NY, 3 août 2037

Martha s'approcha du tube à essai. Un truc indéterminé flottait au fond.
- C'est bien vous, là, plaisanta l'homme en blanc.
Longtemps, déjà, que Martha voulait se faire cloner, et, depuis 2035, c'était possible : Même le comité d'éthique avait baissé les bras, les intérêts en jeu étant trop importants pour s'y opposer, alors que les mafias clonaient déjà en quantité et à prix d'or ; Et puis la guerre était proche ; Il fallait cloner les vivants dès aujourd'hui pour remplacer les morts de demain.
La technique était, parait-il, au point, et la télé en vantait les mérites à longueur de spots débiles, du genre : " Clonage et pâturages sont les deux mamelles de la transe", et l'on voyait une vache folle manger des clous alors que son clone broutait de la bonne herbe.
Le clone, parait-il encore, évoluait très vite, grâce aux hormones de croissance accélérée, à base de choux transgéniques, et devenait en quelques semaines la copie conforme de l'original.
Martha confirma son accord, et rendez-vous fut pris à trois mois pour la... Rencontre.

NY, 12 nov. 2037
Martha hésitait à pénétrer dans la chambre. Pourtant, il fallait bien qu'elle la rencontre, "l'autre", cette autre elle-même qu'elle avait tant désiré, cette amie, cette sœur rêvée..
La porte s'ouvrit alors qu'une infirmière en sortait, grande et blonde jeune femme qui la dévisagea longuement avant de s'éloigner à petits pas, comme gênée d'un invisible poids.
Les gens sont bizarres, ici, pensa Martha, inquiète, qui commença à rebrousser chemin vers l'ascenseur, mais trop tard : Une forme, sur le lit, lui faisait signe d'approcher.
Une femme sans âge était allongée là, au visage inexpressif, mais aux yeux... Rouges, luisants et mobiles, dans la pénombre. Elle portait un grain de beauté sur la hanche, ce même grain qui se transmettait de génération en génération dans la famille de Martha. Une de ses jambes, finement ciselée, sortait négligemment de dessous le drap qui recouvrait l'autre. La femme grogna d'un grognement animal, et ôta le drap de sa jambe : Martha, épouvantée, recula vers la porte, se heurtant à l'homme en blanc suivi de l'infirmière : Ce qu'elle apercevait dépassait l'imagination : une patte, une patte poilue se terminant en main, comme celle d'un... D'un singe.
- Mais, mais... Vous n'êtes pas moi !
- Non, éructa péniblement la "femme", enfin, oui et non
- Qui... Qui êtes-vous ? Je croyais...
- Je suis celle que tu as conçue, la chair de ta chair, en somme, s'esclaffa-t-elle en un gargouillis polyphonique qui, probablement, se voulait un rire.
- Je suis ton ombre, Martha, je suis... Plusieurs voix parlaient dans sa bouche, dont une semblait-il en allemand, langue des ancêtres de Martha qu'elle-même, petite fille d'émigrés, ne parlait pas.
L'homme en blanc la prit par le bras : Venez, fit-il d'une voix douce, la conduisant à son bureau, l'infirmière sur les talons.
- Belle réussite, n'est ce pas, fit l'homme d'une voix douce.
- Mais... Martha ne reconnaissait pas son interlocuteur de la première fois. Celui-ci était un bel homme, grand, au teint mat, au regard profond, à la voix douce, pleine de... Compassion et les mains dans les poches. Rassurée, Martha se ressaisit.
- Je comprends votre étonnement, dit-il, amusé : Il n'est pas évident de "se" rencontrer.
- Mais, docteur, ça, enfin, cette femme, ça n'est pas moi !
- Oh que si ! .. Enfin, c'est vous, et... Les autres.
- Les autres ?
- Oui, vous toutes..
Expliquez-vous, je... Je ne comprends pas !
- Voilà, fit l'homme, s'asseyant devant elle, les mains toujours obstinément fichées dans les poches de sa vareuse blanche : Chacune de vos cellules recèle votre histoire génétique, et inclut dans son ADN les générations qui vous ont précédée.
- Vous voulez dire que... C'est insensé !
- Au contraire ; Vous avez vu dans cette, euh... Chose, votre passé génétique, du dernier grand singe jusqu'à vous.
Martha regardait cet homme à l'accent indéterminé qui parlait à l'infirmière en une langue inconnue ; Sa barbe, bien coupée, son front marqué d'une cicatrice à peine apparente, mais qui dut être profonde... Un air de déjà vu, pensa -t-elle sans pourtant se souvenir...
- Martha, choquée par cette confrontation, dans la chambre, se mit à pleurer..
- Taisez-vous, fit l'homme, soudainement dur, le regard assombri, la voix caverneuse, retirant brusquement les mains de ses poches et les posant là, sur la table, paumes ouvertes devant Martha.
- Martha ne put réprimer un cri : Ces mains là, posées devant elle comme une offrande, ces mains étaient... Trouées !
"Je, je... "Les mots ne sortaient plus de sa gorge nouée de sa bouche ouverte..
- SILENCE ! Hurla-t-il, comment pouviez-vous penser vous... Recréer ? Comment ?
- Mais je...
- Tais -toi, femme ! Dieu, c'est moi, tonna-t-il alors que l'infirmière, les ailes déployées, s'envolait par la fenêtre.
 
 
 
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l'auteur? Drosophil, Jean-Louis, une épouse, un enfant, deux gros chiens et une petite chatte, promène son regard intéressé du Périgord à la Picardie en passant par Paris.
 
drosophil@infonie.fr