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DAME CIGOGNE Aujourd’hui, quatrième jour sans une ligne… Désespérant ! Il paraît que la solitude est propice à l’écriture… Je veux des noms ! Car moi, elle me pèse ! Non, elle m’écrase ! S’il est exact que ma vie "dissolue" brûlaient mes jours et donc m’interdisaient de m’arrêter devant le Mac et d’y jeter ainsi une simple ligne, ma retraite monacale à Honfleur n’est visiblement pas la meilleure idée que Christian ait jamais eut : Je fais plante verte devant un écran blanc. Déco ! Tiens, en parlant déco, sa maisonnette normande est charmante ! Et donc ici j’ai gagné une triste certitude : Je n’aime pas les maisonnettes charmantes… Ou alors je ne suis pas une bonne plante verte… De plus, les plages nuageuses qui accueillent mollement les ondes mourantes de la Manche sont visiblement réservées aux couples en manque de chabadabada, aux vieux attendant lentement que la Manche se réveille en furie et les engloutisse ou aux joggers avides de mordre les chiens qui les précédent toujours… Je ne rentre dans aucune de ces catégories. Que ferais-je ici ? Cette mer me déprime… Subitement, devant cet écran stupidement vide, je décide de rentrer à Paris ! Je m’arrangerais avec Claire pour organiser une "psychothérapie" de l’auteur creux. Je ne me plais décidément pas dans ce costume de ficus benjamina misanthrope. En attendant qu’un train salvateur me ramène vers les trépidations familières de Montmartre et loin du reflux hypnotique de cette mer sirupeuse, je vais passer une dernière nuit dans ce lit charmant. Berk ! Le sommeil me gagne rapidement. Le privilège de l’ennui ! Mais la Normandie semble décidée à ne pas m’offrir sa dernière nuit : elle me la crache à la figure ! En représailles sur mon jugement de citadin rurophobe. Tiens, c’est une idée à développer, ça ! La rurophobie ! On a eu les surréalistes, les existentialistes, les humanistes mais je lance les "rurophobes " ! Marrant, la simple idée de fuir et je sens que mon esprit sort de sa léthargie. Bon, d’accord, cette première idée n’est pas la meilleure qu’il aurait pu éructer mais bon, une idée, ça se fête… Noyons-nous donc dans les rêves… Laissons-les m’emporter sur une plage quelconque d’une île sous le vent avec une longue chevelure blonde endormie sur mes cuisses, dans un duel du XVIIIéme siècle pour venger l’amour bafoué d’une chevelure brune ou dans le corps d’un faucon pèlerin perché sur le bras d’une princesse gothique à la folle chevelure rousse… Je tombe… Le lit se déchire, mes sens s’engourdissent… Etrange ! Cette sensation n’est pas habituelle dans mes rêves paradisiaques. Puis le froid me saisit. La sensation de la fin du voyage est désagréable, inquiétante, comme l’attente à un premier rendez-vous. Une panique infantile me sort de ma torpeur spirituelle : Les morsures subtiles du climat qui m’accueille ont eu raison de ma frénésie fantasmatique. J’ouvre les yeux sur ce rêve singulier. L’insolence du blanc omniprésent m’agresse. Je n’ai pas la force de soutenir mes premières explorations visuelles. Je décide de rester allongé dans cet engourdissement qui me gagne. La curiosité m’oblige tout de même à reprendre courage et à affronter ce blanc aveuglant. Je me redresse et à force de persévérance, m’habitue à la luminosité. Je suis assis sur la berge d’un lac gelé. Ce lac me rappelle des images connues mais je ne peux lui trouver de nom. Près de moi, le squelette effrayant d’un châtaignier décharné et glacé m’invite à admettre le paysage de mort, à accepter la mort de ce paysage. Je perds mon regard sur les collines désespérément blanches qui entourent l’énorme goutte de glace. Elles sont trop blanches… Juste déchirées par les chétives branches des arbres effeuillés. Le ciel même ne sait pas comment sortir de son uniforme blanc. Si je n’étais pas seul à croire encore à la vie dans cette image, je pourrais me croire tombé dans le Givre de Gontcharova. Une pulsion de résignation, d’abandon vital me plaque à nouveau dans la neige molle et anesthésiante. Et je fixe alors ce ciel cruel. Je le défie dans un duel singulier : le premier qui bouge a perdu. Au jeu du regard, je suis imbattable. Le temps passe… Ou semble passer : Je n’en ai aucune preuve. Soudain, quelques flocons commencent à s’écraser sur mon visage. Je suis vraiment le meilleur au jeu du regard. Mais pourquoi me suis-je échoué dans ce rêve ? Où est ma chevelure blonde ? Décidément, je n’aime pas le froid. Je ferme les yeux et m’abandonne à l’engourdissement fatal. Au pire, il s’agit tout de même d’un rêve, non ? Pourquoi ai-je mal ? C’est anormal comme sensation dans un rêve… Je trésaille quand quelques mots vivants déchirent le silence, blanc lui aussi. - "J’étais sure que tu reviendrais. Poutchi ne me croyait pas. Mais je savais que tu ne nous oublierais pas ! Pas complètement. Bienvenue au Lac aux Mille Feux, Jean !.. Ah ! Oui, certes, les Mille Feux sont un peu sortis de l’actualité locale, mais bon, tu comprendras… " Intrigué par cette voix chaleureuse planant dans ce rêve glacé, j’ouvre à nouveau les yeux. Cette fois, du blanc aveuglant se dégage une grande virgule jaune et souriante. Mes yeux se réhabituent avec peine à la luminosité et la virgule devient le long bec d’une joviale cigogne, de ma Dame Cigogne ! Elle se tient amusée au-dessus de ma tête et m’offre calmement son regard maternel. Je balbutie : "Dame Cigogne ! Mais où suis-je ? " Dans un élan mêlant joie, délivrance et incrédulité. Un élan qui m’amène à m’asseoir, à m’extirper enfin de l’enveloppe désespérément enneigée dans laquelle je commençais à m’enfoncer voluptueusement. Enfin, je me tiens face à celle qui allait m’apprendre. Je n’ose plus parler, je reste fasciné devant la douceur, la perfection de l’animal magique. Une image si familière, si intime et pourtant si lointaine. L’impression de majesté, de grandeur est décuplée par la vue en contre-plongée que lui confère sa position. Elle reprend soudain la parole, déchirant le silence de notre face à face : - "Je suis ravie que tu sois venu. A temps, j’entends ! J’étais certaine que tu te souviendrais et que tu trouverais le chemin jusqu’à nous. Mais Poutchi craignait que tu vieillisses trop vite et que tu perdes le chemin du Lac, que soient gâchées à jamais ton imagination et ta fantaisie d’enfant. Les seules qui puissent t’offrir toutes les audaces de l’imaginaire. Les fantasmagories infantiles sont vouées à mourir, paraît-il ! C’est du moins ce que disent toutes les princesses, lutins ou autres ogres qui ont fait le bonheur des délires d’enfants devenus grands. Mais toi, tu n’es pas comme les autres. J’en étais sûre ! Il n’y avait que toi pour me faire Cigogne. Tu as toujours été plus créatif que tous, tu ne pouvais oublier ton Lac ! Le Lac où tu as toujours rejoint tous les soirs de ta jeunesse, pour gagner au concours de celui qui vole le plus vite contre moi, pour jouer à cache-cache dans les fleurs géantes avec Poutchi, pour explorer les fonds du Lac sacré… " Je l’interromps alors : - "Pourquoi l’hiver ici et maintenant ? " - "Tu vieillis ! Ta raison cherche à ensevelir sous sa neige adulte tes espiègles rêveries. Ton imagination se mue en une sagesse calme et routinière. " Ses mots claquent comme des gifles à mes oreilles. A mesure que la cigogne avoue mes oublis, ils se transforment en évidences, en violents camouflets. La lâcheté s’effrite par plaques devant les coups de béliers de la diatribe de mon hôtesse. Mon esprit s’était donc enfermé dans la routine de ma vie raisonnable ! Une routine, vampire de toute création, enfouissant dans la neige mes meilleures inspirations : mes histoires d’enfant. J’avais appris que les nuages ne sont pas des chevaux qui courent pour se transformer en phénix de coton mais rien de plus que de la vapeur d’eau, que Poutchi n’est qu’une peluche de nounours bleu que mes parents m’avaient présenté en ami intime du Père Noël… On m’avait offert les clés de l’imaginaire mais je suis comme tout le monde : je me suis efforcé d’oublier ma Dame Cigogne… Cet oiseau qui a voyagé toute la Terre, qui connaît les qualités de tous les animaux, qui a toujours voulu me faire comprendre que la vie n’est pas qu’une multitude de cellules qui communiquent... Puisque grandir c’est comprendre que la vie n’est qu’une suite de renoncements, comme tous les autres, je n’ai eu qu’à abandonner les pleurs et les rêves de l’enfant pour accepter le sombre engrenage des sacro-saintes réalités. J’ai donc grandi et comme tout adulte raisonnable, j’ai accepté toutes ces réalités. Mais a-t-on absolument besoin de ces réalités ? Je pensais avoir toujours veillé à protéger ma vie de cette gangrène réaliste mais je n’avais même pas protégé ma folie ! Oh ! Mes succès professionnels, mes amitiés sans partage, mes conquêtes féminines m’avaient assuré de l’efficacité créative de mes neurones productifs et ludiques et m’avaient permis de croire mon esprit toujours imaginatif et prompt à inventer, à raconter et à faire partager mes idées. Mais je n’avais pas pensé que la routine eut pu affadir ces idées. Je me rappelle maintenant tous ces textes inachevés voire autodafés puis toutes ces insolentes pages blanches, l’écran stupidement stérile de mon Mac qui se pose devant de plus en souvent devant mes yeux résignés. Un écran blanc…. Blanc… Comme la neige qui a gelé les si belles collines du Pays du Lac… La routine est blanche et glacée : c’est une engelure ! Alerte ! La routine s’installe ! Prenez garde à elle : elle glace votre esprit, votre originalité et vos Poutchis ! Elle glace… Et tue à petit feu cette si belle imagination qui faisait de vous un être unique et riche et non seulement un petit porteur à la recherche de l’amour perdu ! En quelques années, la routine vous a lobotomisé en douceur, sans opération. Mon visage a certainement du refléter ces inquiétudes qui ont couru dans ma tête, comme l’annonce de la guerre transforme les visages en quelques heures dans un pays car Dame Cigogne a repris aussitôt : - "Mais n’aie pas peur ! Tu retrouveras tes collines fleuries… Tu es ici pour comprendre… et déjà tu as réussi à venir : le plus dur est fait. Tu vas accepter ta médiocrité ! Tu es venu pour t’apprendre. " Dame Cigogne s’arrête de parler et me fixe toujours de son long sourire. Quelques minutes se passent dans le silence froid de mon Lac désespéré de me voir perplexe. Le sourire de Dame Cigogne s’efface et elle murmure résignée : - "Tu n’apprends pas ! " - "Que dois-je apprendre ? Aide-moi… " - "En quoi puis-je t’aider ? Je ne suis que le fruit de ton imagination d’enfant… Tout ici est ta création ! Sais-tu pourquoi ton ours en peluche bleue s’appelle Poutchi ? Sais-tu quand ces collines se couvraient des mille feux de l’automne ? Sais-tu pourquoi je suis une cigogne ? Tu es le seul qui puisse t’aider… et nous aider ! Toutes les rêveries d’enfants m’avaient prévenu : les adultes n’ont pas de souvenirs de nous, simples fantasmagories infantiles ! Mais, peut-être puisque nous sommes fruits de ta " vanité ", comme tu l’appelles, je n’avais jamais pu admettre que tu serais comme eux. Et que tu nous oublierais. Mais tu n’es qu’un homme… Non, pas toi, mon Jean ! Tu n’es pas un enfant comme les autres ! Réfléchis ! Ton avenir t’appartient ! Vite ! " Je me réveille en sueur… Saleté de maison charmante… saleté de bruits marins qui rentre par la fenêtre… 4 heures du matin… Il me reste tout le reste de la nuit pour réfléchir… Au sujet de philo de Dame Cigogne... Réfléchir… pour comprendre mes rêves d’enfant ? Je n’avais jamais cessé de réfléchir… Depuis 30 ans… On me l’a assez reproché ! Mais je dois admettre n’avoir pas intégré mes rêves oubliés dans ma psychanalyse d’opérette. J’avais toujours cherché à comprendre ce que je suis, défauts, qualités… Ma propre autocritique pour connaître mes points faibles et les cacher, et mes points forts pour les faire éclater aux yeux de mon public ! Je n’en suis pas peu fier ! J’avais même acquis la prétention de me connaître parfaitement. Et vlan ! En un seul rêve, un volatile fout 30 ans d’autocritique en miettes : je ne sais rien de mon enfance, je ne sais pas pourquoi tu es une cigogne ! S’il était clair que mon enquête sur moi, ces 30 ans de questions avec ces nombreuses révélations, ces certitudes rassurantes sur mes qualités et mes défauts, il n’était que trop criant que la distance parcourue du premier cri à mon besoin d’écrire devait être relativisée. J’avais trouvé et exploré un certain nombre de galeries de mon esprit tordu mais difficile de visiter les autres… De trouver même leurs entrées. La lâcheté arrête tout être doué de réflexion à l’orée de l’inconnu de son inconscient. La mienne s’était allié avec ma raison pour déclarer l’intégralité de mon âme connue et maîtrisée. Point n’est besoin d’aller plus loin. Le reste n’est qu’expression puérile de délires paranoïaques ! Si le sens de la vie est un puzzle à reconstituer, les gens que j’ai rencontrés et aimé et ma "psychanalyse" m’avaient donné de nombreuses pièces. Mais peut être m’en manque t'il ? Et puis, il faut être objectif : Construire un aussi grand puzzle sans le modèle… Comment trouver la clé de ces nouvelles énigmes inattendues ? Comment est née cette cigogne ? Pourquoi Poutchi ? Je ne suis pas détective ! Que ferait Harry Potter dans cette situation ? Bon, il me paraît finalement assez évident que mon "enquête" devait commencer dans ma maison d’enfant, chez mes parents… Je vais trouver là-bas dans un vieux coffre oublié une peluche bleue et une cigogne en plastique… et ce sera fini ! Fini ? Là où ça devait commencer ? Arrivé dans cette chambre étriquée qui fut mon royaume personnel, devant le regard un peu étonné de ma mère, je commence à fouiller les coffres fermés depuis près de 15 ans, à vider consciencieusement les tiroirs. Ma mère me tient soudain plus et pose la question fatidique : "Au juste, tu cherches quoi ? " Concentré sur ma fouille qui me fait plus ressembler à un membre de la Gestapo qu’à un fils de 30 ans normalement constitué, je réponds évasivement : "Mon imagination. " Ma mère abandonne et retourne à ses occupations tristement quotidiennes et je continue à rechercher Dame Cigogne dans mes jouets d’enfants. Soudain, un bout de peluche bleue écrabouillée arrête mon regard. Je m’arrête soudain de tout bouleverser et je prends religieusement le temps d’extirper la peluche du capharnaüm. J’ai donc retrouvé "Poutchi", une peluche délavée et fripée qui amène de grosses larmes émues à des yeux qui avaient aussi perdu l’habitude de cette sensation. Je ne peux que m’émouvoir : cette peluche sans expression visible a finalement pendant de très longues années, été ma meilleure amie, partagé mes jeux les plus fous et passé des soirées à calmer mes angoisses d’enfants. Mais le simple désenfouissement du jouet n’offre pas d’éclatante vérité nouvelle. Je ne me rappelle pas l’origine de ce surnom Poutchiesque ! Ni même des détails de nos jeux, ni des sujets particuliers de nos confidences ! Et surtout je ne me souviens pas de la fin de notre complicité. Quand cela s’est-il cassé ? Pourquoi es-tu devenu une stupide boule de poils synthétiques bleus ? Pourquoi ne peux-tu plus calmer mes angoisses d’adultes ? Déçu par ma toute nouvelle solitude, je reprends ma quête du jouet perdu… Je fouille dans tous ces jouets, soigneusement rangés par une mère attentive à conserver tout ce qui a croisé la vie de son Jean. Des caisses de voitures ou d ‘avions, des wagons de Playmobils, des réserves sauvegardées de dinosaures… Mais pas de cigogne ! Pourquoi cette maîtresse de mon imagination d’enfant est- elle une cigogne ? Après la mise à sac minutieuse de la mine de ces fameux souvenirs de jeunesse qui me font désormais défaut, je reste prostré, à réfléchir dans le vide, serrant mon ours bleu contre moi. Je baisse les yeux sur lui et nos regards se croisent. Mes yeux bleus se perdent dans ces boutons de culotte noirs et l’interrogent, espérant secrètement qu’ils leur répondront … Poutchi a pu me parler ! Il n’y a pas de raison qu’il ne le puisse plus, non ? Finalement, après ce long moment de découragement progressif, j’abandonne ma chambre dans son état post-apocalyptique et je descends interroger ma mère : Maman saura ! Je redescends dans la cuisine familiale pour assaillir ma mère de questions saugrenues. Ma mère s’arrête de travailler devant mon insistance pressée. - "Une cigogne ?.. Non, je ne vois pas ! Un café ? " Je bois tristement ce café en écoutant d’une oreille les nouvelles du village : Carine, mon " premier amour ", mon premier baiser en tout cas, s’est marié à une brute, Madame Duplessis, la femme de service de l’école, est morte, le clocher de l’église travaille à la préfecture et Jérôme, mon "premier meilleur ami" , mes premières parties de billes en tout cas, a été entièrement électrifié… ou le contraire… Enfin bref, je reste avec une peluche bleue et une cigogne inconnue… Seul ! Au bout d’une heure, j’embrasse ma mère et rentre enfin sur Paris. J’aime bien le train finalement… Soit on y dort, soit on y drague, soit on y réfléchit… l’essentiel d’une vie en fait ! Le chemin de fer est un concentré de vie ! Je devrais proposer ce slogan à notre SNCF… A moi de leur faire préférer ce slogan ! Pour revenir au concentré de vie, en l’occurrence, le voyage d’aujourd’hui est réservé à l’intense réflexion… rétrospection, plutôt même… armé d’une peluche cachée dans mon sac. Seul dans mon compartiment, je ne risque pas l’internement psychiatrique à sortir et caresser ce jouet bleu. Face à moi, il me semble ridiculement petit. Son regard de boutons de culotte est tristement vide ! Je lui lance tout de même un nouveau duel du regard ! Au bout de dix minutes et redoutant que la gare de Bernay n’apporte un flot de touristes dans mon compartiment, je baisse le regard ! Victoire des boutons de culotte ! Ma première défaite depuis des années. Bouh ! Vite, ranger le nounours avant que des voyageurs entrent et constatent ma nouvelle défaite ! Finalement, personne ne monte à Bernay ! Il faut dire qu’il ne manque que la Manche à Bernay pour en faire une riante cité balnéaire normande ! L’épisode Honfleurais a vraiment laissé des séquelles ! Il faudra que je pense à une psychanalyse ! Je suis un normand qui renie sa mer, ses plages… bientôt ses vaches et son cidre ? C’est d’autant plus intéressant que je suis chevillé à cette région, qui m’a donné le jour ! Mais je n’aime pas la mer, c’est tout ! Je finis le reste du trajet au-dessus d’une feuille blanche à griffonner plusieurs idées qui me trottent dans la tête… une histoire pour enfant racontant les aventures d’un couple de petites grenouilles sauvant leur étang de la menace d’un échassier. Je ne sais si Dame Cigogne apprécierait le vilain rôle que j’y fais jouer à une de ses congénères dans cette ébauche de nouvelle. Mais elle serait peut-être heureuse de voir que mes souvenirs d’enfance ont visiblement donné un gros coup de plumeau sur une imagination enfantine poussiéreuse. Arrivé dans mon Montmartre fétiche, je prends un repas rapide chez "Greg", mon restaurateur polonais favori et décide de finir cette nouvellette batracienne en quelques heures. Puis satisfait par cette toute nouvelle victoire sur le blanc, je me couche en pensant que le noir n’est finalement absolument pas l’absence de couleur puisqu’il donne l’imaginaire au blanc, sensé regrouper toutes les couleurs du spectre. Je sombre rapidement dans cette réflexion oiseuse et mon sommeil s’agite vite : Un rêve s’ouvre déjà et m’offre immédiatement le chemin de mon merveilleux Lac. Là, surprise, la neige est en train de fondre et laisse poindre déjà des multiples traces de vert partout. Le sol se couvre d’éruptions herbeuses, les arbres ressuscitent… Deux petites grenouilles ont suffi pour offrir un mois d’avril à l’hiver de mon imagination. Je cherche Dame Cigogne du regard et là, surprise, un petit nounours bleu apparaît et m’accueille d’une voix encore un peu rocailleuse : - "Bonjour, mon Jean ! Ravi de voir que tu as décidé de me guérir vite ! " - "Bonjour, mon Poutchi adoré ! Je suis si content de réentendre ta voix de nounours ! Elle n’a pas beaucoup changé ! Je comprends simplement maintenant à quel point elle me manquait ! " Nous avons bavardé sur nos souvenirs pendant des heures. De ses victoires sur les fantômes de la nuit notamment : il semble en être particulièrement fier ! Et puis entre deux sanglots d’enfant pas tout à fait grandi et deux éclats de rire d’adulte attendri, je me suis finalement rappelé pourquoi je n’ai jamais pu faire autrement que d’écrire ! J’écris pour m’exorciser du besoin vital de parler. Pour expulser des rêves parfois trop réels, pour construire des palais pour lesquels que le piètre bricoleur que je suis ne pourrait même pas repeindre l’entrée, pour savoir chanter. Et mon piètre succès a perverti ce besoin d’écrire en arme de guerre, de séduction, de conviction. J’avais transformé le stylo qui m’avait fait un jour écrire une première ligne dans un grotesque journal intime en un instrument de pouvoir. Je n’écrivais plus pour moi mais contre les autres ! J’avais transformé rêver en produire. Mais désormais, j’ai retrouvé ce chemin vers moi dans ce que j’écris. Je sens que Poutchi est une grosse partie de moi. A la fin de notre longue discussion, je m’inquiète soudain : - "Où est Dame Cigogne ? " - "Elle est en train de se battre contre deux petites grenouilles. Elle sera bientôt de retour dans tes rêves. " ::: l'auteur : Jean.. . . . :: Fier de voir son texte paraître parmis les autres auteurs de En ligne de contes.* :: *Ndlr :(Merci pour ces compliments) |