expérience. Mais aujourd'hui, la terreur intense que j'éprouve en me remémorant cette nuit-là, est si effroyable que je ne peux ni ne veux y accorder foi. Ma peur est bien là, mais je la veux croire telle les suées glacées du réveil, après un cauchemar.
La nuit, donc, était tombée. Au contraire du monde moderne où il y a toujours des lumières pour décharger le ciel nocturne de son intense obscurité, l'abbaye était totalement plongée dans les ténèbres. Les moines s'enfermaient en ses murs et mouchaient les bougies extérieures pour les économiser. Ils étaient seuls sur le rocher, alors à quoi bon éclairer l'extérieur... et risquer d'attirer des regards "étrangers" ? La pluie qui ruisselait du brouillard imbibait mes vêtements et collait mes cheveux sur mes joues. Je la buvais comme une louve, hors de moi: je me souviens parfaitement de cette sorte de bi-personna qui se détachait de moi. Je pensais encore, mais je me sentais un peu en retrait de celle que je me connaissais être. Des sensations nouvelles, un instinct nouveau... Et une écoute qui m'impressionne encore.
J'entendais le vent cingler la flèche de l'abbaye, comme si la nuit répétait le combat de Michel contre le démon. La lune était invisible, aussi ne pouvais-je voir ce qui se passait là-haut. Qu'importe, les murmures suppliants des moines dans leurs cellules traversaient les pierres et me parvenaient, prières et angoisses étouffées. La mer criait, elle aussi, d'une façon qui me paraissait anormale, rauque, gonflée par quelque rancœur que je ne parvenais pas à définir. En fait, tous ces bruits se jetaient sur moi comme s'ils formaient une entité, et m'appelaient; Le cœur battant, je gravis les marches de la ruelle, sous le Pont, longeant les murs de la main, comme si je me trouvais en danger permanent de tomber dans un gouffre. Je discernais les contours des pierres, des pavés, des maisons, mais ils avaient une dimension toute autre de celle que j'avais connue de jour, séduisante et rassurante.
Cette nuit-là, elles avaient quelque chose d'anormal, de contraire aux lois que nous connaissons, mais je serais incapable de traduire cette sensation en mots.
Les ruelles que j'empruntais étaient très étroites, escaladant le rocher et grimpant vers les jardins en terrasses et les habitations les plus élevées pour aboutir par des détours rendus interminables par mon angoisse et les ténèbres qui la suscitaient, aux murs de ronde puis à la Poterne de l'Escalier, au sud de la barbacane protégeant l'entrée de l'abbaye. Je longeais le mur de cette dernière, sans trop savoir où me conduiraient mes pas, mais convaincue d’être guidée par quelque conscience collective ~ou rémanente~ parce qu'au fur et à mesure que j'avançais, caressant les pierres de la paume, j'avais la certitude de les reconnaître.
Je passais ainsi devant la Tour du Guet sous l'Hôtel de la Tête d'Or et de St-Michel, puis plus loin devant la maison de La Licorne, qui se jetait comme un pont au-dessus de la rue. Les inflorescences lumineuses qui ornaient ses lucarnes me rassurèrent en me sortant brièvement de l'obscurité, mais les ombres qu'elles projetaient sur la chaussée, devant moi, ravivèrent finalement ma peur, et je me mis à courir pour échapper à la lumière. Sur mon passage, les enseignes des boutiques et des auberges désertes grinçaient sinistrement. Le jeu de se-faire-peur me plaisait un peu moins à mesure que l'angoisse surpassait l'excitation. J'avais complètement oublié mes soucis, mais l'oppression que je ressentais me les faisait presque regretter.
* * *
Je parvins enfin, à l'est de l'abbaye dont la masse centrale me semblait être un bon point de repère, à l'endroit le plus élevé du rocher. Une maison m'attendait là, plus silencieuse que le reste du Mont. C'était une construction primitive plaquée de formes romanes. Irrésistible, un appel silencieux me poussait à m'approcher, à gravir les marches, et à éclairer le porche de pierre qui abritait une porte de facture très ancienne. Mon briquet jeta une lueur jaune tremblotante sur la plaque touristique vissée sur le bois, et je me brûlais le pouce tandis que je déchiffrais les caractères faussement gothiques gravés dans le cuivre:
"Ancien couvent de femmes restauré par
Du Guesclin pour son épouse Thiphaine de Raguenel,
où elle vécut de 1366 à 1374".
A peine avais-je lu à voix basse l'inscription, qu'une douleur fulgurante me fit lâcher le briquet. Je portais vivement mon pouce à ma bouche, alors que mes jambes se mettaient à trembler violemment sans que je parvîns à me maîtriser. Plus que jamais les ténèbres me semblaient palpables, vivantes. Je déglutis, en me forçant à respirer profondément, lentement. Un battement de paupières, deux, trois. Ca allait mieux. Je tâtonnais quelques secondes, et déglutit avec difficulté en constatant que la porte n'était pas verrouillée et qu'elle s'effaçait devant moi en me baignant dans une brume bleuâtre chargée de parfums capiteux.
Une voix murmura, comme un échos dans ma tête: "Le courage donne ce que la beauté refuse". Je connaissais cette phrase, elle ne venait pas de mon imagination proche de la panique ni d'une quelconque entité spectrale. Je l'avais lue dans une biographie de Du Guesclin, où elle citée.
En revanche, le visage qui m'apparut, tissé dans la brume bleue qui remplissait l'entrée de la maison alors que la porte se refermait doucement derrière moi et que j'entendais la barre du verrou se bloquer, lui, était bien là.
Et malgré ma terreur, je me vis lui sourire. Mes lèvres remuaient et je les sentais se dissocier de moi comme lorsque je suis maquillée. Il me sembla que quelque chose de rigide et de froid s'était plaqué sur ma peau, et se servait de mon corps pour s'exprimer, et pourtant, je ressentais ce qui était dit comme si cela venait bien de moi. Peu à peu, le visage se précisait et je discernai un homme petit, large d'épaules, au visage un peu bouffi avec des yeux globuleux trop grands pour lui, posé sur un tronc musculeux qui paraissait ne pas avoir de cou.
"Bertrand...", soufflais-je en avançant vers lui.
" Thiphaine... Enfin !"
Des souvenirs qui n'étaient pas les miens défilaient dans ma mémoire en CinémaScope. Des cartes d'astrologie, des instruments d'alchimie, des signes cabalistiques et des livres aux ferrures anciennes. Un mariage tardif, entre une femme de trente-huit ans d'une beauté et d'une intelligence inégalées et inhabituelles pour l' époque, et d'un homme de quarante-trois ans, laid et difforme, d'une force et d'une science politico-militaire reconnue, analphabète, fasciné par la culture et la beauté de sa bien-aimée.
Il était absent lorsque les obsèques avaient été célébrées à Dinan, occupé à guerroyer pour le roi, en Poitou. Thiphaine... Je ressentais la vie de la belle magicienne morte seule, aimée beaucoup mais de loin en loin. Morte seule, sans enfant, après la solitude au Mont-Saint-Michel où elle lisait le destin de son époux de nuit en nuit, à défaut de le vivre à ses côtés. Vicomtesse de la Bellière, Comtesse de Longueville, Duchesse de Molina, élève de Yves Derian... J'étais tout ce qu'elle avait été, et tout ce qu'elle avait rêvé. Devant moi, le visage si laid du Grand Connétable, mon bel amour, le Dogue de Brocéliande, qui n'avait pas attendu si longtemps pour en épouser une autre à défaut de m'oublier...
Je battis des paupières, pour laisser tomber une larme. Au regard suivant, la brume bleue commençait à se dissiper, comme aspirée lentement par les pierres des murs. Je me retrouvais seule dans une entrée moyenâgeuse, froide et sombre. En face de moi, une petite porte en forme d'ogive était entrouverte. Dans l'embrasure je discernais une lueur rougeoyante dont la chaleur m'attira.
Je me rends compte aujourd'hui que j’étais incapable de penser, de réagir, de réfléchir aux événements. Je me sentais spectatrice du sommeil de quelqu'un d'autre, comme si je voyageais dans ses rêves. Rien n'avait d'importance, sinon aller plus en avant puisque je ne pouvais plus faire marche arrière.
Je poussais donc la petite porte qui me révéla une pièce envahie d'un brouillard rouge-orangé, diaphane, vaguement marbré. Une odeur familière l'emplissait, entêtante, que je ne parvins pas à identifier. Comme la première fois, à peine avais-je fait un pas en avant que la porte se refermait sur moi. Cela ne m'inquiéta pas, trop occupée à tenter de percer la fumée pour identifier la musique qui m'interpellait.
Une harpe chantait une mélodie grave mais aérienne, constellée de sons désaccordés qui en brisaient l'harmonie. L'odeur se précisait alors que j'avançais à l'aveuglette, les bras tendus en avant, vers ce que je supposais être la source de la musique. Le sol me paraissait spongieux, et mes pas soulevaient un bruit de succion qui me faisait froncer le nez.
"Qui est là ?" demandais-je soudain d'une voix aussi assurée que possible, alors que quelque chose venait de frôler mes jambes. Tout disparut au moment même où ma voix frappait la pièce, et je me retrouvai dans une espèce de musée de cire, où je reconnus l'effigie de Du Guesclin, celle de Thiphaine, et celle d'une femme aux joues bien rondes qui devait représenter une servante quelconque. Fronçant les sourcils, je suivis du coin de l'oeil le mouvement furtif de la dernière volute de fumée rougeoyante s'engouffrant dans une pièce adjacente dans une cacophonie d'accords dissonants.
Je me retrouvai de nouveau dans le noir et le silence. Hésitante, j'avançai vers la nouvelle porte et tendis la main vers la poignée. J'eus un mouvement de recul à son contact, tant la sensation m'en fut répugnante. Elle était ronde, en métal. Pourtant, dans ma paume, elle semblait était faite d'une chair molle et tiède, palpitante. La terreur me glaçant la nuque, je déglutis et me contraignis à pousser le montant de l'index. Il s'effaça devant moi en geignant.
Une odeur pestilentielle me saisit à la gorge.
Je portais vivement les mains à mon visage pour m'y réfugier, saisie de nausées, alors que mes jambes se remettaient à trembler. Il me sembla que mon corps refusait de m'obéir. Je restai pétrifiée de longs instants, jusqu'à ce que j'entendisse quelque chose bouger derrière moi, dans la pièce "rouge". Je me retournai vivement, et ce faisant, je fis un pas en arrière, ce qui me mena malgré moi dans la nouvelle salle. La porte se referma aussitôt et me claqua au nez avant même que j'aie pu entrevoir ce que j'avais sentis bouger dans mon dos.
Cette fois complètement terrifiée, je me retournai lentement pour faire face à la nouvelle pièce, baignée dans une puanteur de charogne et de pourriture que je ne croyais pas pensable.
Je fus surprise de constater qu'il n'y avait ici aucune brume d'aucune sorte. C' était une chambre, faiblement éclairée par un feu de cheminée. Le lit, assez court, était recouvert d'édredons blancs, marqués par l'empreinte d'un corps. Je jetais des regards inquiets autour de moi, tant pour connaître l'origine de l'horrible odeur que pour chercher la personne qui avait dormi dans ce lit. Dans la cheminée, une bûche craqua avant de s'effondrer dans l'âtre, et je sursautai. Mon cœur battait si fort que je craignais à tout moment qu'il ne cessât d'un coup. J'avais du mal à respirer, l'oppression était terrible. Le vide de la pièce, le confort douillet de cette chambre dans cette nuit si peu naturelle me terrifiait encore davantage.
Je notais qu'il n'y avait aucune autre porte visible, pas même une fenêtre.
De longues minutes s'égrenèrent, rythmées par les crépitements de la cheminée. Je dus faire un effort surhumain pour retrouver mon calme, et pour rationaliser tout ça. Je me répétais que je me trouvais dans l'une des maisons touristiques du Mont-Saint-Michel, que l'abbaye, non loin de là, était entièrement peuplée de moines occupés à prier. Que ce qui venait d'arriver était sans doute une mise en scène pour la visite, et que j'avais dû en mettre en route le mécanisme sans le vouloir en pénétrant dans la maison...
Je finis même par sourire en pensant que je ne me trouvais pas dans le château de Dracula ou dans celui de Gilles de Rais, et que je n'avais donc rien à craindre. En fermant les yeux, je me remémorerai ce que j'avais ressenti dans la première pièce, je songeai à Thiphaine de Raguenel et à Bertrand Du Guesclin, à leur histoire. Mon cœur de midinette reprit le dessus, et le romantisme de leurs retrouvailles fugitives à travers moi me fit presque plaisir. Sans y penser, j'allai m'asseoir sur le lit déserté.
Un chuintement extrêmement déplaisant répondit à mon geste alors que l'édredon s'affaissait mollement sous mon poids. Mes jambes pendant dans le vide, je poursuivis ma rêverie en regardant les flammes, afin d'achever de me détendre.
L'odeur de putréfaction se fit peu à peu plus présente, et me ramena à la réalité ~ si je peux m'exprimer ainsi... Toutefois, ayant réussi à faire reculer un peu ma peur, je pensai qu'il devait y avoir un rat mort sous le lit, ou quelque chose dans ce genre.
Quelque chose.
Dans ce genre.
Je me baissai prudemment en soulevant le couvre-lit, pas très rassurée, et jetai un coup d'oeil. L'odeur venait de là, la nausée qui me tordit violemment les entrailles me le confirma sans aucun doute possible. Mais il faisait trop noir pour que je puisse distinguer quoi que ce soit. Je pris un bout de bois enflammé dans la cheminée et tentai de m'éclairer avec. Une exclamation de surprise m'échappa lorsque je découvris qu'une ouverture béante crevait le plancher sous le lit, et que l'odeur pestilentielle venait de là.
Je parvins à écarter le lit, non sans mal, et me penchai avec prudence au-dessus du trou avec ma torche improvisée. Une volée de marches irrégulières s'enfonçait dans la profondeur du rocher. Je remarquais que des traces de brume rouge et bleue s'y accrochaient encore.
J'hésitais quelques secondes, puis, me rappelant l'esprit de Quête qui m'avait amenée au Mont-Saint-Michel, et la phrase de Du Guesclin, "le courage donne ce que la beauté refuse", je pris mon courage d'une main, la torche de l'autre et commençai à descendre.
Je m'habituais un peu à l'odeur, si l'on peut s'accommoder à pareille puanteur. Les ténèbres humides qui montaient vers moi et m'entouraient au fur et à mesure que je descendais dans mon petit halo de lumière, étaient épaisses et bruissantes. Des clapotis lointains se faisaient entendre par intermittence.
J'avais compté environ une centaine de marches lorsque j'arrivai à un sol à peu près plat. En fait, il s'agissait d'une sorte de tunnel en dénivelé irrégulier, dont les murs étaient plantés de torches éteintes tous les vingt pas environ. J'en fus plus que ravie, et m'empressai de les allumer sur mon passage.
Ici, on entendait tout à la fois la rumeur de la marée, et celle des chants monastiques. Il devait également y avoir des rats, parce que j'entendais des petits cris suraigus, lointains, et le bruit des rongeurs détalant sur la pierre humide.
Toute à mon exploration, j'oubliai ma peur.
L'excitation reprenait le dessus.
* * *
Guidée par l'odeur qui allait croissant, je parvins à une porte verrouillée. Le bois, entre les ferrures rouillées, était moisi, imbibé d'une eau morte qui sentait la pourriture et l'iode, et recouvert d'une mousse verte et blanchâtre qui luisait doucement dans l'obscurité à peine entamée par ma torche. Elle était basse et large, munie d'une sorte de gros judas en grille croisée par lequel, une fois que j'eus réussi à l'ouvrir, je découvris un spectacle que je ne parviendrais sans doute jamais à refouler de ma mémoire, quoi que j'en dise.
Un vaste espace aménagé dans le rocher du Mont s'ouvrait de l'autre côté. Je pensai qu'il devait s'agir des soubassements de l'église, car si les parois étaient visiblement taillées directement dans la roche suintante, la voûte était soutenue par d'énormes piliers ronds dont la corpulence enflée donnait une apparence faussement trapue. Il me sembla qu'ils étaient en pierre, mais à la lumière des braseros colorés ~rouges et bleus~ qui éclairaient l'endroit, je n'aurais pu le jurer. Par ailleurs, il y avait de nombreux piliers plus minces, tout autour de la salle, sans chapiteaux, taillés dans le même bois pourrissant que le montant qui me protégeait encore des regards des officiants.
Au milieu de la salle, je vis une sorte d'autel sculpté de façon assez primitive dans un matériau laiteux que je n'avais jamais vu auparavant, verdâtre, piqué de particules sombres, et animé de l'intérieur par une lumière diaphane, palpitante. Devant lui se tenait un moine, ou du moins un homme vêtu comme tel. Il levait les bras très haut au-dessus de sa tête, et tenait des deux mains, à plat, ce que j'identifiai comme une courte épée. L'arme était étrange, avec une double lame et au centre ce qui me sembla être la poignée, de telle sorte que chacune des mains du moine tenait l'une des lames, alors que le renflement sombre que je pensais être la garde se trouvait au-dessus de son visage. Réunis en arc de cercle autour de l'autel, d'autres moines se tenaient agenouillés, le menton sur la poitrine, les bras tendus vers l'officiant. Ils chantaient ~ ou plutôt vomissaient ~ une litanie. Il me sembla qu'ils éructaient une phrase unique prononcée à l'envers, mais d'une voix monocorde qui rendait l'ensemble à la fois animal et humain. Je frissonnais, fascinée, et la pensée m'effleura que ce spectacle avait quelque chose d'impie, et que la belle abbaye consacrée à l'Archange Saint-Michel cachait quelque chose de moins glorieux que ses apparences le laissaient croire au monde.
Le moine officiant répondait en échos à chaque chant des condisciples, et cela donnait quelque chose comme:
"Ph'nglui mglw'naph Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn..."
"Cthulhu Cthulhu Cthulhu!"
La fumée de ma torche commençait à me piquer les yeux, et je devais faire un effort considérable pour continuer à observer la scène à travers mes larmes. Pourtant, quand j'y pense aujourd'hui, je me dis que même si j'avais souffert le martyre, je n'aurais pu détacher mon attention de ce qui se passait. Et lorsque le moine-officiant s'agenouilla à son tour, que l'autel commença à rayonner si fort qu'il ne semblait plus être que le réceptacle inadéquat d'une puissance stellaire hurlant et exigeant sa libération, et que des rais d'une luminosité impossible à rendre ici le transpercèrent de toutes parts, disloquant l'autel puis transformant l'image que j'avais du moine en ombre chinoise simiesque et distordue, je ne détachais toujours pas mes yeux du judas. Et les hurlements blasphématoires des autres moines répondants à ses vociférations alors qu'il brandissait toujours plus haut au-dessus de lui l'étrange double lame en tournant le dos à l'autel-nova, et de ce fait en se tournant face à moi, je déglutis, suffoquant, mais plus que jamais je gardais les yeux rivés à cette scène stupéfiante. Je devais avoir des yeux comme des assiettes tant j'avais l'impression d'halluciner. Et ces yeux, ils durent presque s'arracher de leur orbite lorsqu’ ils virent l'objet que tenait l'officiant psalmodiant s'agiter dans ses mains et les taillader sans qu'il parût sans rendre compte.
Les lames se dédoublaient, se multipliaient, se tordaient dans les paumes du moine. Elle s'agitait comme des tentacules, tout en ressemblant à des lames de rasoir, longs rubans qui ne tardèrent pas à couper comme des légumes les doigts qui les tenaient. Horrifiée, je voyais le visage du moine, transfiguré, une mousse verte remplissant sa bouche, débordant sur son menton, alors qu'il répétait avec enthousiasme sa litanie, et que ses compagnons paraissaient en pleine extase. L'objet gesticulant avait à présent des dimensions considérables. Lorsque les doigts avaient été tranchés, il n'était pas tombé sur le sol bien que le moine ne fut bien entendu plus capable de le tenir. Il restait suspendu en l'air au-dessus du moine qui ne bougeait pas, vociférant, grotesque avec ses bras levés, ses moignons sanglants, inondé par son propre sang.
La Chose était à présent de la taille d'un gros bovin. Ce que j'avais d'abord pris pour la garde était en fait une tête de mollusque, munie d'un œil unique et sans paupière, et de ce que j'identifiais comme une gueule béante qui se fermait comme celle d'une seiche. De chaque côté de cette tête monstrueuse ~qui ne cessait de grandir ~ des ailes se développaient, membraneuses, étrange élément solide dans cette masse qui m'apparaissait désormais gélatineuse, et de la même couleur que celle de l'autel qui avait disparu. Les tentacules dansaient autour, sans cesse plus nombreux, comme une chevelure infernale dont chaque membre était muni à son extrémité d'une sorte d'oeil-bouche fort occupé à répondre à l'incantation des moines en les décapitant un par un pour les engloutir.
L'odeur de putréfaction qui m'avait accompagnée depuis la maison de Thiphaine était à présent insupportable. Je ne saurais dire si c'est parce que l'horreur avait atteint son comble, ou si l'irrationnel de ce spectacle m'avait soudain frappé, ultime soupe de sécurité verrouillant mon esprit, mais je repris tout-à-coup conscience de cette odeur, et de ma propre existence. De ce fait, me vint aussi à l'esprit que la réalité de la scène qui se passait de l'autre côté de la porte supposait que j'étais aussi en danger, et qu'il était temps pour moi de prendre mes jambes à mon cou sans vouloir en savoir davantage.
Fi de ma pseudo-quête et d'un romantisme de déprime, je tournais les talons alors qu'une voix chuchotante, immonde, sinueuse, inhumaine ~mentale ~ me poursuivait de loin, dévorant les restes des chants des moines et de leur âme, dans la crypte de l'Abbaye.
Un souffle tiède, fétide, m'accompagna dans ma fuite éperdue, murmure terrifiant. Il me semblait que la chose ailée était derrière moi, masse immonde rampant dans le souterrain humide, mais je pense à présent qu'Elle est restée dans la grande salle, sa taille lui interdisant l'étroit passage, et que c'était les rémanences de ma propre terreur qui me poursuivaient ~elles me poursuivent toujours ~ dans ma fuite.
Revenue dans la chambre de Thiphaine, je repoussai frénétiquement le lit au-dessus du trou. Hystérique, je tournai en rond, faisant les cent pas devant la cheminée, murmurant des paroles décousues, certaine que je n'aurais jamais dû voir ce qui désormais était imprimé sur mes paupières.
Un temps assez long s'écoula. Je ne saurais dire combien de minutes ou d'heures. Soudain, le choc nerveux se mua en un épuisement irrésistible. Tout mon corps tremblait, et je me sentis partir doucement vers l'inconscience.
Lorsque je me réveillais, des personnes m'entouraient. Un homme me prenait le pouls, alors qu'un autre me tapotait doucement les joues. Ils parurent tous extrêmement rassurés de me voir revenir à la vie, et je compris que j'avais dû passer la nuit dans cette chambre, et qu'au matin, les guides m'avaient trouvée, gémissant, dans un état de transe vaguement comateux. On m'apprit que le Samu avait été prévenu mais que la digue menant au Mont était encore inondée, et que la violente tempête qui se déchaînait sur l'abbaye depuis la nuit précédente interdisait encore l'approche des secours héliportés.
On m'interrogea, mais je fus incapable de répondre.
Depuis, je me trouve dans cette maison de repos, et on me soigne dans l'espoir que je retrouve l'usage de la parole, et éventuellement de la raison.
Je sais qu'en écrivant ceci, je me prive sans aucun doute de l'espoir d'être rendue à la vie civile un jour. A la vie normale. Mais qu'importe, comment pourrais-je espérer avoir de nouveau une vie normale un jour, de toute façon?
Peu à peu, toutefois, les médecins tentent de me persuader que tout ceci ne fut qu'un cauchemar suggéré par une nuit de tempête dans un cadre impressionnant à une jeune femme au bord de la dépression nerveuse.
Aucun passage d'aucune sorte n' a jamais été décelé sous le lit de la chambre du musée. Je ne ferais même pas allusion au cérémonial obscène et atroce auquel je reste persuadée d'avoir assisté, que ce soit en réalité ou en rêve, ce qui au fond ne changerait rien pour moi: Aucune enquête ne fut menée.
On m'explique pour me tirer de mon mutisme que les images que j'aie vues, à commencer par les spectres romantiques du Grand Connétable et de son épouse, m'ont été suggérées par l'ambiance de la maison et la connaissance que j'avais de leur histoire. Que l'empreinte corporelle dans le lit était sans doute la mienne alors que je rêvais déjà tout cela. On m'explique beaucoup de choses, à grands renforts de calmants et d'un symbolisme facile.
Et, enfermée dans cet hôpital hanté par les hurlements nocturnes de ses patients, je passe des nuits sans sommeil. J'imagine la fascinante silhouette de l'Abbaye sur le mont, bravant le continent et la mer, juchée sur ce rocher sans âge abritant d'innommables rémanences. Et je me tais, car je sais que si je ne veux pas qu'Elle me retrouve, Elle ne doit pas m'entendre...
J'imagine le Mont Tomba (*) , en contre-jour sur une masse nuageuse surnaturelle qui tourbillonne avec rage autour de la flèche de l'abbaye bénédictine. Et je me contrains à imaginer la statue de l'Archange reprenant vie et terrassant, définitivement cette fois, le démon couché à ses pieds.
Marie Jeanne VW.
Rennes, le 25 Novembre 1995 "
FIN.
(*) Le Mont Tomba ou Mont de Tombe :
Le Mont Saint-Michel est appelé dans les vieux titres "Monasterium S. Michaelis in Tumbâ": Tumba signifie dans la basse latinité tout lieu élevé, et dérive de "tumulus", à "tumendo". De "Tumulus" s'est fait le mot français "tumble" puis "tumbe" puis "tumba". Le Mont Saint-Michel s'appelle Tumba dont on a formé un diminutif à la montagne qui lui est voisine, mais plus petite: Tombelaine.
::: l'auteur? Claire Panier. - Son roman fantasy, "L'ECHIQUIER D'EINAR" sort en avril chez Nestivequen*. - panier-alix@infonie.fr * Nestivequen est un éditeur français qui publie de la fantasy française.
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