Le rond-point et l’œilleton


Devenir un petit grand homme dans un rond
(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, II, 8)

Dés le début, on voit un corridor à travers la rondeur trouble d’un œilleton. Au bout du corridor, un escalier. Nous sommes au deuxième étage d’un immeuble. On entend, très amortis, des bruits de porte et de pas. Une voix d’homme chuchote ce qui suit.

Dix-sept heures quinze. Précises. Non, passées de dix secondes. Dix minutes exactement après la fin des cours à l’I.U.T. Oh, je ne peux pas me tromper ! J’ai fait plusieurs fois le trajet à pied comme elles. A leur âge, on fait tout en marchant même si on rêve du permis de conduire.
Moi aussi, à vingt ans, j’allais à pied. Après, j’ai eu une voiture mais j’avais une excuse : je travaillais. C’est seulement quand je suis devenu chômeur que je me suis remis à marcher.
Que j’ai marché depuis ce temps ! Que j’en ai traversé des rues, des ruelles, des avenues, des carrefours ! Je suis un animal à courir la ville, une araignée qui passe et repasse sur une toile déjà tissée. Il y a cette vieille chanson de Jonasz :

Et toutes ces larmes de pierre
Que j’ai semées,
Ces géomètres de barrière
Les ont coulés
Dans du béton, des agglos,
Dans cette ville sans caniveau
Où je rebondis comme un caillou
qui ne fait que des ricochets,

Vague l’âme, vague l’eau.

Rebondir
 : voilà le mot juste. Moi aussi, je ricoche et je rebondis. Contre cette ville. Contre cette vie.
Eh, me direz-vous, tu pouvais retrouver un travail ? J’ai retrouvé ma liberté. Un homme libre est perdu pour la société.
De tout ce que les hommes ont inventé pour défigurer les villes, j’ai surtout aimé les sens giratoires. Ah, quand je me postais sur le trottoir d’en face et que je regardais les voitures entrer sur l’anneau ! Parfois, j’en choisissais une et je pariais avec moi-même sur l’endroit où elle allait ressortir. Quand je gagnais, je me disais : tu vois, je t’avais bien dit qu’elle continuerait vers Paris. Une Mercedes, même immatriculée dans le 78, çà n’emprunte pas les axes secondaires !
(Les axes secondaires ? Pour un parisien, c’est tout ce qui reste quand on a enlevé l’autoroute de Normandie, l’autoroute du soleil et le périph’.)
Vraiment, j’aimais deviner où vont les voitures, faute de savoir où vont les hommes.
Je me suis même souvent dit que, par télépathie ou par Dieu sait quoi, j’influençais leur direction. Le rond-point, tout naturellement, est devenu jeu et, si çà n’avait pas été mon propre jeu, j’y aurais dépensé toute ma fortune (ou toute mon allocation-chômage.)
Quand mon poulain gagnait, je trépignais, je sautais de joie comme si, vraiment, j’étais devenu millionnaire. Les passants commençaient à me regarder d’un drôle d’œil. Je me suis donc mis à faire plusieurs giratoires dans la journée. Je passais mes matinées à définir des itinéraires pour jouer, au maximum, les après-midi.
Peu à peu, je me suis rendu compte que tous les ronds-points ne se valaient pas. Par exemple, sur les immenses anneaux avec de la pelouse, de grands pots, des plantes et le nom des villes écrit en gros avec des fleurs, il y avait tellement de voitures que j’avais du mal à en choisir une et à la suivre des yeux. Par contre, dans les petits sens giratoires, je voyais venir les gens de loin, j’avais tout le temps de me décider. Bien sûr, plus le choix de la voiture était difficile, plus la victoire était belle. J’ai donc décidé de réserver les gros ronds-points pour les grandes occasions, comme mon anniversaire de mariage ou mon anniversaire de divorce, parce que j’avais vraiment besoin d’émotions fortes ces jours-là.
Le reste du temps, quand je n’étais pas en veine, je me faisais les petits ronds-points ou les ronds-points moyens. Ces petits carrefours-là, larges comme les ailes d’un chapeau mexicain, je les appelais mes gloriettes. J’avais donc mes jours de gloriette qui n’avaient rien de glorieux. Au jeu de la gloriette, je misais sur les petites cylindrées, les tocards du giratoire, pour ainsi dire.
C’est à un de ces ronds-points de poche que j’ai rencontré Léonard. Il mendiait à plein temps et, comme il n’avait rien de mieux à faire, je l’ai initié aux secrets giratoires, à la martingale des carrefours. J’avais un peu peur parce que c’était la première fois que je faisais entrer quelqu’un dans mon jeu. Mais j’ai été vite rassuré parce qu’il s’y est pris tout de suite.
On a décidé de se revoir tous les jours et d’intéresser la partie. Léonard a d’abord proposé de jouer le litron du soir. Je lui ai fait remarquer que ce n’était pas très excitant de jouer pour de la vinasse.

" -Allons gars, m’a t-il répondu, le pinard et le cul des femmes, il n’y a que çà sur cette terre. Et pourtant, sais-tu, les bouteilles, c’est le contraire des femmes : plus j’en vois le cul, plus je désespère.
-Et l’argent ? Ca ne t’intéresse pas l’argent ?
-L’argent, mon cul ! "
Le lendemain, il m’attendait avec des amis à lui.
" -Tu voulais jouer avec des gars qui ont de l’argent ? Tu vas être servi ! "

C’est vrai qu’il y avait là toute la cloche du quartier.

" -Toute la cloche ! Non mais ce qu’il faut entendre ! Sache, mon gars l’allocataire, mon ami l’ayant droit, que tous, ici, sont S.D.F mais que seul quelques-uns uns, triés sur le volet, finiront clochards. Et encore, rien n’est moins sûr : n’est pas clodo qui veut. La cloche, c’est l’honneur suprême de notre profession, la dernière marche. Quand on en est arrivé là, on ne peut plus descendre. Les clodos, c’est l’élite de la lie, une aristocratie dont la bassesse remonte, sur cinquante générations, à La Cour Des Miracles.
Et toi, tu dis toute la cloche comme si on trouvait un clochard sous le sabot de n’importe quel cheval.
-Si les clodos manquent, les mots, eux, ne manquent pas : zonard, marginal, mendigot, sac à puces, parasite…
-Tous des stagiaires ! Des dormeurs à la belle étoile ! Non, les jours du vrai clodo sont comptés. Regarde ce qu’on m’envoie : A t-il une tête à tomber dans la cloche, je te le demande ? A t-il une mine à chérir son carton et son litron ?
-Pas vraiment. Peut-être plus tard.
-Pour être clodo, il faut commencer jeune. (Un temps) Et qu’est-ce que tu faisais, petit, avant d’intégrer Sous Les Ponts et Chaussées ?
-Je faisais des études.
-(scandalisé) Il faisait des études !
-Quoi comme études ?
-Un B.T.S d’action commerciale.
-Pourquoi as-tu arrêté ?
-A cause de l’action commerciale. (Un temps) Ca me dérangeais de manipuler les gens pour leur vendre des trucs inutiles.
-Pourquoi as-tu choisi cette branche, alors ?
-Pour voir du pays. Changer d’hôtel tous les soirs.
-Changer d’hôtel, mon cul !
-Mettons, pour changer de maîtresse tous les soirs.
-Bravo, fiston ! Voilà qui est parlé en homme ! Quand les femelles t’auront dégoutté ou que tu pueras trop pour elles, tu feras, peut-être, un clochard présentable. "

J’ai eu toutes les peines du monde à monter mon premier réseau. Les S.D.F n’aiment pas les ronds-points. Ils vont de préférence là où les regards s’arrêtent. Tout leur est bon : un stop, un feu rouge qu’ils s’approprient et dont ils deviennent les gardiens, les passeurs. Ca ne rate jamais, vous verrez. Vous arriverez dans votre belle voiture. Et là, le temps qu’une ampoule s’éteigne et se rallume, vous lirez dans leurs yeux la frontière par vous-même dessinée. La mauvaise conscience dansera le flamenco dans votre tête. Et le feu minuscule vous brûlera les yeux comme un brasier.
Quand il aura repassé au vert, vous aurez donné votre pièce : droit de passage, droit au repos. Ce marché de dupes, où le regard est une parole et une monnaie d’échange, cela s’appelle la charité.

Les premiers jours, donc, tout était un peu désorganisé. La bande à Léonard et moi nous n’étions jamais d’accord sur le choix des ronds-points. Le ton montait fréquemment. On en venait parfois aux mains. Un jour, on a tous finis au violon. Après une nuit au frais, un gendarme à l’accent marseillais est venu nous interroger :

" -Expliquez-nous les gars, alors, comme çà, hier, vous teniez un métingue ?
-Nous, vous voyez comme c’est bizarre, on croyait que c’était des clodos qui se mettaient sur la gueule mais non c’était un métingue, comme dit mon collègue. Pas vrai, les gars ?
-Oui et on a même l’intention de créer une association.
-Quel genre ? Les clodos anonymes ?
-Pourquoi pas ? Y a bien les victimes anonymes quand vous faites des bavures.
-Vous avez entendu, chef ?
-Laisse.
-On vous parle d’une vraie association loi de 1901, le truc reconnu d’utilité publique, quoi !
-L’utilité publique, ce serait de vous voir disparaître six pieds sous terre.
-Et votre siège, vous comptez l’installer où ? Dans un caniveau ?
-Justement, on se disait que vous deviez connaître de bonnes adresses.
-Ils se foutent de nous, là ?
-Sans blague, les gars, qu’est-ce que vous foutiez, hier soir ?
-On vous l’a dit : on tenait une réunion.
-En plein milieu d’un rond-point ?
-Et alors ? C’est interdit de réfléchir au milieu des voitures ?
-Nous, on a besoin du grand air pour faire fonctionner nos neurones. Vous, de ce côté-là, vous êtes tranquilles !
-Vous avez entendu, chef ?
-Laisse, je te dis. Allez, les rigolos, tirez-vous.
-Sans rancune, les gars, hein ? On vous enverra des bulletingues d’adhésion. "

La bienveillante maréchaussée, toujours encline à aider les plus petits et les plus faibles, m’a convaincu de créer la F.S.G. (Fédération du Sens Giratoire) avec son championnat.
La première année, j’ai gradué les difficultés afin de laisser aux nouveaux adhérents le temps de saisir toutes les subtilités du jeu et d’en maîtriser la technique. La saison suivante, comme le niveau avait augmenté, j’ai commencé à retirer des épreuves, les ronds-points de troisième catégorie. Au bout de trois ans de progrès constants, il n’y avait plus, au programme, que des ronds-points de première classe.
Mais le niveau augmentait toujours. Alors, pour départager les candidats, j’ai placé les difficultés à des moments stratégiques de la saison. Selon l’époque de l’année, on changeait de quartier (comme on passe de Longchamp, l’hiver à Chantilly, l’été.) Les concurrents atteignaient des sommets dans l’art de l’étoile.
Le jeu a fini par sortir des limites de la ville. Durant ces cinq années, grâce au bouche à oreille, le nombre d’adhérents n’a cessé d’augmenter. Des gens de tous horizons, de toutes classes sociales, se sont inscrits à la fédération. Il était loin le temps du Père Léonard et de sa bande de cloches.
Comme les chèques fleurissaient, je me suis mis à bien m’en moquer de l’allocation chômage. Suprême trahison, j’ai racheté une voiture pour sillonner le pays à la recherche des plus beaux ronds-points. Les journalistes se sont intéressés à moi. J’ai fait deux émissions de variétés et le 20 heures.
Pour les élections régionales, tous les partis m’ont voulu sur leur liste. Le sens giratoire, comme le sens des affaires, menant à tout, j’ai fini député.
Certains de mes nouveaux amis me prédisaient un brillant avenir :
" -A ce train-là, tu seras ministre de l’aménagement des ronds-points, un beau jour ! "
J’étais riche, célèbre, envié de tous. J’avais à mon service plus de dix personnes dont un conseiller en communication et un manager que j’avais surnommé plein les poches.
Un soir, ma femme m’a appelé. Pendant deux heures, elle m’a raconté ma propre vie (tout du moins, ce qu’elle en savait par les journaux, et elle en savait plus que moi.) Je l’ai écouté, moitié vengeance, moitié curiosité et puis, quand j’en ai eu assez, j’ai posé, à sa place, la question qui lui brûlait les lèvres :


" -Tu vas me demander de revenir ?
-Eh bien, oui ! Tu sais, j’ai compris bien des choses depuis notre séparation.
-Depuis ton départ.
-Tu as raison : c’est moi qui suis parti. Mais quand on part, c’est pour revenir.
-Quand on pleure, c’est pour oublier.
-Je t’ai fait tant de mal, en partant ?
-Tu as été si heureuse, en me quittant ?
-Non, je n’ai pas été heureuse, non. Je sais que les femmes ne doivent pas te manquer. Mais, crois-moi ou non, même sans cette histoire de rond-point…
-…De sens giratoire, s’il te plaît.
-Excuse-moi, même sans cette histoire de sens giratoire, j’aurais cherché à te retrouver… Eh bien, si on réessayait ensemble, que dirais-tu ?
-Je dirais qu’on ne fait pas entrer un carré dans un rond. "

Depuis longtemps, j’étais monté à La Capitale. Je vivais dans un hôtel particulier du 16°. Je ne jouais presque plus au jeu du rond-point, pas même pour mon plaisir (pourtant, la Place de L’Etoile… !)
De toute façon, pour avoir une journée de libre, sans inauguration de rond-point ou remise du trophée giratoire de district, je devais m’y prendre des mois à l’avance. Et puis, je n’étais plus jamais seul désormais. Dés que j’allais sur un rond-point, j’avais à mes basques une dizaine d’admirateurs.
Ils avaient pris l’habitude de se masser au centre de l’anneau et d’effrayer les automobilistes. C’est comme çà qu’a eu lieu l’accident.
Le tribunal m’a jugé pénalement responsable de la mort des deux fillettes fauchées par la voiture. J’ai été condamné à dix ans de réclusion. Tout mon argent est parti en honoraires d’avocat. J’avais tellement honte, pourtant, que je n’ai pas osé faire appel.
Quand je suis sorti, il y a un an, tout le monde m’avait oublié. J’ai retrouvé mon ancien quartier mais je ne vis plus dans le même immeuble parce que mon ancien appartement à été loué. Depuis trois mois, je touche à nouveau l’allocation chômage. Je ne veux plus entendre parler de rond-point : je n’ai même pas regardé la coupe du monde à la télé !
Depuis la prison, je ne marche plus, je tourne en rond. Toute ma vie, d’ailleurs, semble placée sous le signe du rond. Qui sait si l’existence, elle-même, n’est pas un vieux vinyle que l’on écoute, la chanson vous plaisant ou non, jusqu’au bout, jusqu’au grésillement final, jusqu’au silence ? A moins qu’une main inconnue ne relève la pointe du saphir avant la fin du morceau. 
Par bonheur, et par le plus grand des hasards, j’ai découvert le monde de l’œilleton. Grâce à ce petit rond de verre (encore un rond !) Je peux observer les gens de l’immeuble sans être vu. Peu à peu, je me suis familiarisé avec leurs vies et leurs petites habitudes. J’ai pris des notes, j’ai même mené ma petite enquête. J’ai su rapidement que l’appartement voisin était occupé par trois étudiantes d’I.U.T et qu’elles rentraient toutes les trois ensemble et toujours à la même heure : dix-sept heures quinze minutes dix secondes, dix minutes exactement après la fin des cours.
Au début, c’était un simple amusement. J’essayais de deviner laquelle des trois jeunes filles paraîtrait la première en haut de l’escalier.
Et puis, peu à peu, toute ma vie s’est mise à tourner autour de cette heure : dix-sept heures, quinze minutes, dix secondes. Ce soir encore, je les attends. Les voilà qui montent l’escalier.

" - Oh, un pas traînant, çà ! Quelqu’un avec une surcharge pondérale. Crois ce que tu voudras mais c’est la petite Sandrine qui monte la première, ce soir.
Ludivine ? Non mais çà ne va pas ? Tu l’as entendu, ce pas ? C’est la chose la plus lourde, la plus pesante, la moins ailée qui soit. Et toi, tu me parles de Ludivine ? Mais Ludivine, elle pourrait s’envoler si elle n’y prenait pas garde. D’ailleurs, elle est anorexique.
Encore gagné ! C’est bien Sandrine ! Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? Allez, Léonard, par ici, la monnaie !
-L’argent, mon cul ! "
 
 
 
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l'auteur ?  Eric Pal.
 
eric.pal@infonie.fr