| Djin était triste. Couché sous ce gros buisson, il remâchait ses déceptions. Il était triste et un peu en colère, plus contre lui-même que contre les autres. Pourquoi ne se comportait il pas comme les autres ? Ses problèmes venaient de là ! Il n'aurait pas été banni de la confrérie s'il avait suivi les règles habituelles... Mais voilà, il ne pouvait s'y résoudre ! Son peuple habitait au plus profond de la forêt. Ils vivaient éloignés des villages pour ne pas être inquiétés et ils choisissaient les voyageurs égarés comme cible pour "s'amuser"... Djin faisait partie du peuple des lutins de la forêt. Ceux-ci avaient toujours été craint par les hommes des villages voisins de la forêt. Ceux qui s'aventuraient sur leur territoire, n'en ressortaient que très rarement... Les lutins qui maîtrisaient les différentes magies, transformaient le plus souvent les intrus en animaux d'espèces diverses. Ainsi, personne ne pouvait trahir la position de leur village. Et pour parler franchement, les lutins de cette confrérie s'amusaient beaucoup lorsqu'il s'agissait de "jouer" avec un voyageur perdu. Djin pour sa part ne trouvait pas ça très drôle. Il n'avait jamais pu se résoudre à changer l'apparence d'un homme en animal. Tout juste avait-il, deux ou trois fois, usé de ses pouvoirs pour générer des apparitions effrayantes devant les intrus. Son attitude avait fait de lui un marginal au sein de la confrérie des lutins, et le conseil avait décidé de le bannir du village. Djin était parti, droit devant lui, sans but. Ne sachant ou aller, il avait erré sous les frondaisons, observant les oiseaux, les biches et les cochons sauvages en se demandant combien parmi ceux-ci avaient été des hommes auparavant... Las de cheminer au hasard, il s'était arrêté à l'orée d'une clairière, sous un gros buisson d'épineux, pour se reposer et réfléchir à ce que pourrait bien être son avenir maintenant !.. Rompu par la fatigue de la longue marche qu'il avait effectuée, il finit par s'assoupir. Un bruit étouffé le réveilla en sursaut. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il le vit. Sa première pensée-réflexe fut la fuite. S'il le voyait, il allait le pourchasser pour l'exterminer. Mais il ne bougea pas. Après tout, c'est ce que les anciens racontaient aux jeunes lutins pour justifier leur attitude... Ce n'était peut-être qu'une légende ? Les anciens affirmaient que les hommes chassaient autrefois les lutins pour les exterminer, et que c'est la raison pour laquelle ils s'étaient réfugiés au plus profond de la forêt. Les hommes étaient dépeints comme d'horribles monstres, ennemis jurés du peuple des lutins. Djin n'avait pourtant jamais eu l'impression que ceux-ci furent bien dangereux ! Ils ne connaissaient même pas la magie et ils étaient bien incapables de se défendre lorsqu'ils rencontraient les lutins patrouilleurs. Djin concentra son attention vers l'homme. Il était assis sur une grosse pierre moussue et se tenait le visage à deux mains. Il sanglotait ! Celui-ci ne semblait pas si terrible ! Il n'avait pas l'allure du chasseur sanguinaire décrit par les anciens. Djin hésitait pourtant encore. L'homme était un géant. Il devait bien mesurer un mètre-soixante-quinze une fois dressé sur ses jambes. Les cinquante-trois centimètres de Djin ne suffisaient pas à le rassurer pleinement ! Il rassembla pourtant tout son courage, et glissa le plus silencieusement possible hors du couvert du buisson qui le protégeait jusqu'ici. Il se releva et entama une manoeuvre en arc-de-cercle pour approcher l'homme par l'arrière. Il n'était plus qu'à quelques dizaines de centimètres de son but lorsque le plantigrade surgit ! Un énorme grizzli d'au moins deux mètres de haut ! Celui-ci semblait très en colère et son attitude était très menaçante ! L'homme releva la tête en entendant le grognement sourd de l'animal. Si Djin avait été face à l'homme, il aurait pu lire toute la terreur qu'affichait son visage. Roland ne savait que faire ! Il était là dans une position qui pouvait lui être fatale. Même s'il avait songé à en finir quelques instants avant, il ne se sentait pas prêt à se faire déchiqueter par cet ours énorme. Il fouillait alentour du regard, dans l'espoir de trouver une grosse branche cassée ou une lourde pierre qui pourrait armer son bras et lui permettre de combattre cet animal... Hélas ! La clairière n'offrait qu'herbe rase et mousse. A peine quelques cailloux de la taille d'un poing ! Il ne pouvait espérer venir à bout de l'animal avec une telle arme ! Il se redressa, songeant à prendre la fuite, mais il était trop tard. L'animal était presque sur lui et allait le mettre en pièces ! Roland pouvait voir le reflet du soleil sur les griffes et les crocs de l'animal... Son chemin finirait ici, cela ne faisait plus aucun doute ! L'ours jeta son énorme patte en avant, visant la tête, qu'il allait arracher de ses griffes acérées. Roland ferma les yeux par réflexe, attendant le choc fatal. Une éternité plus tard, rien ne l'avait frappé ! Ses yeux ouverts de nouveau ne rencontrèrent que la vision des sous-bois environnant... Un petit couinement attira son regard à ses pieds. Une souris, dressée sur ses pattes arrières, fouettait l'air avec sa patte avant-droite ! Roland croyait rêver ! C'est impossible, se dit-il, on croirait que ce rongeur singeait l'attitude de l'ours qui l'avait attaqué ! - Oui, c'est bien lui, dit une petite voix derrière son dos ! Roland n'en croyait pas ses oreilles ! Il se retourna, son regard ne croisa que le vide. - Je deviens fou ou je rêve, articula Roland à haute voix. - Pas du tout, c'était bien un féroce grizzli, répondit la petite voix. Roland baissa alors la tête et il vit Djin qui escaladait la grosse pierre moussue sur laquelle il était assis quelques instants avant. "Oui, je rêve, pensa t'il." Le petit être était maintenant parvenu au sommet du rocher. Ainsi il culminait à une hauteur de un mètre-dix environ ! Roland le voyait donc mieux et de plus près ! C'était un curieux lilliputien, une copie d'homme en miniature ! Avec des oreilles dont le haut s'allongeait légèrement en pointe. Hormis ce détail et sa taille réduite, il avait l'air d'un petit homme. Roland se souvint des légendes narrées par les vieux paysans à propos des lutins... Etait-ce un lutin ? - Bonjour, homme ! Je suis Djin. N'aie pas peur, cet ancien ours ne te mordra pas, dit il en montrant du doigt la souris qui persistait à s'agiter aux pieds de Roland. As-tu un nom ? - Je me nomme Roland. Es-tu un lutin Djin ? - Oui, répondit le petit. Enfin, j'en étais un, soupira t'il ! - Tu as vraiment changé cet ours en souris, demanda Roland ? - Je l'ai fait, répondit Djin. Je craignait qu'il ne me prenne pour dessert après son plat principal ! Il me fait moins peur à présent... Et je lui rends service, son estomac moins grand sera plus facile à satisfaire désormais ! - Tu m'as sauvé la vie, dit Roland. - Etait-ce une bonne idée, demanda Djinn avec un air inquiet ? - Pourquoi cette question ? - Ne vas-tu pas me pourchasser maintenant ? - Je n'en ai aucunement l'intention ! pourquoi ferais-je une chose pareille, répondit Roland. Tu m'as sauvé et je ne peux que t'en être reconnaissant mon ami. Il avait dit AMI ! Incroyable ! Djin n'en revenait pas. Un homme qui considérait un lutin comme son ami ! - Les anciens ne sont que des menteurs, dit Djin. - Que veux tu dire, questionna Roland ? La souris, lasse de s'épuiser en vain, détala brusquement vers les bois. Djin raconta alors à Roland son histoire et l'informa des histoires qui circulaient depuis des générations de lutins à propos des hommes. Il lui expliqua ce qu'il advenait des imprudents qui se hasardaient trop près de son village. Roland qui s'était assis sur le bloc rocheux l'écouta. **** Son histoire achevée, Djin garda le silence quelques instants. Puis il reprit la parole. - Et si tu m'expliquais pourquoi tu avais l'air si abattu avant l'arrivée de cet ours, demanda-t'il à Roland. - C'est que je suis triste moi aussi, dit Roland. J'aime la fille du seigneur De Bellevue... - Est-ce si dur d'être amoureux, s'étonna Djin ? - Ce n'est pas l'amour que j'éprouve pour Isabel qui me rend triste, dit Roland. C'est parce que je ne pourrais jamais obtenir sa main. - Et pourquoi donc ? - Je ne suis qu'un fils de paysan, dit Roland. Pour prétendre demander la main d'Isabel au seigneur De Bellevue, je devrais être fait chevalier et avoir de l'or pour payer mon titre et obtenir les terres sur lesquelles travaille ma famille... Et ceci est impossible sans entrer dans la troupe des cavaliers du seigneur De Bellevue. Le capitaine n'a même pas voulu de moi comme écuyer ! - Il te manque donc un cheval et de l'or pour devenir chevalier et épouser Isabel ? - Ce n'est pas si simple, hélas ! Le seigneur De Bellevue a promis la main d'Isabel à celui qui réussira à chasser le seigneur De Sastan du château de Noircontrée qui était propriété de Richard De Bellevue. Celui-ci s'est emparé de la place et résiste aux attaques des troupes du seigneur De Bellevue. Je n'ai donc aucune chance de réussir cet exploit, là ou les chevaliers d'armes échouent... - Qui sait, rétorqua Djin avec un air pensif... Roland le regarda. A quoi pensait donc son nouvel ami le lutin ? C'est à cet instant que la souris qui fût ours fit sa réapparition. Trottant dans l'herbe en reniflant, comme si elle cherchait à retrouver la trace de son ancien corps. - Attrapes cette souris, s'exclama Djin ! Après quelques secondes pour se remettre de la surprise, Roland obtempéra sans réfléchir. Il se jeta à la poursuite du rongeur. Celui-ci fit tout ce qu'il pouvait pour échapper à son poursuivant, mais Roland finit par réussir à l'immobiliser en piégeant la souris dans ses mains posées en cloche au-dessus du petit animal. - Ca y est, cria-t'il à Djin qui avait suivi la traque en rigolant depuis son promontoire rocheux. Un sourire éclairait encore sa face lorsqu'il regardait Roland à plat ventre dans l'herbe, les mains recouvrant le petit rongeur pour qu'il ne s'évade pas ! - Que dois-je faire maintenant, s'impatienta Roland ? - Ne bouges plus, j'arrive ! Joignant le geste à la parole, Djin dévala le rocher et vint prestement jusqu'à lui. - Tu écarteras tes mains lorsque je te le dirais, ordonna Djin avec l'air d'un général qui conspirait pour prendre le pouvoir. Ensuite tu t'écartera un peu en arrière... Il ne faudrait pas que tu prennes un coup de pied ! Roland le regarda avec des yeux ronds... Le petit homme se moquait de lui ! Un coup de pied de souris ! - Maintenant, dit Djin ! Roland écarta les mains et eut à peine le temps de retomber sur les fesses alors qu'il pensait se relever ! Lorsque Roland avait ôté les mains d'au-dessus du rongeur, Djin avait fait un geste rapide de la main, il y avait eut comme un tourbillon fumeux et ...La souris s'était transformée en un superbe cheval gris qui piaffait sur place ! - Et voilà, dit Djin fièrement. Nous avons une monture ! Roland n'en croyait pas ses yeux. Il l'avait fait ! Djin était vraiment un lutin aux pouvoirs magiques ! - C'est incroyable, dit-il. Comment as-tu fais ça ? - Pff ! Facile ! Je pourrais aussi aisément te transformer en moucheron ajouta le lutin en souriant. - Et tu peux faire tout ce que tu désires, interrogea Roland ? - Non, dit Djin plus sérieusement. Ma magie a ses limites et moi aussi. - Que va t'on faire maintenant, s'enquit Roland ? - Il faudrait trouver de quoi de quoi équiper cette monture, déclara Djin. La nuit était maintenant tombée. Ils observaient la maison depuis l'orée de la forêt. La maison du tanneur. Celui-ci travaillait le cuir et la peau pour confectionner des vêtements et des accessoires de cuir. Il fabriquait aussi des brides, rênes et harnais pour les chevaux. Roland avait donc pensé naturellement à y venir voir de plus près. L'homme avait fini sa journée. La faible lueur d'une lampe à huile éclairait la fenêtre de son logis. Roland se glissa vers la remise, suivi de Djin. Ils pénétrèrent en silence dans la remise, évitant de heurter les tonneaux qui contenaient d'étranges mixtures à l'odeur acide. L'artisan stockait le fruit de son travail dans un coin. Le tout était soigneusement rangé. Djin trouva une bride et des rênes. Roland mis la main sur une selle de cuir. Ils ressortirent et filèrent en silence jusqu'au bois, emportant le fruit de leur "emprunt". Roland équipa la monture. Ceci fait, il hissa Djin sur le cheval et guidé par le lutin qui était habitué aux déplacements nocturnes dans les bois, ils gagnèrent une clairière ou ils s'installèrent pour la nuit. Roland eut du mal à trouver le sommeil. Il était à la fois excité par ces aventures et un peu honteux d'avoir dû recourir au vol d'un honnête artisan pour se procurer ce qu'il n'aurait pas eu les moyens d'acheter... Il finit par s'endormir malgré tout. Au matin, ils discutèrent d'un début de plan d'action. Roland devait être mieux équipé, et il faudrait qu'ils se mettent en quête de certaines choses. Avant tout, il leur fallait aussi trouver de la nourriture. Le marché au village paraissait être le lieu le plus approprié pour cela. Djin ne pouvait approcher de trop près les villageois car il aurait attiré l'attention sur eux. Ils partirent donc en direction du village, mais ils firent halte avant les premières maisons. Djin attendrait, dissimulé dans un petit bosquet avec le cheval, en attendant que Roland revienne avec quelques accessoires... Ce dernier allait encore être contraint de faire quelques "emprunts" ! Il entra à pieds dans le village. S'il s'y était rendu sur sa monture, il n'aurait pas manqué d'attirer l'attention. Un homme vêtu simplement, comme le sont les petites gens, ne possédait généralement pas d'autre animal qu'un éventuel cheval de trait. Et l'ancien ours-souris n'avait pas l'apparence d'un cheval de trait. Roland commença un parcours erratique dans le village. Il finit par repérer un gros sac de toile près de l'étal d'un marchand. Il le subtilisa sans se faire prendre, à son grand soulagement. Il se rendit ensuite sur la place ou les fermiers des alentours venaient vendre leurs marchandises. Il chaparda de-ci de-la quelque nourriture, glissée prestement dans le sac de toile. Il rafla également au passage un bonnet de toile sur l'étal d'une mercière. Cet accessoire, posé sur la tête de Djin, cacherait ses petites oreilles en pointes ! Roland pourrait ainsi le faire passer pour un enfant. Il ressortit du village, le sac sur l'épaule, soulagé de ne pas s'être fait surprendre à voler ces pauvres gens. Il retrouva Djin qui se prélassait, assoupi au pied d'un arbre auquel il s'était adossé. - Bravo, lui dit-il, s'est ainsi que tu surveilles notre cheval ! - Mais je l'avais à l'oeil, rétorqua Djin plein d'aplomb ! S'il avait fait mine de se sauver, je le transformais en ver de terre sur-le-champ ! L'animal qui dû comprendre qu'il était le sujet de la conversation, coucha les oreilles en émettant un chuintement. - Ne t'en fais pas, dit Djin en le regardant, je plaisante ! Qu'as tu ramené à manger, demanda t'il à Roland ? Les deux compères, assis en tailleur, finissaient leur déjeuner. Djin avait mangé comme un ogre par rapport à sa taille. Il regarda Roland avec attention, le détaillant de la tête aux pieds. - Pourquoi me regardes-tu comme ça, demanda Roland avec un air inquiet ? - Lèves-toi, demanda Djin en faisant de même. Roland s'exécuta. Djin semblait concentré sur quelque chose qui échappait à Roland. Il prononça une courte phrase et claqua des doigts. - Voilà qui est mieux, dit-il en souriant. Roland ne comprit pas tout de suite, puis en baissant le regard sur lui-même, il découvrit avec stupeur qu'il était vêtu de neuf ! Djin était vraiment inattendu ! - Pourquoi ne pas avoir fait ça avant, interrogea t'il ? - Je ne peux pas faire du bon travail le ventre vide, rétorqua Djin ! L'estomac contribue à l'alchimie interne et conditionne la magie externe, répondit-il franchement hilare. **** Ils reprirent la route en direction de l'ouest. C'est dans cette direction que se trouvait le forgeron. Roland devait parvenir à compléter son équipement. Il lui fallait une épée, que seul un forgeron pourrait lui procurer. Il aurait ensuite l'allure d'un vrai chevalier... ou presque. C'est dans ce but que les deux amis se rendaient à l'atelier du forgeron avec un plan adapté... Du moins l'espéraient-ils ! Ils ne tardèrent pas à voir se profiler devant eux le fief du forgeron. Celui-ci fournissait l'armement complet des troupes du seigneur De Bellevue. L'acier de ses armes était réputé solide et vaillant contre l'agresseur. Roland pensait qu'il serait mieux pris au sérieux lorsqu'il arborerait une fière épée à son côté. Il fit une halte à distance raisonnable pour permettre à Djin de se glisser près de l'atelier du forgeron. Lorsque celui-ci eut atteint son but, Roland fit repartir sa monture au pas. Djin avait pris position près de l'atelier de forge ou l'artisan vaquait à sa tâche. Il se concentra quelques secondes... Le forgeron perçut alors le grognement de l'animal. Il leva la tête et vit un énorme ours brun qui courait vers lui. Surpris, il lâcha son marteau et ouvrit de grands yeux ! "Diantre ! Ce molosse me charge, pensa t'il." Puis mû par un réflexe de protection, il se prépara à s'enfuir... Mais Roland qui était parvenu près de lui dans l'intervalle, s'empara d'une torche posée sur un support, et lança sa monture au-devant de l'ours en poussant de grands cris. Celui-ci effrayé dérapa des quatre pattes et tourna les talons pour s'enfuir hors de vue ! C'est du moins la vision qu'en eut le forgeron, car cet ours n'était en réalité qu'un mirage généré par notre ami lutin! Roland fit adroitement pivoter sa monture et revint tranquillement vers l'artisan qui n'avait pas bougé d'un pouce, pétrifié par la surprise. Roland replaça la torche sur son support et descendit de cheval. - N'aîe crainte, maître forgeron, l'animal est parti et ne reviendra pas sitôt ! - Merci à toi, noble cavalier, répondit l'homme. Roland était sur un nuage ! On venait de l'appeler noble cavalier ! Quelle ascension dans l'échelle sociale ! Il reprit ses esprits, songeant qu'il n'était pas encore parvenu à ses fins. - Ce n'est rien, lança t'il sur un ton détaché. - Mais si insista le forgeron, tu m'as à coup sûr tiré d'un mauvais pas qui pouvait m'être fatal ! - La bête n'était pas si terrible ! - Il m'a pourtant semblé que cet ours était de taille à me réduire en miettes. Comment te remercier ? Pour un peu, Roland aurait poussé un cri de joie, mais il se retint pour ne pas compromettre sa crédibilité. La ruse semblait marcher ! - Pour être franc, maître forgeron, tu peux très aisément me rendre la pareille ! - Dis-moi ce qui te plaît, si je puis l'exaucer... - Certes, car tu es bien placé. Le forgeron haussa les sourcils en écartant les mains, ne comprenant pas trop ou Roland voulait en venir. - J'ai fait halte dans une auberge la nuit dernière, commença Roland... Et profitant de mon sommeil, des brigands en ont profité pour me délester de ma bourse et de mon épée, me laissant nu comme au premier jour ! - Diable ! Quelle époque est la nôtre, s'insurgea le forgeron ! - Je n'ai donc plus sou vaillant sur moi, mais je comptais te demander crédit pour la fourniture d'une épée de qualité comme toi seul sait en faire à cent lieues à la ronde. Roland en rajoutait. Un peu de flatterie supplémentaire ne pouvait qu'ajouter à ses chances d'obtenir ce qu'il souhaitait ! - Un crédit ! Comme tu y vas là, s'exclama le forgeron ! Mais cette épée, je te l'offre de bon coeur ! La meilleure de ma forge ! Grâce à toi, je pourrais continuer à forger, ton épée est payée ! - Tu me gênes, forgeron, dit Roland doucement... Mais j'accepte malgré tout ! - Viens, et fais ton choix, invita l'homme en amenant Roland devant son armurerie. Roland soupesa quelques épées, comme s'il avait grande expérience en la matière. Puis il fixa son choix sur l'une des armes. - Ton choix est excellent, dit l'artisan, cette lame fait partie de mes meilleures. - Elles le sont toutes, rajouta encore Roland. Les deux hommes échangèrent encore quelques civilités, puis Roland prétextant un long chemin à parcourir avant le soir prit congé du forgeron. Il remonta à cheval et s'éloigna pour récupérer Djin un peu plus loin. Celui-ci en voyant l'épée maintenue par un anneau de corde au pommeau de la selle et battant sur le flanc du cheval eut un large sourire. - N'était-il pas beau, mon stratagème ? - Formidable, admit Roland ! Voilà un équipement qui force le respect ! - Reste qu'a ce jour, ta bourse est toujours plate, rigola Djin ! - Comment en serait-il autrement, soupira Roland ? - Nous arrangerons ça, affirma Djin ! **** Le soir venu, les deux amis avaient établi leur campement dans une clairière. Ils conversèrent longuement près d'un feu de camp. A cette occasion, Roland narra à Djin comment il avait approché Isabel lors d'une fête commandée par le seigneur De Bellevue. Le village ce jour là était plein d'animation. Des baladins, jongleurs, cracheurs de feu amusaient les villageois. Portés par l'ambiance diffusée par les musiciens, certains avaient eu le privilège de danser avec les proches du seigneur. Et pour Roland, ce fut là l'occasion de rencontrer Isabel. Les quelques pas de danse avec elle lui donna de l'assurance, il engagea un dialogue qu'en nulle autre circonstance il n'aurait pu tenir. La fille du seigneur De Bellevue trouva de l'intérêt à la conversation de Roland et du coup commença à mieux le regarder. Quelque-chose était passé entre-eux. Une étincelle dans les yeux de la belle confirma à Roland qu'il ne lui était pas indifférent. Et au moment ou Isabel allait s'épancher et lui dire quels étaient ses sentiments pour lui, un trouble-fête intervint. Un officier de la garde de son père qui était, s'est certain, chargé de veiller à la sécurité et aux fréquentations de la fille de son suzerain. Et depuis, Roland n'avait de cesse que trouver solution pour pouvoir de nouveau approcher Isabel. La tentative qu'il avait faite pour entrer au service de la garde du château avait échoué... Et voilà que maintenant, le seigneur De Bellevue offrait en récompense à celui qui chassera de ses terres l'ignoble De Sastan, la main de sa fille Isabel ! C'était désespéré pour Roland. Et c'est ce qui l'avait conduit, errant dans la forêt, à s'asseoir sur ce rocher pour pleurer de désespoir. - Ceci s'arrangera, dit djin sur son ton toujours optimiste ! En fait, il n'était pas complètement sûr de ce qu'il avançait, mais il devait garder le moral de son nouvel ami en état raisonnable... - Nous irons voir un magicien qui loge dans la forêt, déclara t'il. - Un magicien ? - Oui le mage Perlin (1*), répondit Djin. Il à la réputation d'être un peu bizarre, mais il est très compétent. Il pourra certainement nous aider. C'est un grand alchimiste, inventeur d'une poudre magique. - Et à quoi sert-elle donc, cette poudre ? - Euh... Je ne sais pas exactement, bafouilla Djin. Mais nous le saurons bien assez tôt ! Il se faisait tard, les deux compères décidèrent qu'il était temps de dormir. Ils s'installèrent près du feu et ne tardèrent pas à s'endormir. Le lendemain, après une heure de parcours, ils arrivèrent en vue de la grotte de Perlin. Djin sur le cheval, Roland menant l'équipage par la bride. Le mage n'était pas visible, certainement se livrait-il à quelque expérience au fond de son antre. Alors qu'ils approchaient, un être de cauchemar fit son apparition. Un dragon qui crachait des flammes leur barrait la route. Djin ricana. - C'est une mise à l'épreuve ! Rien qu'une illusion ! Il se concentra et le dragon se métamorphosa en un gros chat qui ronronnait en se frottant aux aspérités de la roche. La contre-attaque ne tarda pas, le chat, déformé par un morphing surréaliste se mua en une autre espèce de dragon, ailé cette fois ! Djin récita une formule alors que la bête prenait son envol pour les charger. Roland ferma instinctivement les yeux... Et fut frôlé... Par l'aile d'un papillon géant. Djin avait de nouveau vaincu la création du mage. Celui-ci apparut à l'entrée de la grotte. - Approchons, dit Djin à Roland. - Un lutin, s'exclama le mage ! Je me demandais qui pouvait bien résister à mes créatures imaginaires ! - Je suis Djin, répondit l'intéressé, et voici Roland mon ami. - Quel hasard vous a mené jusqu'à moi, questionna Perlin ? - Ce n'est pas un hasard, nous sommes ici pour te voir noble mage, répondit Djin. - Alors entrez dans ma modeste demeure, dit Perlin en faisant un geste vers la grotte. Roland aida Djin à descendre de cheval et ils suivirent le magicien. L'intérieur de l'antre était aménagé confortablement. Une grande partie des lieux étaient encombrée de fioles, alambic, cornues et autres accessoires. De nombreuses torches éclairaient généreusement l'endroit. Invités à s'asseoir, les deux amis racontèrent brièvement leur rencontre et les raisons de leur équipée jusqu'ici. - Ainsi tu penses que je peux vous être d'un quelconque secours, demanda Perlin à Djin ? - Certes, dit Djin. Ta magie est grande et tu dois bien avoir quelques sortilèges qui aideront Roland à chasser le seigneur De Sastan des terres de celui De Bellevue... - Et ainsi, épouser Isabel, finit Perlin. - Exact, avoua Roland. - Peut être ma poudre serait elle de quelque utilité, déclara le magicien. - Cette célèbre poudre magique, s'exclama Djin ! - J'ignorais qu'elle fut célèbre, dit le mage. - On l'appelle poudre de Perlin-pinpin chez les lutins, dit Djin. Tout le monde en à déjà entendu parler au moins une fois dans son existence ! - Il faudra que je songe à déposer un brevet, dit Perlin. - Pardon ? - Non, rien, éluda le mage... Ils allaient prendre congé du magicien. Perlin avait confié à Djin un petit sac de toile renfermant sa poudre magique. Roland hissa Djin sur le cheval et s'apprêtait à y grimper quand Perlin posa la main sur son épaule. - Je suis distrait, dit-il. J'oubliais mon cadeau. - Cadeau, répéta bêtement Roland sans comprendre. - Disons que c'est un cadeau pour le futur mariage avec la belle Isabel... Perlin tendit la main, une boule fumeuse explosa au creux de sa paume et une grosse bourse fit son apparition. - Elle est à toi Roland, dit le mage. - Merci, répondit Roland en prenant la bourse. Il monta à cheval. Perlin regarda les deux cavaliers s'éloigner jusqu'à leur disparition derrière les arbres et les buissons. **** Djin et Roland arrivaient sur les terres de Noircontrée. Ce secteur devait son nom aux rochers brun foncé qui sortaient de terre un peu partout. Ils ne tardèrent pas à voir se profiler le petit village qui était sur la route menant au château. Djin coiffa le bonnet que Roland avait chapardé, ainsi on ne remarquerait pas la particularité de ses oreilles. Ils entrèrent dans le village. Celui-ci n'était pas très animé. Ils firent halte dans une taverne. Roland et Djin s'attablèrent et commandèrent à manger et à boire. La bourse que Perlin avait donnée à Roland leur permettait de s'offrir cet extra. Roland engagea la conversation avec le patron de la taverne. Ce dernier lui apprit que le seigneur De Sastan menait la vie dure aux gens de l'entourage et que beaucoup préféraient rester chez eux dès lors qu'ils n'avaient plus à faire à l'extérieur. L'envahisseur commandait une cinquantaine d'hommes, soldats et mercenaires qui avaient pour mission de conserver la place aux mains de De Sastan. Le seigneur avait fait emprisonner ceux qui avaient osé crier trop fort "à l'envahisseur". Les quelques chevaliers téméraires qui avaient tenté de reprendre le château-fort par une action militaire, avaient tous payés leurs échecs de leurs vies. - Ce bougre est à l'abri derrière les murs du château, soupira le tavernier... - Les portes du château sont closes, demanda Roland ? - Non, ils ne les ferment qu'en cas d'attaque, répondit le tenancier. Le reste du temps on peut entrer et sortir de l'enceinte pour livrer des marchandises et du fourrage pour les bêtes. Mais ils ne laissent pas passer un homme en armes, ajouta t'il en lorgnant vers l'épée de Roland. - Le fourrage est livré comment, questionna Roland. - Dans une charrette, quelle question ! - Le propriétaire de cette charrette serait-il disposé à la louer ? Avec un chargement de fourrage qui serait payé rubis sur l'ongle... - Je pense, répondit le patron de la taverne. Demandez à Mathieu, dit-il en désignant un homme attablé non loin. C'est lui qui livre le fourrage. - Merci. Après quelques minutes de négociation, l'homme accepta de louer sa charrette à Roland qui acheta un chargement de fourrage en option. Le plan d'action et les moyens utilisés étaient désormais disponibles... Il ne restait plus qu'à agir ! Djin et Roland, juchés sur la charrette tirée par leur cheval, approchaient du château. Ils arrivèrent bientôt en vue de la porte. Roland vérifia que son épée, dissimulée sous le fourrage, n'était pas visible. Ils parvinrent près des deux hommes qui surveillaient l'entrée. Djin usait de ses pouvoirs pour que les deux soldats ne remarquent pas que leur charrette était tractée par un cheval inhabituel sur ce genre d'équipage. - Ola paysan ! Tu viens vendre ton fourrage, questionna un soldat ? - Comme tu le vois, répondit Roland. - Passez, toi et ton fils ! Le bonnet de Djin remplissait son office. Ils pénétrèrent dans l'enceinte fortifiée. Ce qu'on appelait le château était, en plus du bâtiment par lui-même, un petit village entouré de fortifications. Des étables, des écuries, des entrepôts de nourritures, quelques échoppes d'artisans et des plantations potagères s'éparpillaient à l'intérieur des murailles. Le tout devait permettre de tenir un éventuel siège. Les hommes d'armes du seigneur De Sastan allaient et venaient, surveillant les environs. Les deux amis se dirigèrent vers la réserve de fourrage. Un homme leur indiqua ou décharger leur livraison. - Lorsque vous aurez fini, passez vous faire payer par le sergent de l'intendance, dit l'homme en s'éloignant. Il était temps de passer à l'action ! Roland prit son épée, et ôta l'attelage du cheval qu'il équipa avec la selle extirpée de sa cache fourragère. Djin surveillait les alentours, il avait le petit sac de poudre magique à la main. Dès que Roland fut près, il ouvrit le sac et versa de la poudre sur le sol. Quelques formules magiques plus tard, une troupe d'humanoïdes armés surgissait de nulle part ! De monstrueux soldats, mi-homme, mi-bête, armés de haches, de masses d'armes, d'épée. Une vingtaine de démons armés, hercules à tête de taureau, de boucs cornus, à faces de loup mais avec un corps humain, attendaient le signal pour se lancer à l'attaque de l'envahisseur ! Roland en eut un frisson dans le dos. Ces créatures sauraient-elles qui attaquer ? - Mieux vaut les avoir pour alliés, dit Djin comme s'il avait lu les pensées inquiètes de Roland. - C'est certain, dit Roland qui montait à cheval. - Allons-y ! Djin récita une courte incantation, et la petite troupe s'élança. Les soldats du seigneur De Sastan, lorsqu'ils virent arriver les assaillants furent à moitié pétrifiés par la surprise et la peur. Jamais ils n'avaient eu à se battre contre de tels adversaires ! Certains choisirent la fuite immédiate. Des cinquante hommes qui tenaient le château, vingt-quatre partirent au galop sans se retourner. Les plus téméraires tentèrent de résister à ses soldats de cauchemar, mais ils furent taillés en pièces. Dès lors qu'une des créatures magiques avait vaincu un adversaire, elle disparaissait dans un tourbillon fumeux. Il ne restait plus qu'une demi-douzaine d'ennemis. Roland parvint à en réduire le nombre de moitié. Les trois adversaires restant s'étaient regroupés pour l'attaquer ensemble. Les chevaux adverses disposés en arc-de-cercle devant Roland avançaient vers lui. Djin intervint. Il changea les montures en mules. Les soldats se retrouvant brusquement sur le dos de ces animaux de bât, perdirent de leur superbe ! L'un d'eux, victime d'un mouvement d'humeur de sa monture se retrouva à terre, assommé par un coup de pied. Roland neutralisa le plus proche des deux autres. Le troisième mit pied à terre et s'enfuit en courant ! C'est à cet instant que De Sastan surgit sur son cheval, sa lourde épée à la main. Roland n'eut que le temps de lever sa propre lame pour ne pas perdre la tête. De Sastan attaqua encore une fois. Sa maîtrise de l'épée était grande et Roland n'avait pas l'expérience requise pour résister bien longtemps à ses assauts. Djin intervint encore une fois, sauvant la vie de Roland. De Sastan fit mine de frapper au corps, et réalisa une feinte. Son épée s'abattait tout droit sur la tête de Roland. Celui-ci ferma les yeux à demi, attendant le choc fatal qui allait s'abattre sur son crâne qui s'ouvrirait comme un fruit trop mûr. Il ne reçut que le choc cinglant d'un rameau de peuplier. De Sastan sûr de sa victoire, ne comprit pas ce qui se passait. De colère il jeta le branchage qui en touchant le sol reprit sa forme originelle. Il sauta à terre pour reprendre son épée, mais Roland fut le plus rapide et quand le seigneur posa la main sur son arme, celle de Roland pointait sur sa gorge. - Je me rends, capitula De Sastan ! La partie était gagnée ! Roland venait de libérer le château ! EPILOGUE Roland dépêcha un courrier au seigneur De Bellevue. Celui-ci arriva rapidement à Noircontrée. Lorsqu'il entra au château, il trouva De Sastan enchaîné. Roland lui remit le prisonnier. De Sastan serait échangé contre un tribut versé par sa famille. Le seigneur De Bellevue tint sa promesse : Il accorda la main de sa fille Isabel à Roland. Il organisa une fête somptueuse au château de Noircontrée qui serait désormais propriété de Roland qui fut fait chevalier. De Bellevue se séparait d'une partie de ses terres, mais celle-ci resterait dans la famille ! Isabel et Roland furent heureux à Noircontrée. Djin resta au côté de son ami Roland en qualité officielle de conseiller. Les habitants de Noircontrée bénéficièrent de la justice de leur nouveau suzerain et de celle de son conseiller Djin. Une grande fête célébrait désormais la date de leur arrivée à Noircontrée... (1*) D'habitude, il s'agit de Merlin... Mais pourquoi pas le père pour une fois ? (NdA) Retour au texte ::: l'auteur? Jean-Marc.. . . . aime la nature, les p'tits z'oiseaux, l'ouverture d'esprit, la bonne bouffe... jm-bag@infonie.fr - http://perso.infonie.fr/jm-bag/ |