| Elle n’a pas de nom, elle n’est ni grande ni petite, elle n’a ni cœur ni âme, ce n’est qu’une malade, " l’utérus " de Lastret. De monsieur le docteur Lastret, qui malencontreusement, où parce qu’il songeait à autre chose, lui a fait avaler quelques pilules de trop, alors elle saigne sans cesse, l’idiote ! Qu’importe ! On va aller voir ce qu’il se passe dans ce ventre indocile. Maintenant, elle est là devant un guichet derrière lequel une créature, probablement humaine, hurle : - Votre nom ? Votre adresse ? Votre téléphone ? Date de naissance ? Vous serez hospitalisée pour curetage avec biopsie pour recherche de cancer. Le médecin anesthésiste va vous recevoir. Allez vous asseoir, on vous appellera Les femmes qui s’entassent déjà dans la salle d’attente écoutent impassibles. Elles savent déjà pourquoi chacune d’elles est là, elles connaissent toutes les dates de naissances, toutes les adresses, toutes ont été accueillies ainsi. Elles attendent depuis plusieurs heures inquiètes, blessées , dans l’indifférence générale, le " maître ". Celui qui sans un regard, sans un sourire, décidera de leur vie ou de leur mort. Le kyste de l’ovaire soupire, l’Hystérectomie pleure, le Condylome s’étonne, la Ligature des trompes renifle. Le " patron " arrive enfin, petit, rabougri mais enflé de sa toute-puissance. Il entre dans son bureau et se plonge dans un dossier dont il ne lèvera plus les yeux. Les femmes qui défilent devant lui ne l’intéressent visiblement pas. Il pose quelques questions, toujours les mêmes, n’écoute pas les réponses et note sur un papier que madame Dupont aura une anesthésie générale et madame Durand une péridurale. Pourquoi ? Mais il ne le sait pas, d’ailleurs il s’en fout totalement, ce n’est pas lui qui dans les jours prochains se trouvera douloureux sur une table d’opération, il désire simplement en finir. Les femmes, soumises, ne protestent pas, elles remercient même ce grand homme et s’en retournent un peu plus déprimées encore dans le hall où se trouve le bureau des hospitalisations Là, à l’abri de leurs micro-ordinateurs quelques, robots chevelus à tête anthropomorphes débitent d’une voix métallique : - Votre nom ? Votre adresse ? Numéro de sécurité sociale ? Mutuelle ? Personne à prévenir en cas de décès ? Vous entrez le 20 à 8 heures. L’utérus proteste : - Mais... - Personne suivante. - Mais je ne suis opérée que le 22. - Alors le 21 à 8 heures. - Mais pourquoi à 8 heures ? - Personne suivante. - Le docteur m’a dit 17 heures, je dois.. - Quoi ? Outré le robot soulève ses sourcils, non mais elle rêve celle-là ! Si en plus il fallait demander aux patients quels horaires leurs convient ! Qu’ils se débrouillent avec leur travail, leurs problèmes familiaux et autres, on en fait déjà assez comme ça ! - Personne suivante, et vite . Utérus s’éloigne, elle cherche des yeux un visage, un sourire, où même un objet réconfortant, mais autour d’elle il n’y a que des futurs malades pâles, angoissés, quelques survivants , tout aussi pâles, en robe de chambre à fleurs, des brancards à roulettes poussés par des infirmiers sans regard, et de jeunes Ayatollahs qui se racontent avec emphase le " choc spe " de la 412 et la P.L. qu’ils ont enfin réussie. Ils sont souriants parfois même hilares et surtout inabordables, l’auréole du pouvoir les enferme déjà dans un monde où un " utérus ", une " pneumopathie " si " belle " soit-elle n’ont pas accès. Utérus se dirige vers la cafétéria, demande un jus d’orange. Un être asexué lui jette un verre en carton à la figure en grinçant : - Sept francs Tandis qu’Utérus boit, quatre petits Ayatollahs, deux féminins, deux masculins, s’approchent, le verbe haut, et ils réclament des bières, ils les obtiennent aussitôt accompagnées d’un grand sourire, ils lancent leur monnaie sur le comptoir et s’attablent au centre de la cafétéria. Utérus les observe. Sont-ils humains ? Derrière ses joues encore roses y a-t-il des dents prêtes à pourrir ? Sous ces blouses blanches, il y a des coeurs, des boyaux, des foies, des rates, des utérus, des caecums ? Non ! Certainement pas, sinon raconteraient-ils sans la moindre émotion comment la 532 s’était dégueulé dans les bronches et n’avait pas pu être " rattrapée " ? Où annonceraient-ils avec des sourires de connivences qu’au premier étage il y avait " un château ", donc un lit libre. Ils énuméraient avec satisfaction l’interminable série d’examens qu’ils faisaient subir à leurs patients, probablement pour couvrir leur ignorance. Le kyste de l’ovaire s’approche à son tour, et demande timidement un café. Un gobelet en carton atterrit devant elle, l’éclaboussant de son contenu indéfinissable. - Quatre francs, grésille le lanceur. Kyste, son gobelet à la main cherche une place dans la salle, son regard évite les petits Ayatollahs. Utérus lui sourit, lui montre la chaise libre à ses côtés. Kyste hésite puis s’assied prés d’Utérus. - J’attends mon mari, dit-elle comme pour s’excuser d’être encore là. - Moi aussi, répond Utérus, je ne savais pas à quelle heure... - On ne sait jamais, le docteur Racoton-Dranibet, fait ses consultations le jour où il est de garde, pour ne pas perdre de temps, alors bien sûr il peut être appelé à tout moment. Ligature passe devant la cafétéria, suivie de Condylome. Très intéressant, dit un petit Ayatollah, c’est un Condylome, on ne sait pas encore si ce ne pourrait à la longue dégénérer en cancer, alors on ne fait rien, on observe régulièrement, juste pour voir. - J’ai habité quelque mois en face de l’abattoir de Vaugirard, murmure Utérus. Je me demande pourquoi j’y pense maintenant... En effet, pourquoi maintenant ? Répète Kyste... ::: l'auteur : Marie-Esmeralda a 28 ans et 2 enfants. Cet écrit "thérapeutique" souligne des faits qui l'on choqué.. . . . |