| Quito Mon cher Quito, mon cher journal intime Je dois écrire. N’importe quoi : un roman, des nouvelles, un récit de voyage, un journal intime, pourquoi pas ? Tu dresses l’oreille, hein, Quito ? Tu te vois déjà ceinturé par un joli bandeau rouge où ressort en capitales blanches : Eric DELANDRE : La REVELATION. Tu t’imagines déjà estampillé Gallimard avec un petit nrf tatoué sur ta peau de journal intime ? Et bien, tu rêves, mon vieux. Françoise Verny m’a appelé ce matin. Elle était furieuse. " -Dis-donc, coco, tu as six mois pour nous pondre un manuscrit digne de ce nom. Sinon ta bourse du jeune écrivain, c’est moi-même qui te la ferai recracher. " Rendre ma bourse du jeune écrivain ? J’aimerais voir çà ! D’abord, j’ai plus un sou en poche. Je me suis acheté un beau scooter (parce que le métro, merci, çà va un temps !). Avec le reste de l’argent, j’ai fait plaisir à maman : depuis le temps qu’elle les voulait ces volets roulants ! Françoise est de plus en plus colère à l’autre bout du fil : " -Et inutile de nous ressortir ton journal intime merdique. " Tu es blessé, hein, mon pauvre Quito ? Ne t’en fais pas mon vieux. Un jour, tu seras dans La Pléiade, je te le promets. Tu quitteras ces petits carreaux pour un superbe smoking en papier bible. Allez, mon grand, n’écoute pas ces ignorants qui croient qu’un diariste est un expert en coliques néphrétiques. En tous cas, je dois écrire quelque chose qui ne soit pas toi. Dis, tu n’aurais pas une idée ? Mon pauvre Quito, Au lieu de m’isoler pour écrire, je suis allé au cocktail qui a suivi l’annonce du Goncourt. Ils l’ont donné à x, figure-toi ! Quel scandale ! Quelle abomination ! On a donné le prix le plus prestigieux en France à un roman policier dont l’action se déroule dans le monde du yaourt : Le flan d’Anne-Marie. A ce tarif-là, on décernera bientôt le Goncourt du manga. Nourissier a fait son annonce avec le petit air satisfait de quelqu’un qui croit avoir fait quelque chose de courageux. " -Le Goncourt 2001 a été décerné, au deuxième tour, par 11 voix contre 5, au Flan d’Anne-Marie. " Tu viens de vivre le moment le plus fort de l’année littéraire. Et Nourissier d’ajouter hors de portée des micros : " -Nous avons voulu donner une prime à l’originalité. " Je savais que c’était une mauvaise idée d’aller à ce cocktail d’autant que j’ai croisé Françoise : " -Alors, ce manuscrit ? -Ca… çà avance… -Qu’est-ce que tu écris ? -Un rom… Non, enfin, ce n’est pas tout à fait un roman. -Une nouvelle, alors ? -Non, non plus… -Dis-donc, coco, tu ne vas pas me faire le coup d’écrire de la poésie ? La poésie, c’est pour les écrivains du dimanche. -Loin de moi cette idée… -Alors ? C’est quoi ? -Une…Une biographie. Voilà, j’écris une biographie. -Ah, je vois ! Monsieur choisit la facilité. Enfin, comme les lecteurs aussi choisissent la facilité, y a peut-être moyen de faire quelque chose. Et c’est sur qui ? -Quoi ? -La biographie, coco ! -Ah, çà… Mystère… enfin, je veux dire surprise ! -Dis-donc, évite Camus. Todd n’aime pas trop qu’on marche sur ses plates-bandes. -Ah, d’accord… Pas Camus, alors… -Tu as l’air déçu. Ne me dis pas que tu travaillais sur Camus ? -Non, non, ce n’est pas Camus… -Dis-donc, j’espère que c’est pas Simenon. Parce qu’Assouline, pour éliminer la concurrence, y en pas deux comme lui. " J’essaie de plaisanter : " -Il a des hommes de main ? -Non, il a un bloc-notes dans Le Monde des lettres et crois-moi çà fait autant de dégâts. " Voilà. Hier encore, je n’avais aucune idée de ce que j’allais écrire mais mon cerveau desséché pouvait encore choisir… Aujourd’hui, je n’ai toujours aucune idée mais, en plus, je dois écrire la biographie d’un écrivain qui n’a pas fait l’objet d’un bouquin ces vingt dernières années. Mon cher Quito, je vais te donner le théorème d’or de la littérature : le jour du Goncourt, tout écrivain n’ayant rien publié durant la saison devrait rester couché. Mon cher Quito, Quelle nuit ! Une nuit de cauchemars et d’hallucinations ! Hier soir, dans mon lit, je songeais avec dégoût à la cérémonie du Goncourt. Je pensais à tous ces écrivains modestes qui, comme des fourmis obsédées d’un tâche, ramènent une œuvre immense, cent fois plus grandes qu’eux, à un éditeur grincheux qui se prend pour la reine de la fourmilière tandis que des parasites se font une assez belle réputation de littérateur parce qu’ils savent ce qu’il faut dire dans les cocktails. Là-dessus, j’ai du m’endormir. J’ai rêvé que je me retrouvais au pied du Mont Rushmore des écrivains. Là, à la place des présidents américains, tous les nègres, depuis la nuit des temps, avaient leurs têtes gravées dans le roc et les beaux parleurs des cocktails s’accrochaient, en hurlant, les jambes moulinant dans le vide, qui à une oreille, qui à un pied, qui à un œil. Je me suis réveillé en sursaut et en sueur, comme tu peux l’imaginer. La première pensée qui m’ait traversée l’esprit, çà a été : " -Voilà un merveilleux début de roman. " Et j’ai écrit, écrit la divine comédie des écrivains. Ce n’était pas en vers, il n’y avait pas de Béatrice à aller chercher mais tout de même, c’était çà, La Commedia, comme Dante. Avec l’Enfer où grillent les petits frimeurs, les négriers, les critiques arrogants qui savent tout sur tout mais qui collectionnent, dans le secret d’un tiroir, des débuts de romans, les experts qui abandonnent à la page 20 mais qui flinguent les pavés des autres. Comme j’ai eu plaisir à les faire roussir, ceux-là ! Quand j’ai eu fini, j’ai considéré avec satisfaction le tas de feuilles noircies. Je suis allé chercher un exemplaire de La Divine Comédie sur la planche qui me sert de bibliothèque. Je me suis mis à comparer l’épaisseur de mon manuscrit au livre de poche. La tranche d’un jaune pisseux ressemblait aux fanons d’une baleine. Comme l’examen tournait à ma confusion, j’ai balancé La Divine Comédie dans les chiottes. Et depuis, c’est l’Enfer surtout pour ma concierge, mademoiselle Rechadek, qui essaie, vainement, de mettre la main sur un plombier. " -Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à écrire des pavés ? Et en vers, en plus ! " De rage, je tape dans le mur témoin de mes désillusions. Et depuis, c’est le Paradis surtout pour ma concierge, mademoiselle Rechadek, qui est déjà venu trois fois refaire mon bandage. Une fois mon calme retrouvé, j’ai accompli les trois actes qui procurent sans doute la plus grande jouissance à l’écrivain : trouver le titre (La Divine Comédie Des Négriers), écrire le mot fin et dater son manuscrit avec, si possible, des noms de villes bien ronflants et des dates bien espacées (Charleston, juin 1999 – Meudon, décembre 2000). De nouveau content de moi-même, j’ai passé un long moment à faire de basses spéculations sur le nombre de pages qu’aurait mon livre à l’impression. Et puis, je me suis décidé à téléphoner à Françoise pour lui annoncer l’avènement d’un grand écrivain et lui poser avec nonchalance la question qui tue : Dante, tu connais ? " -Ah, dis-donc, coco, tu tombes bien. Pivot est d’accord. Tu fais son émission dans quatre mois : Quelle biographie pour votre été ? Tout un programme ! Ca te laisse un mois pour les fignolages. On imprime les épreuves dans la foulée. Pivot m’a demandé sur qui tu travaillais. Je lui ai dit que c’était un secret. Tu veux savoir ? L’idée d’une biographie secrète, çà l’émoustille. Il avait un regard concupiscent, le bougre et tu te doutes bien que c’était pas à cause de mon corps sculptural. Quoique… Aller, à moi tu peux le dire, petit : Sur qui travailles-tu ? –Euh,… Sur Dante… -Dante Alighieri ? -Dante quoi ? -Comment ? Tu écris une biographie de Dante et tu ne sais pas qu’il s’appelait Alighieri ? " Ca a été le moment qu’a choisi mademoiselle Rechadek pour venir me refaire le bandage. Elle a sorti de sa poche ventrale un livre tout gondolé. J’ai reconnu la tranche qui n’avait plus seulement la couleur de la pisse. Une grosse mouche, aux reflets verts, butinait avec délectation cette fleur étrange et nouvelle. La Commedia ! " -Dites, quand il sera sec, vous me le dédicacerez ? Non, parce que si on attend un de vos livres… " Mon cher Quito, Abomination de la désolation ! Ca y est, je l’ai rendu. Quoi ? Mais ma bourse, pardi ! On dit " la bourse ou la vie ". J’ai donné la bourse et j’ai l’impression d’être mort. Ce soir, je suis passé au 20 heures. En entendant les titres du journal télévisé, mademoiselle Rechadek est montée en quatrième vitesse. Elle tenait absolument à regarder les informations en ma compagnie. " -Et puis, la fabuleuse histoire de cet écrivain raté… -Tenez, on parle de vous... -…en manque d’inspiration et qui a été pourtant un des nègres les plus courus de Paris… -Vous avez été nègre, vous ? Vous savez ce qu’on dit à propos des nègres… Rien que d’y penser, çà m’excite ! " J’ai capitulé, mon pauvre Quito ! J’ai fait l’amour avec mademoiselle Rechadek. Et le pire c’est qu’elle a pris son pied. " -Dis-donc, t’es meilleur au lit que devant une page blanche, toi. Si on se faisait une soirée télé ? C’est romantique, çà ! Bouge pas, je vais nous faire deux plateaux. Qui c’est qui va ramener un bon plateau tout plein de bonnes choses à son petit nègre d’amour ? -Non, mais ce n’est pas la peine ! Vous… Tu… -Si, si ! Je reviens tout de suite. " " -Dis-donc, mon minet, il m’est venu une idée en me limant les ongles. Maintenant que j’ai couché avec une célébrité, je suis un peu célèbre, moi aussi. Je vais avoir ma photo dans Ici la France avec un titre bien romantique : L’amour caché du nègre ou bien Le nègre et la concierge. Quand on sera mariés, tu crois que je dois continuer à accepter les interviouves ? Bon d’accord mais je te préviens, j’arrête au premier enfant… Oh, dis donc, on a drôlement bien fait de se faire une soirée télé ! Y a une émission littéraire, ce soir : Quelle biographie pour votre été ? " Bernard Pivot commence l’émission avec son regard placide de fonctionnaire de l’Audimat, d’ oublié du siège éjectable : " -Et puis d’abord cette histoire incroyable. Vous savez que cette émission devait se construire autour du jeune écrivain Eric Poinpal qui a été longtemps un des nègres les plus courus de Paris et qui semblait promis à une grande carrière. Or, nous avons appris ce matin, et je pense qu’à l’heure qu’il est toute la France est au courant, que, fait unique dans l’histoire de la littérature, ce jeune écrivain avait été obligé de rendre sa bourse par manque d’inspiration… -T’es vraiment un raté, toi ! Ca m’excite… -Ah non ! C’est pas le moment ! -… par bonheur, nous n’avons pas perdu au change puisque pour le remplacer, j’ai demandé à Estelle Barco de venir nous parler de sa biographie de 500 pages sur… Eric Poinpal. Un ouvrage qui fera date, tous les critiques s’accordent à le dire. " Ma biographie par Estelle Barco, c’est quoi ce traquenard ? Estelle, souviens-toi mon pauvre Quito, j’ai noirci tes pages avec son nom. Estelle, c’est mon ex ! " -Vous connaissez bien votre sujet, et pour cause ! -Oui. Eric et moi nous avons été longtemps fiancés… -Pourquoi avez-vous rompu ? -C’est très pénible pour moi. Il…il me trompait. -Voilà qui donne d’emblée l’assez juste mesure du personnage. Non seulement incapable mais coureur de jupons, de surcroît. " Mademoiselle Rechadek reste interdite quelques secondes ; et puis, les larmes lui montent aux yeux et elle me hurle aux oreilles autant d’étonnement que de colère : " -Mais, alors, t’es un salaud ! " Avant de sortir, elle me verse les restes des deux plateaux-repas sur la tête. " -Personne, dans un rayon de cinquante kilomètres, n’acceptera, désormais, de prendre vos poubelles. J’en fait une affaire personnelle. " Mon cher Quito, Aujourd’hui, j’ai pris deux grandes décisions qui te concernent au premier chef. Primo, j’arrête d’écrire mon journal intime. Secundo, je vais écrire un vrai roman. J’étais tellement malheureux de te perdre que j’ai pensé t’enterrer dans le jardin. Mais je crois que je me suis assez fait remarquer comme çà. Mon cher Quito, Comme c’est bête, la vie. Il y a deux jours, je te croyais mort alors que tu vis ; tu es même plus vivant que jamais, plus sous la forme d’un journal intime, il est vrai, mais à travers le roman que je suis en train d’écrire, un roman qui ne parle que de toi et qui s’appellera Quito en ta mémoire. Je me suis longtemps demandé comment je pouvais noircir des pages entières d’un journal intime et être incapable d’écrire la première ligne d’un roman. Je n’avais pas compris que tu étais une œuvre à part entière, que la vie est une œuvre. Tu es mon ambassadeur auprès de la vie. Les mots, les humiliations, la rage, la honte de ces derniers jours me les ont fournis. Mais ils ne sont que l’habillage. Le corps de mon roman, c’est toi. Nous n’avons pas un bel été mais je te promets un automne splendide. Quand je t’aurai fini, Quito, mon chef-d’œuvre, j’appellerai Françoise. Si j’ai la chance de pouvoir placer un mot, nous sommes sauvés. Après, nous ferons l’émission de rentrée de Pivot : Quelle révélation pour votre automne ? Et puis après, Quito, après, ce sera le Goncourt. Nourissier qui annoncera que nous avons gagné le prix. Son petit air satisfait. Et la sempiternelle révélation faite hors de portée des micros : " -Nous avons voulu donner une prime à l’originalité." qui sonnera, cette année, plus juste que d’habitude. Va donc savoir pourquoi ? (Charleston, juin 1999-Meudon, décembre 2000) ::: l'auteur ? Eric Pal. eric.pal@infonie.fr |