| " Oiseau-bleu " lisait depuis une demi-heure déjà les messages débiles que lui envoyaient quelques êtres virtuels aux pseudo ronflants, suggestifs, pornos, agressifs ou rigolos, mais jamais totalement innocents. Soudain, le message d’une petite " Cacahouète " retint son attention. La mignonne confiait qu’elle venait pour la première fois sur ce site de dialogues en direct et qu’elle était un peu perdue devant toutes les questions précises qui lui tombaient dessus: on lui demandait son sexe, son âge, la couleur de ses yeux et la taille de ses soutiens-gorge. Oiseau-bleu la rassura, lui, il sourit en écrivant cela, ne faisait pas parti de ces obsédés, non il était là seulement pour passer un petit moment agréable. Cacahouète apprécia très fort, et il s’en suivit une conversation d’une heure, durant laquelle Oiseau-bleu apprit sans jamais poser de questions indiscrètes que la petite avait 25 ans, qu’elle était blonde et terminait des études de sciences. Elle habitait seule un appartement qu’une amie de sa mère lui avait loué depuis quatre ans déjà, et sa solitude lui pesait de plus en plus. Oiseau-bleu sut se montrer charmant et drôle et ils se déconnectèrent le sourire aux lèvres. Le lendemain soir, Oiseau-bleu retourna sur le même site à la recherche de sa Cacahouète. Elle l’attendait depuis déjà 10 bonnes minutes et ils échangèrent des propos tout d’abord anodins, puis, vers minuit entamèrent un début de confidence. A trois heures du matin, Oiseau bleu se faisait déjà un portait robot assez complet de sa virtuelle amie et ce portrait commençait à le faire rêver. De son côté, Cacahouète souriait bêtement devant son écran maintenant noir, cet oiseau bleu lui plaisait bien, grand, mince, yeux verts " oui mais ils sont tous comme ça dans le virtuel " se dit-elle pour stopper là ses fantasmes naissants. Ils se retrouvèrent ainsi tous les soirs de la semaine jusqu’au vendredi. Là, Oiseau-bleu annonça à Cacahouète, déçue, qu’il ne pourrait pas se connecter pendant tout le week-end, qu’il lui souhaita parfait, mais il promit de revenir dès le lundi soir à la même heure, 22heures. Cacahouète se sentie soudain désemparée, qu’allait-elle faire de ce long week-end sans ces conversations nocturnes ? Le samedi lui sembla long, à 22heures elle se connecta à son site habituel, mais ne retrouva que les éternels messages inquisiteurs qui ne la branchaient guère. Elle essaya de s’amuser un peu quand même en disant qu’elle était un mec de 25 ans grand avec des yeux verts. Aussitôt, elle perdit tous ses interlocuteurs, dame ! ils draguaient et n’avaient que faire d’un concurrent supplémentaire. L’un d’eux pourtant annonça qu’il était gay et ouvert au dialogue. Cacahouète ne répondit pas, elle coupa la connexion et fini la soirée avec un livre, un roman d’amour. Le dimanche s’écoula sans bonheur, Cacahouète rendit visite à une amie, elle parla un peu de son début d’aventure virtuelle. Un éclat de rire lui répondit : - Mais tu es folle ? tu ne vas pas t’amouracher d’un être qui n’existe pas quand même ? Oh là ! camarade, redescend sur terre. -Mais il existe, tenta de dire Cacahouète. -Ne sois pas ridicule, c’est peut-être un petit gros, chauve, un vieux cochon, un vieillard cacochyme, une bonne femme aigrie, n’importe quoi, c’est n’importe quoi. Cacahouète n’insista pas, son amie avait probablement raison, elle était folle. Elle prit la décision de ne plus retourner sur ce site. Pendant ce temps, Oiseau-bleu retrouvait, Virginie, sa petite copine, bien réelle, avec plaisir. Il lui raconta sa semaine en oubliant de lui parler de ses soirées virtuelles avec Cacahouète, et cet oubli l’étonna lui-même. Parce qu’au fond quelle importance ? Cette fille n’existait pas vraiment, ce n’était que quelques mots sur un écran, et ces mots n’étaient pas importants. Le lundi soir, à 22 heures, Cacahuète n’était pas au rendez-vous, Oiseau bleu en éprouva une certaine contrariété, il n’avait plus d’entrain d’un coup, il se sentait désoeuvré. Il alluma la télé, le ketchup coulait à flots sur toutes les chaînes, alors il regarda la pile de livres, entassés sur une table près de son lit. Un livre, ça c’était la bonne idée, il y avait bien trop longtemps qu’il ne prenait plus le temps de lire. Il s’empara de " La Montagne Magique " de Thomas Mann, la couverture était toute lacérée par les griffes aiguës de Moustache son petit chat gris " Saleté de bestiole, je vais te coller à la s.p.a" cria-t-il en secouant le livre d’où s’échappèrent quelques lambeaux de papiers. Le chat le toisa, il était fou cet humain, et ingrat en plus, qui avait expulsé un bataillon de souris le matin même ? Alors quelques coups de griffes... Oiseau-bleu s’allongea sur son lit pour lire dans le confort .Au bout de quelques pages, il reposa son livre et se dirigea machinalement vers son ordinateur, Cacahouète était peut-être là à présent. Mais non, il trouva " œil de perdrix " et " Vent du cul dans la plaine " qui lui racontèrent quelques balivernes, mais le nom de Cacahouète n’apparut pas dans la liste des joyeux participants. Il attendit jusqu'à 24 heures et se coucha désappointé. Le mardi soir, Oiseau-bleu se connecta dès 21h30. Il se donna un prétexte à lui-même, il désirait se rendre sur quelques sites web et n’avait jamais le temps de le faire. En passant il jeta un coup d’œil au site de dialogue en direct, Cacahouète n’y était pas, " évidemment c’est trop tôt ", marmonna-t-il . A 22heures, à 23heures, à 24 heures, Cacahouète n’était toujours pas à sa place sur l’écran bleu . Oiseau-bleu décida de lui envoyer un message : " Ma chère Cacahouète, tiens c’est vrai tu ne m’as pas encore donné ton prénom, et pourtant je pense à toi, j’aurais aimé te parler ce soir. J’espère que tu vas bien. Bisous. Oiseau-bleu. Alias : Didier. " puis, il étreignit son ordinateur et fit semblant de dormir, mais il se tourna et se retourna tant dans son lit, que Moustache, préféra quitter cette couche remuante et partit en maugréant finir sa nuit sur le fauteuil. Le mercredi soir, Cacahouète sentit battre son cœur devant le fakir volant qui planait sur son écran pour lui annoncer l’arrivée d’un courrier, il semblait ricaner en demandant si elle voulait le lire tout de suite. Tout de suite bien sûr, elle ‘cliqua‘ nerveusement sur " oui " Le message d’Oiseau-bleu, s’étala devant ses yeux attendris, il pensait à elle, il s’appelait Didier. Elle regarda l’heure, 19h seulement. Elle ne pourrait rejoindre son Oiseau-bleu que dans trois heures. Et si elle répondait à son message ? Pendant plus d’une heure, elle lui adressa une quinzaine de longs messages qu’elle supprima juste avant de les envoyer, elle les trouvait trop nuls, sans intérêt. Finalement, elle opta pour un message style télégraphique, en faisant court je dirai moins de bêtises, pensa-t-elle. Elle écrivit : " A ce soir., bisous. Joséphine. " Oiseau-bleu, courrait dans la rue, cette réunion avec le P.D.G. avait duré bien trop longtemps, et en plus il voulait les emmener tous au restaurant, l’insensé ! Heureusement qu’il s’était défilé. 22h30 déjà, sa Cacahouète devait avoir reçu son message, elle l’attendait, et il n’était pas encore rentré. Il s’élança dans l’escalier, bousculant au passage sa timide voisine de palier qui descendait, il s’excusa à peine et reprit sa course folle jusqu’au troisième étage porte gauche. Cacahouète lui avait envoyé un petit message où elle disait " à ce soir " pourtant elle n’était pas là . Oiseau-bleu, commençait à s’énerver, il envoya une série de messages à Cacahouète : " Coucou, je suis là , " Bonsoir Joséphine, je t’attends ", " A quoi joues-tu Joséphine ?", " J’ai couru dans la rue et j’ai refusé une invitation de mon patron pour te retrouver et tu ne viens pas, pas sympa la Joséphine ". Enfin il vit sur son écran le mot qu’il attendait " Cacahouète " Ce soir-là ils se firent presque des aveux, oui ils étaient heureux de se retrouver, " je crois que j’ai besoins de toi " avoua même Oiseau-bleu, et cacahouète répondit " moi aussi. " Le lendemain soir ils en étaient aux vraies déclarations : " je n’ai jamais rencontré une fille avec qui je m’entende comme avec toi ", disait Oiseau-bleu. " Tous les hommes m’agacent, répondait Cacahouète, toi tu me fais rire, tu m’écoutes, tu penses à moi " " J’ai envie de te voir " dit enfin Oiseau-bleu. Cacahouète hésita " Et si nous allions rompre le charme de cette relation magique ? ", " Non, ne crains rien, je sais que le bonheur nous attend Je suis sûr de moi " assura Oiseau-bleu Ils restèrent connectés une grande partie de la nuit, pour mieux se découvrir. Ils décidèrent de se rencontrer le prochain week-end Le vendredi soir Oiseau-bleu ne pu se connecter, à chaque essai il obtenait le même message d’erreur l’informant que son modem était absent. Oiseau-bleu bouillait de rage, il hurlait " mais il est là mon modem crétin, il est allumé, il va bien c’est toi qui déconne " Evidemment l’ordinateur se moquait éperdument des insultes et maintenait son horripilant message tandis que les deux petites ampoules vertes du modem brillaient d’un éclair vert et narquois. Oiseau-bleu abandonna à 24 heures et se coucha pour une nuit presque blanche, qu’allait penser Cacahouète ?Il ne s’assoupit que vers 5 heures du matin. Moustache le tira de son sommeil avant la sonnerie du réveil. Le chat jouait sous le bureau avec un objet métallique qui cliquetait sur le plancher à intervalles réguliers. - Moustache, tiens-toi tranquille. Clique, claque, crrrrrrri - Mais fous-moi la paix ! crrrrroucccli Oiseau-bleu se dressa, il aimait bien son chat mais ce matin il n’avait aucun humour. Il se faufila sous le bureau pour saisir la queue du chat qui dépassait à peine. Là, il vit à terre, sous la patte du chat, la fiche du modem, oui celle qui reliait le modem à l’ordinateur. -Ah voilà pourquoi je ne pouvais pas me connecter, la prise de courant est bonne, la prise téléphone aussi, mais monsieur Moustache à trouver malin de débrancher cette petite fiche-là, Sagouin va, dit-il en tirant sans gentillesse sur la queue du pauvre chat . " Miaouuuuuuuuu, " dit le chat outré, après tout il n’avait fait que se livrer à ses occupations de chats. Oiseau-bleu ne se souciait déjà plus du chat, il s’était connecte pour lire les messages que lui avaient certainement adressés Cacahouète. Il y en avait 5, le premier assez tendre, " Je t’attends, je suis heureuse de t’attendre, j’ai pensé à toi toute la journée, viens vite " . le deuxième un peu impatient " Que fais-tu Didier ? il est déjà 22h 30, ah tu n’es pas aussi pressé que moi, tu n’as pas envie de me retrouver ? " Le troisième inquiet " 23h ce n’est pas possible mon Didier, que t’est-il arrivé, j’ai peur pour toi, viens vite ". Le quatrième laconique "Viens Didier ". Le cinquième furieux " Tu t’es bien foutu de moi hein, la pauvre idiote qui tombe amoureuse par écran interposé, ça doit être une de tes occupations favorites, tu es qui exactement ? un vieil impuissant qui se défoule ? ça t’excite de savoir qu’une fille est amoureuse de toi parce qu’elle ne te connaît pas, et tu te dégonfles au moment de la rencontre. Merci pour la leçon, je ne viendrais plus jamais sur ces fameux dialogues en direct, je laisserai les malades jouer entre eux. Adieu. Cacahouète. " Oiseau-bleu était atterré, comment rattraper sa petite Cacahouète ? Il lui envoya un message, tendre et drôle pour lui expliquer sa mésaventure, il lui assura que lui aussi était amoureux d’elle, qu’il n’était pas un vieux pourri et qu’il désirait plus que tout la rencontrer. Et il attendit, connecté, devant son clavier la réponse de Cacahouète. Il attendit jusqu'à l’arrivée de Virginie, il l’avait complètement oubliée. Elle s’étonna de le trouver en pyjama, pas rasé, et le regard hagard fixé sur son écran. Il détourna un instant la tête pour embrasser mollement Virginie et reprit sa position première en grommelant "c’est France télécom qui profite de tout ça ". Virginie haussa les épaules : - Tu n’as qu’à éteindre ce truc diabolique, tu ne vas pas rester la comme ça pendant tout le week-end, ou sinon dis le moi, je repars. - Oui, oui, c’est ça, dit Oiseau-bleu. -Quoi ? - Ça y est, hurla Oiseau-bleu, elle m’a répondu. - Mais qui ? c’est quoi cette histoire à la fin Didier, j’ai envie de me tirer. Didier ne l’écoutait plus il s’était branché sur les dialogues en direct et tapait sur son clavier avec frénésie, un œil toujours rivé sur l’écran " Cacahouète, ma Joséphine quand nous rencontrons-nous ? " " Tout de suite , mon Didier " " Bon dans quel quartier habites-tu " " Dans le 15°, rue de la convention " " Marrant moi aussi, quel numéro, tu vas voir que nous sommes à quelques centaines de mètres l’un de l’autre " " Oui, nous étions vraiment faits l’un pour l’autre, je suis au 123, et toi ? " Oiseau-bleu devint blême, il tapa doucement : " Moi aussi, quel étage ? " Il n’osait plus regarder l’écran. Cacahouète aussi semblait perturbée. Aucune réponse ne s’inscrivait sur l’écran. " Il faut oser Joséphine, quel étage ? " Et la réponse toute bête s’étala en lettres Majuscules " AU TROISIEME ETAGE, PORTE DROITE" L'auteur : Erwan kerkiki@infonie.fr |