L'excessive.
 
L'excessive
l'auteur
H. venait d'avoir 41 ans. Elle avait 24 ans.
Il la rencontra à la Fnac, au Forum des Halles - il n'y a pas d'endroit pour une rencontre. Il y rôdait en quête d'un livre de Barthes. Elle y cherchait la biographie des Doors.
Elle se buta dans lui, trébucha, se raccrocha à sa veste, le relâcha avant de s'étaler tout du long dans l'allée.
Bien entendu, il se précipita pour l'aider à se relever et elle ne se méfia pas un instant de cet homme ordinaire qui lui disait : "ça va ? Comme je suis maladroit ! Vraiment, vous ne vous êtes pas fait mal au moins ?"
Lorsque voulant la remettre sur pied, il tomba à son tour, elle rit aux éclats, en lançant gracieusement sa tête en arrière. Ses boucles mi-noires, mi-rousses de henné le frôlèrent. Il la trouva fraîche, saine, joyeuse, sensuelle, et il sut qu'il y aurait une histoire entre eux, une de celles qu'il affectionnait. D'ailleurs, il y avait un certain temps qu'il n'en avait pas eu une...
Et cette jeune beur le fit frémir.
H. aimait tant les femmes.
Il aimait les suivre dans la rue au soleil ou à la sortie d'un cinéma.
Il aimait s'imaginer mille aventures avec ces inconnues qu'il dévisageait aux terrasses des cafés, rêver en revoyant une amie de longue date ou la femme d'un copain...
Il aimait les poursuivre jusqu'à ce qu'elles succombent ou qu'elles soient sur le point... Et, quand cela devenait possible, il s'échappait.
Cette quête incessante de femme en femme c'était son goût de vivre.
Il arrivait évidemment que des femmes résistent. Quel défi ! Il était là tenace, discret, insignifiant, pressant. Il savait bien qu'il avait le temps et qu'il gagnerait sur la durée. Sa patience, faut-il le dire, était infinie.
Si la femme fuyait, H. attendait qu'elle s'arrête se croyant hors de sa portée, loin de la magie de ses jeux. Alors, il se dressait. Il réapparaissait soudain. Il était là quand on n'y pensait plus. Il observait celle qui s'immobilisait et reprenait son souffle. Il la regardait avec tendresse ; il se taisait et elle l'entendait dire "allons, cesse. Tu t'es arrêtée. C'est bien. Tu sais que nous allons tout recommencer à zéro. Tout cela devait avoir lieu entre nous. C'est notre histoire. Je peux tout intégrer de toi.". En cet instant, il jouissait de savoir qu'elle réaliserait avoir parcouru tout ce chemin en vain.
Il revit donc Myriam bien sûr.
Il lui avait offert un verre après la chute. Il en avait profité pour noter ses coordonnées. Il l'appela quelques jours plus tard. Dix jours exactement. Délai qu'il jugea assez long sans l'être trop...
Il lui fixa un rendez-vous à Odéon, devant une librairie. Elle se fit peu prier. Elle l'avait trouvé séduisant et se demandait justement s'il l'appellerait ou non. La pensée qu'il ne le ferait pas l'avait à peine traversée. Quelque chose lui disait qu'ils se reverraient.
Elle arriva pile à l'heure à 13 heures. Il était déjà là, dans la librairie, derrière la vitrine. Elle ne le vit pas et il s'amusa de ses gaucheries, du mouvement qu'elle se donnait en consultant sa montre. Elle tournait timidement la tête de gauche à droite pour le repérer arriver. Mais elle ne voulait surtout pas que ça se remarque. Cela l'attendrit. Par derrière, tout doucement, il s'approcha d'elle :
- me voilà, murmura-t-il.
Elle tressauta et sourit. Il se retint de l'attirer à lui tant cette innocence le troublait.
Il l’entraîna dans une brasserie animée du quartier où se retrouvaient coude à coude des étudiants, des employés de bureau et des habitués. Tout ce monde discutaillait et s'interpellait. Il leur dénicha une table isolée où ils s'assirent l'un en face de l'autre, silencieux et empruntés. Quand s'esquissèrent leurs premiers dialogues, leurs yeux s'accrochaient et s'évitaient.
"On se dit tu ?" "Que veux-tu prendre ? Aimes-tu les carpaccio ?" "Je ne bois pas d'habitude" "Nous n'avons pas encore d'habitudes, non ?" "Prenons un rosé frais" "Tu viens d'où ?" "Du Maroc. Mes parents plutôt. Moi, je suis née à La Courneuve" "Le Maroc... ne rien y faire. Rester là au soleil à buller. Voilà où tu devras m'emmener" "Cette couleur abricot te va à ravir" "Qu'aimes-tu lire ?" "Tu lis quand ? Le soir avant de t'endormir ?" "Je préfère le cinéma" "Le cinéma, j'y vais souvent ; je ne sais pas, peut-être une fois ou deux par semaine" " Moi je n'y aime pas la promiscuité, alors je me mets toujours près de l'allée pour pouvoir partir" "Jamais le lundi surtout" "Attaché de presse ; je déteste ce titre d'attaché, il m'apparaît indécent" "On se revoit n'est-ce pas ?" "Qui appelle l'autre ?".
La fois suivante, il l'attendit passage Brady, ce passage aux odeurs orientales qui mêlent curry et cardamone, là où déambulent femmes tamoules, Turcs ou touristes anglais. Ils s'assirent au début du passage à la table d'un fast-food indien entre une épicerie et un marchand de tapis. Il lui fit goûter le byriani, ce riz aux vingt épices et des massala de légumes. Elle but un lassy sucré à la rose. Myriam n’avait jamais mangé indien : Elle y retrouvait certains parfums de son enfance mais cela fleurait bon d'autres effluves inconnus qui la grisaient légèrement.
Puis il l’initia à la cuisine turque au fond d'une impasse dans le Xème arrondissement. Ils commandèrent de l’agneau haché, relevé de menthe, accompagné de blé concassé et d’oignons, et finirent par des pâtisseries aux pistaches..
Il enchaîna sur un restaurant japonais raffiné et serein à la limite du XVème où l'on vous apporte en même temps que le menu une serviette chaude embaumée. Elle fut impressionnée par les sushis de poisson cru
H. varia ainsi les lieux, les mets, les émois...
Il donnait l'impression de suivre un jeu de piste connu de lui seul. Elle en était étourdie, mais ravie.
Il la plaisantait sur ses naïvetés. Il la rudoyait même parfois mais n'oubliait jamais de revenir à la tendresse et aux galanteries...
Elle était sensible au fait qu'il s'intéresse à elle sans lui avoir encore proposé de coucher avec elle.
Cet homme si occupé qui semblait avoir une vie si pleine savait dégager quelques heures pour elle... comme ça... de temps en temps.
De temps en temps... Il s'avéra que c'était vraiment de temps en temps...
Il restait, deux, trois semaines sans donner signe de vie. Si elle l'appelait à son agence, il n'était pas là, peu libre... La standardiste ne l'avait pas vu aujourd'hui, la secrétaire ne savait pas quand il rentrerait ou s'il repasserait, il était en déplacement, en réunion, à l'extérieur, en ligne... C'était lui qui appelait subitement un matin pour l’inviter à déjeuner. Ce moment tant attendu, il l’écourtait en s'excusant ("on m'attend à 14 heures") ou bien il le retardait, voire l'annulait in extremis ("c'est partie remise, quelqu'un a débarqué ce matin. Tu n'es pas fâchée au moins ?") Qu'importe, il lui fixait un nouveau rendez-vous où il venait enfin. A l'inverse, il pouvait l'appeler deux ou trois fois de suite sans rien lui proposer.
Episodiques, leurs rencontres, malgré tout, dans sa tête à elle étaient devenues rituelles ; même si quand il la quittait, c'était sans convenir d'un autre déjeuner ou lui promettre de la revoir, elle pressentait qu'elle le retrouverait
Il lui disait simplement "à bientôt", sans être plus précis, mais pour Myriam, cet "à bientôt" signifiait bien qu'il allait réapparaître.
Elle collectionnait les indices : d’abord, il la quittait toujours avec précaution ("ce que je donnerai pour ne pas y retourner"), comme à regret, jusqu'à oser un baiser discret à la naissance du cou, au creux de sa main ou un long regard mélancolique qui pouvait vouloir dire "quel dommage de te quitter, on était si bien ; mais il le faut". Puis, il s'éclipsait comme si cette séparation inéluctable, insupportable, il fallait la consommer très vite. Il payait généralement l’addition, en prétendant, sibyllin, "ça, je peux le faire"
Myriam commençait à avoir besoin de ce regard gris qui s'attardait au sien, l’envie d'être avec cet homme attentif et attentionné. Il lui devenait tout doucement indispensable. Elle attendait qu'il la recontacte... Elle guettait la sonnerie du téléphone, au travail et même chez elle (alors qu'elle ne lui avait pas donné son numéro personnel.) Sa vie tournait autour de cette attente, tournait en rond.
La fois suivante, tout recommençait. Le temps s'écoulait ainsi entre deux rencontres, en demi-teintes.
H. savait l'écouter avec bienveillance parler de son enfance de banlieue, de sa scolarité écourtée, de la bande de ses 15 ans, de son travail insipide. Il l'interrompait pour lui signaler qu'elle avait juste un grain de beauté sur l'aile du nez et que cela était émouvant... Il lui parlait du bonheur. Ou de ce qu'il appelait les moments intenses de bonheur "tiens comme celui qu'on vit en ce moment, toi et moi, par exemple. C'est peu de choses. Mais pour moi, tout est fait de ces instants" En retour, Myriam lui apportait des gâteaux au miel, ceux que sa mère réussissait si bien. "Tu es trop gentille"disait-il en les dévorant sous ses yeux, comme un enfant sans attendre. "Ne refais plus jamais ça, disait-il, je ne le mérite pas".

Rien de plus ne se passait.
Myriam avait bien essayé de lui proposer d'aller au cinéma un soir ou de le voir un week-end, mais sans lui dire non, il différait la réponse et parlait d'autre chose. Cependant cinq minutes après, il lui montrait une affiche et déclarait péremptoire : "il nous faut voir ce film". Elle y allait seule ou avec une amie, sans lui de toute façon, mais enfouissait dans sa mémoire les images pour pouvoir lui glisser par la suite qu'elle avait vu ce film.
Elle avait tenté de le rendre jaloux en évoquant un copain. Mais H. ne se troublait pas, il prenait un air affligé. Il devenait muet. Elle s'apercevait qu'elle discourait dans le vide. Elle passait à un autre sujet et aussitôt il retrouvait d'évidence son entrain et sa bonne humeur.
Myriam s'interrogeait.
"Qu'était-ce donc cette relation fugace, si attachante et si frustrante ?
Etait-ce leur différence d'âge ou ses origines maghrébines ou l'infériorité culturelle dont elle s'accusait secrètement, qui l'empêchaient d'aller plus loin avec elle ? Car elle en avait envie maintenant : elle désirait ses mains sur elle. Cette présence exhibée de H. qui s'esquivait dès qu'un contact physique s'esquissait, l'obsédait désormais.
Etait-il fidèle ? Il avait une ou deux fois fait allusion à une femme. Etait-il malade ? Homo ? Ne lui plaisait-elle simplement pas ?
Elle contemplait son corps le matin après la douche, se pinçait là où c'était trop dodu ; elle se faisait des mines, des moues, des grimaces qui finissaient dans un sanglot sec. Elle s’était toujours cru désirable, puisque d'autres lui avaient auparavant prouvé...
Mais, lui, alors où voulait-il en venir avec elle ?
Elle refusait de croire à un jeu, parce qu’elle le sentait heureux dans cette relation ; ne le disait-il pas lui-même : "je suis bien avec toi ! ". Elle patientait avec l'espoir insensé que cet homme si peu pressé laisse un jour éclater la tendresse qu'elle pressentait en lui et qu'il lui laissait sans cesse entrevoir et désirer.
Les questions fusaient surtout quand elle était seule, car lorsqu'ils étaient ensemble, tout lui semblait clair. Elle le regardait intensément à la dérobée quand elle était avec lui, pour que ce visage lui revienne quand il ne serait plus là. Il s'en rendait bien compte et continuait à gesticuler comme un merveilleux pantin vide de sens mais si charmeur. En fait, elle ne voyait pas qu'il n'avait rien à donner et qu'il ne voulait rien prendre non plus.
Dès qu'il avait disparu, elle se rendait compte que rien de réel n'avait été dit ou fait qui pouvait être retenu pour enluminer son existence.
Après coup, elle ressassait ses paroles, re-visionnait ses attitudes et tout s'embrouillait. C'était confus et insignifiant mais résonnait en elle profondément.
Ses rêves se peuplaient de sa silhouette qui fuyait insaisissable. Elle le poursuivait, il riait, la laissait faire, l'enlaçait et s'évanouissait.
Sur une chaise vide, la veste de H. restait accrochée inutile.
Elle se réveillait brutalement. Elle avait froid, le croyait encore là auprès d'elle.
Elle pleurait fréquemment. Tout et tout le monde l'irritait et l'indifférait. Elle se tourmentait d'un rien
Elle ne savait plus que penser à lui, se poser des questions sur lui, parler de lui, se référer à lui...
- Tu es sûre que tu en es amoureuse ? Lui demanda une amie.
- Je ne sais pas. Je n'ai jamais été amoureuse. Peut-être que ça ne fait que ressembler à ça, répondit-elle.
On lui disait en s'étonnant de son entêtement :
- laisse tomber.
- envoie le balader.
- il se fout de toi, voyons.
- prends en un autre...
- moi, y a longtemps que j'aurais lâché...
- t'es sûre que tu ne fabules pas.
Elle se débattait, le défendait. Elle refusait d'entendre. Comment leur dire ? Leur faire sentir ? Leur faire comprendre.
Il était si...
Avide, ailleurs, gai, ardent, boudeur, tout autant que rieur et attristé, distrait et enfantin, rêveur, inquiet, infiniment tendre...
Tour à tour...
Inattendu toujours, imprévisible.

Cela mit du temps mais Myriam finit par éventer ses stratagèmes : La minutie qu'il mettait à choisir des lieux romanesques pour leurs rencontres (le Luxembourg en fin de journée uniquement pour boire un pot, une heure en barque à Vincennes, les Tuileries à la tombée de la nuit avant que cela ne ferme, la cafétéria du musée Rodin ou un troquet démodé dans une vieille ruelle...), ses mensonges (il n'était ni en voyage ni pris quand il lui disait - elle l'avait vérifié), ses faux embarras ("ça me gêne toutes tes attentions") ou ses excuses ("Je ne vaux pas ta tendresse".) Elle n'était certes pas de taille avec lui. Elle le laissait faire. Elle se disait encore au bout de six mois que ce serait comme il voulait Dès qu'il appelait, elle était à nouveau aimantée.
Quant à lui, il savourait ce badinage qui lui permettait de perpétuer sa jeunesse inquiète et ses turbulences. Seulement cela ?

"Je cours, je cours... je ne sais plus après quoi. Il va bien falloir que je m'arrête un jour pour recoller mes morceaux..." lui avait-il dit une fois en baisant légèrement l'intérieur de sa paume. Sa franchise n’était ni factice ni authentique, mais seulement mouvante.
Sa séduction à l'égard de Myriam relevait de la nécessité. Les fantaisies qu'H. leur fabriquait lui étaient aussi indispensables que manger tout de suite quand il avait faim.
Elle s'étonnait ou s'affligeait en constatant comme il se tournait en dérision mais ce n'était qu'un élément de plus pour qu'émerge un climat d'intimité ambigu et complice ; il rebâtirait demain au gré de la nouvelle rencontre l'image qu'elle attendrait, celle qui l'attacherait... Dire, se contredire, mentir, enfin pas tout à fait. Renouveler les émotions avec leurre et vérité, entre illusion et sincérité.
Il lisait dans les yeux de Myriam qu'il existait au moins pour elle et ainsi pour lui-même.
Quels rêves fous d'adolescente avait-il donc su faire ressurgir chez elle pour qu'elle accepte cette ronde ? Cette ronde obsédante de supercheries dont le tournis la menait progressivement au chancellement.
Un jour vint pourtant pour Myriam, un jour de détresse et d'incertitude plus intense que les autres, un jour où il était, semble-t-il, si absent, face à elle. Elle baissa la tête, respira un bon coup et se risqua à l'interroger :
- H., s'il te plaît.
Il fumait, ne répondant pas, fixant au loin la ligne bleue des Vosges, air qu'il prenait lorsqu'il refusait d'aborder le monde réel, celui où elle était justement.
- Je t'en prie, dis-moi. Que suis-je pour toi ? Qu'attends-tu de moi ?
Le silence resta étale entre lui et elle. Il ne bougea pas. Il ne la regarda pas. Il secoua avec précision la cendre de sa cigarette dans un cendrier et dit d'une voix éteinte :
- Peut-être es-tu l'essentiel que je ne maîtrise pas... Laissons les questions en suspens, veux-tu. A quoi servirait un aveu entre toi et moi ?
Elle se leva machinalement ; il se leva également, la regarda longuement, la prit dans ses bras, lui passa affectueusement les mains dans les cheveux, et s'enfuit.
Elle resta debout à la porte du café. Figée. Aucune réaction ne lui venait. Inutile embûche sur un trottoir que l’on bousculait.
Soudainement elle sut que cela n'irait pas plus loin avec lui, que rien ne changerait jamais. Il se répéterait sans cesse tant qu'elle saurait demeurer en attente. L'exclusion était consommée. Elle l'avait peut-être toujours plus ou moins perçu que le temps avec lui était mesuré. Aujourd'hui ça y était, le désir de durer s'achevait là avec cette dérisoire répudiation. Elle renonçait à comprendre pourquoi il ne voulait d'elle que cette succession d'instants inaccomplis et cette apparence amoureuse.
Elle accepta enfin d’abandonner la partie.
Elle ne sut jamais que le lendemain même il la contactait pour "jouer" à nouveau, car elle ne rentra pas chez elle ce soir-là, ni le suivant. Elle ne retourna pas non plus à son travail. Elle cessa toute communication avec son entourage, sa famille, ses amis, ses collègues. Elle disparut de la réalité des autres, de ceux à qui elle était chère, ceux qui aimaient l'idée qu'ils se faisaient d'elle. Elle n'avait plus d'image d'elle-même, comment accepter celle que les autres voyaient toujours ?
La première nuit, elle dormit aux Halles, recroquevillée dans un coin, avec la peur des vigiles au fond du ventre, découvrant qu'au cœur de Paris, existait bien ce monde inquiétant et violent dont elle avait vu les images à la télévision. Le second soir, elle préféra s'engouffrer dans un vieil immeuble du Xème et dormir sous un escalier d'où elle se fit déloger à 6 heures par une concierge excédée.
La journée, elle ne savait pas où aller précisément. Peu importait.
Depuis qu'elle ne rentrait plus nulle part, partout était chez elle. Elle se plaisait particulièrement dans le métro. Contrairement à ce qu'elle ressentait par le passé, elle en aimait les promiscuités imposées, les odeurs humaines, les frôlements obligés.
Elle montait dans une voiture et commençait par vérifier qu'il n'y était pas, anonyme parmi les voyageurs. Quand elle s'en était assurée, elle passait le temps entre deux stations à "cerner" les regards des hommes jusqu'à ce qu'elle retrouve l'imperceptible souvenir du regard de H. sur elle.
Puis, dès que la rame entrait en gare, elle se dirigeait vers la porte et changeait de wagon.
Elle recommençait ce manège jusqu'à ce qu'elle ait épuisé les cinq voitures. Alors elle descendait et si ça se présentait, elle prenait une correspondance et se faisait une autre ligne, ou bien elle repartait dans l'autre sens.
Elle croisait au hasard de ses pérégrinations des gens de toute sorte qui vivent dans les couloirs ou les quais et sillonnent le sous-sol parisien.
Elle en avait remarqué un au changement de Concorde, assis à même le sol. Il paraissait à peine être là pour lui-même. Debout, on l'eût certainement trouvé grand. En tout cas, il était maigre, très maigre. Il avait un faciès moyenâgeux, anguleux, antipathique, le cheveu noir, long, gras, dégagé sur les oreilles. Il soutenait sa tête de la paume de sa main gauche. Une de ses jambes était négligemment repliée sous lui. Il avait le nez long et fin, complètement dévié, probablement cassé et mal ressoudé. Il avait l'air de s'ennuyer. S'il n'avait eu cette allure miséreuse et quelques pièces dans une casquette, on se serait demandé ce qu'il faisait là, avec cette agressivité dans le regard prêt à bondir dessus et casser la gueule de quiconque s’en approchait. Il était souvent accompagné d’une femme jeune qui exhibait son moignon d'un geste las sans en attendre grand chose.
D’ailleurs, les gens filaient pressés et à part Myriam, personne ne ralentissait le pas

Etait-on lundi ?
Elle était descendue Porte de Clignancourt. Elle avait marché un moment avant de se retrouver sous le périphérique à l'extrémité des Puces de Saint-Ouen. Cela puait l'urine tandis qu'on entendait le roulement continu des voitures sur le béton.
Sous cette espèce de pont, sur des toiles cirées, des serviettes éponge, du papier journal, un fatras d'objets appâtaient des passants tout aussi disparates. Auprès de ce fouillis affalés, accroupis ou assis, des hommes, indifférents, fumaient en sommeillant.
Myriam bouscula une vieille qui bradait des boutures de misère au milieu de flacons vides d'eau de Cologne. Plus loin, elle heurta une femme d'une trentaine d'années, un enfant sur les bras, un autre à la cheville qui crayonnait à même le bitume. Elle se prit le pied dans le tas de vêtements que celle-ci proposait à 10 F pièce. La femme, morne, suivit des yeux Myriam se faufiler dans cette foule d’immigrés, d'Afrique Noire, d'Afrique du Nord et du Pakistan. Ils proposaient des montres dorées, des chevalières, des chaînettes, des appareils photos. D'autres alignaient des chaussures éculées, des cassettes ou des revues.
Plus loin, sur des cartons, on jouait au bonneteau et on misait quelques billets... en essayant de voir où se planquait le complice aux enchères. On faisait gaffe aux flics qui auraient pu surgir pour renverser cet étalage et donner la chasse aux joueurs.
Elle ne fut pas étonnée de reconnaître parmi tous ces gens, le chevelu de la Concorde qui avait disposé sur une couverture des livres de poche, du matériel électrique dépareillé, une dizaine de badges et deux vieilles poupées cassées.
Myriam s'approcha. Il ne leva pas la tête. Elle s'assit à ses côtés sur le trottoir.
Quand, à la nuit tombante, il ramassa ses objets, il l'emporta avec lui.

Quant à H., me direz-vous ? Eh bien, il poursuivit sa route. Il la chercha pendant quelques temps, s’agaça d’avoir perdu sa trace, regretta de ne pas avoir "lâché" une nuit avec elle pour la retenir et crut même que cette gamine effarouchée lui laisserait un souvenir doux-amer, presque désagréable, puisqu’elle s'était éloignée de lui sans qu'il ne l'ait vraiment décidé. Mais finalement cette intrigue inachevée s'évanouit subrepticement dans sa mémoire.
Du reste, quelques temps après chez des amis, il rencontra Florence.
Cela n'avait rien à voir avec Myriam : elle avait 40 ans dans l'année, était mariée depuis 12 ans et semblait s'ennuyer à mourir dans son boulot, dans son couple et dans sa maternité. Bref, lorsqu'au premier regard échangé, il se rendit compte qu'elle ne le savait même pas, il eut le sourire irrésistible. Et vous vous doutez bien que la chère Florence allait (progressivement) découvrir qu'un amour fou avant la mise en quarantaine... 

 
 
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l'auteur? Danièlle Lacroix.