Celle qui...
 
CELLE QUI NE M'AIMERA PLUS. [3]
l'auteur -
 
 
Part. 3 
 
Il prit les photographies et tenta de les classer par ordre chronologique. Il n'en avait aucun souvenir précis. Les vêtements et la franchise des sourires furent ses seuls critères de choix. De ces séances quotidiennes, il ressortait penaud et dégoutté de sa propre personne tandis que l'amour pour Anne s'en trouvait à chaque fois grandi. Les secondes passaient toujours avec un temps de retard. Antoine fut tenté d'arrêter le balancier de l'horloge mais il réalisa que ce ne serait qu'un trompe-l’œil; Un trompe-l’œil supplémentaire. Il s'était tant réfugié derrière de tels artifices qu'il ne parvenait plus à redresser la barre. Pourquoi chercher un déclic quand tout n'a été qu'une lente régression? Pourquoi scruter le passé, imaginer l'avenir quand on n'a fait que marcher sur place en fermant les yeux ?
Pourquoi vivre sans raison et pourquoi mourir si l'on n'a pas vécu? Pourquoi se sentir si triste d'être devenu trop ridicule pour oser vivre ou mourir? De migraines en migraines, Antoine se torturait. Dehors il faisait beau, l'orage était à l'intérieur.

On l'accueillit par des sifflets d'admiration. Anne était arrivée un peu en retard à la bibliothèque. Elle distribua les quelques souvenirs achetés au hasard des boutiques pittoresques puis posa ses affaires sur un bureau. On la questionna mais elle ne s'étendit pas sur ses nouvelles habitudes de célibataire. Charlotte se montra insistante, usa de sous-entendus qui, d'ordinaire, lui étaient totalement étrangers, mais n'obtint rien d'autre qu'un sourire paisible posé sur un visage doré et lisse. On mit Anne au courant des petits potins d'ici; on lui mima la colère noire dont s'était parée cette femme lorsqu'elle était venue rendre "Le boxeur manchot". C'est un livre ignoble où se mêlent pédérastes, sadiques, pervers, clochard, et toute la lie de la société. Où est cette soi-disant conseillère qui m'a orientée vers cet amas d'ordure? Ca ne se passera pas comme cela! Anne riait d'entendre Charlotte aboyer, les poings sur les hanches. Tout était si facile maintenant. Elle passa une matinée sans encombres à arpenter les rayons en ne pensant à rien d'autre qu'à la douce harmonie d'un calme retrouvé. Plus de disputes inutiles ni de concessions tortueuses mais du temps gagné, de l'espace et l'envie d'en jouir. Il faisait trop chaud.

Le soleil, pourtant voilé par d'épais nuages gris, avait changé l'air en une haleine chaude et écœurante. Il avait pris quatre bains froids mais rien ne semblait pouvoir juguler ses coulées de sueur. Toute la journée, l'orage menaça mais il fallut attendre la nuit pour qu'il éclatât enfin. Il y eut un craquement terrible et sec puis un silence aussi pesant que l'atmosphère. Antoine, à la fenêtre huma le léger déplacement d'air. Des odeurs de terre chaude commençaient à remonter tandis que la pluie s'abattait drue et droite. Il se mit à sourire en apercevant la silhouette d'une jeune fille trempée. Il lui sembla qu'il s'agissait de la même qui, quelques semaines auparavant, avait vu son parapluie ployer sous la bourrasque. Son sourire se figea lorsqu'il la vit marcher à l'aveugle puis tomber contre le portail du jardin. Il attendit quelques minutes en espérant secrètement qu'elle allait se relever mais cela n'arriva pas. Antoine se sentit mal, à son tour, ne sachant que faire. Etait-elle morte? Il enfila son imper puis courut comme un fou pour rattraper le temps perdu par ses hésitations. Essoufflé, il s'agenouilla et retourna doucement la jeune fille pour poser son oreille contre son cœur. Non, elle n'était pas morte. Une coulée de sueur vint, de nouveau, rendre son front huileux et moite. Il la souleva et l'emporta sur son dos en soufflant comme un forcené. "Si Anne avait été là, c'est elle qui aurait pris les devants et je me serais contenté de tout regarder par la fenêtre" pensa t'il "Nom de dieu! Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire?" Il la coucha sur la moquette en prenant soin de maintenir la tête de la jeune fille puis il entreprit de lui rincer la bouche à l'eau de vie. Le goulot buta plusieurs fois sur les lèvres closes puis une légère crispation anima celles-ci. Le liquide inonda le cou avant de se frayer un passage dans la gorge. Elle toussa deux fois puis ouvrit les yeux, étonnée.
"Vous m'avez flanqué une sacrée frousse !"
Elle tenta de parler mais aucun son ne sortit.
" Tenez, prenez donc une autre gorgée. Allez !"
Elle but sans rechigner puis tourna légèrement de l'œil avant de se reprendre avec difficulté. Antoine déboutonna le haut de son col puis défit sa ceinture. Elle respirait mieux maintenant. Il l'aida à s'asseoir et apporta une serviette. Anne n'aurait pas fait mieux songea t'il avec satisfaction. Dehors, la pluie redoublait, sourde et vengeresse. Une fois les premières frayeurs dissipées, il commença à s'intéresser de plus près à la jeune personne. Elle était fort jolie. Ses seins transparaissaient. Antoine s'installa en face d'elle et sentit monter en lui l'aiguille du désir. Elle bégaya, répéta plusieurs fois le mot "sucre" et lui, hébété, ne parvenait pas à se dégager du chemisier trempé. Il finît tout de même par ramener la boîte entière et lui enfourna trois sucres dans la bouche au risque de l'étouffer. Elle agrippa son bras puis ferma les yeux, paisible. Anne avait depuis longtemps désiré séjourner dans cet hôtel, juste en face de son lieu de travail, surplombant une rue animée de six heures à deux heures du matin, il lui semblait impossible qu'on pût s'ennuyer en pareil endroit. Le prix des chambres n'avait rien d'excessif, compte tenu de cette même animation, et de nombreux étudiants y résidaient. Rien de luxueux mais c'était exactement ce qu'il lui fallait. Gagner une heure et demie d'embouteillage, quel rêve... bien que pour le moment, elle ne savait pas quoi faire de tout ce temps.

Antoine porta la jeune fille jusque sur son lit puis descendit les escaliers, presque heureux. Il venait de sauver une vie humaine. Etre utile, quel bonheur ! répéta-t'il en se claquant les mains. Il ouvrit la porte du bar mais il ne restait plus grand chose. Il ne s'était pas vu boire tout cela et pourtant, deux bouteilles de liqueur artisanale et une demie de Ricard, plantées dans le fond du placard, témoignaient de la razzia effectuée ces derniers jours. Il opta pour la liqueur et la servit dans un bock de bière. La pluie était là, dehors et Antoine se sentait bien. Il vida son verre par petites gorgées, en butinant, et fut tout étonné d'en voir la fin. Les cigarettes appelaient une autre rasade. Le calme. Il écouta le liquide couler doucement au fond du verre puis s'enfonça un peu plus dans le fauteuil en fermant les yeux.

Une heure passa ainsi, presque hors du temps, insignifiante. Il avait posé son verre brusquement en entendant geindre au premier étage. Il se leva, partit en direction de l'escalier puis fit volte face pour avaler d'un trait le reste du bock. Les cris furent plus aigus et il se décida. Elle avait ôté sa chemise et Antoine en eut le souffle coupé. Les deux seins pointaient vers lui, provocants, et il ne regretta pas d'avoir terminé son verre. Il s'enquit des frayeurs de la nymphe. Les yeux humides, elle commença à raconter un cauchemar invraisemblable (mais ne le sont-ils pas tous?) Antoine écouta jusqu'au bout, une fesse posée sur le rebord du lit et un crane étourdi par le tourniquet de la liqueur.
Une fois son récit achevé, elle ne paraissait pas aller beaucoup mieux comme si, hémiplégique, elle avait abandonné une part d'elle-même aux sinuosités monstrueuses de son âme. Antoine descendit puis revint avec une bouteille de liqueur et une autre de Ricard.
"C'est le seul remède que je connaisse!"
"Et ça marche?"
"Non, mais c'est le seul que je connaisse!"
Elle hoqueta en un rire enfantin puis prit un verre de liqueur puisque Antoine avait oublié d'apporter de l'eau pour noyer le Ricard. Il l'accompagna en pensant qu'il aurait aimé boire ainsi en compagnie d'Anne. Mais Anne ne buvait qu'un verre de temps en temps et jamais avec lui. Pourtant, il sentît qu'il aurait adoré cela. "Tu n'avais qu'a être là" songea t'il en tendant son verre en direction du plafond. La fille termina rapidement puis se servit trois autres verres, coup sur coup. Les couleurs s'imprimèrent de nouveau sur son visage et Antoine perdit complètement le souvenir d'Anne pour s'investir totalement dans l'instant présent. Il tenta de la distraire à plusieurs reprises et fut ravi des sourires lâchés en retour. Toute parole se change en or. Quel est donc le prix du silence? Elle n'avait pas pris soin de se couvrir et agitait même sa poitrine à la manière d'un représentant chargé de vanter des produits extraordinairement inutiles ou inutilement ordinaires. Nul doute que sans cela, Antoine aurait eu un mal fou à rester éveillé. Mais il y avait ces deux phares qui guidaient son ivresse, son tangage; L’ivresse de l'alcool et de la vie car cela faisait des années qu'il n'avait pas autant vécues. La pluie venait de cesser mais ils ne le remarquèrent ni l'un ni l'autre. Il faisait très beau à l'intérieur. Lorsque la bouteille fut vide, Antoine fit mine de se lever mais elle le pria de rester près d'elle pour veiller sur ses cauchemars. Il se fondit alors dans le lit conjugal en ayant l'agréable impression que les temps allaient changer pour lui. La promiscuité fit le reste. Dénudés, séparés par un rideau d'air minuscule, ils ne tardèrent pas à s'imbriquer l'un dans l'autre; deux pièces haletantes du puzzle universel.

Une semaine plus tard, il avait reçu un coup de fil d'Anne qui lui avait demandé comment il envisageait son statut récent de Don Juan. Le ton était ironique, un peu trop pour bien dissimuler des accents de souffrances. "Elle n'a pas couché avec toi, mais avec ton livre... Remarque, je la comprends, j'ai fait cela des années durant sans même m'en rendre compte. Ca t'étonne que je sois au courant de cette histoire, non? Mais Odile est une amie. Je l'ai connue le jour de notre séparation, ça crée des liens, n'est-ce pas ? Allez, prends bien soin de toi. Personne d'autre n'en aura le courage. Puiselle avait raccroché.
Il se sentit orphelin, l'oreille bourdonnante gardait en mémoire l'étrange écho de la tonalité. Il ne sût pas pourquoi il pleura. Simplement, et pour la première fois depuis bien longtemps, il eut envie d'écrire. Sortir de ce marasme, coûte que coûte. Le démon s'empara de lui, mu par l'orgueil. Oh, elle regrettera ses phrases assassines quand elle sera confrontée aux miennes ! Prends garde! Mon arme sort de son fourreau, rouillée, massive mais toujours tranchante. Il s'attela, creusa la feuille de son sillon sans réfléchir. Il ne vit rien des jours qui suivirent l'élan. Les yeux rivés sur les caractères prêts à jaillir sous ses doigts, le cendrier plein, la ronde des papillons de nuit et le bruit de l'horloge étaient son seul univers. Les pages s'entassaient rapidement; l'urgence des mots luttait contre la lourdeur des paupières. L'agencement des phrases contre le désordre des pièces. Antoine s'agitait, sentait la folie poindre derrière chaque lettre et courait, immobile, toujours plus loin dans le texte, sans se retourner, sans attendre le mot juste. Plus il avançait et plus son abdication paraissait évidente. De la critique il était passé à l'éloge puis de l'éloge à l'adoration. "Celle qui ne m'aimera plus..." Prose de soixante-dix pages. 20 Juin - 1er juillet.

Deux jours plus tard, Anne trouva le manuscrit sur son bureau et s'empressa de le lire. Quand elle eut terminé, elle replongea dans les pages avec plus d'ardeur. Il avait attendu les dernières limites pour finir par se confier. Le soir, sur son lit, elle ne décolla pas ses yeux des phrases. Vingt fois, elle fut tentée de téléphoner, de se jeter dans ses bras mais l'héritage d'une vie commune houleuse était là, ricanant. Le titre est excellent finît-elle par conclure. Celle qui ne m'aimera plus. Des années de souffrance pour quelques minutes d'ivresse. Est-ce donc si ridicule ? Combien de gens ont déjà pris ce parti ? Des centaines de milliers? Mais pas elle, plus elle. Antoine eut mal en recevant la lettre d'Anne. Il avait tout donné dans ses pages. Tout cela pour rien. Bien sûr qu'elle avait aimé chacun de ses mots mais, comment dire, il sentit qu'il n'avait pas accompli le geste exact. D'un autre côté, il savait qu'il ne pourrait faire plus que cela. Il se mit à la fenêtre en songeant à tous ces jours à venir et soupira en pétant tristement. "Je ne sais pas vivre" murmura t'il "et il est trop tard pour apprendre." Et n'ayant pas su vivre, je ne saurai pas mourir. Puis il revint s'asseoir et commença à écrire, sans précipitation, sans autre espoir que de parvenir à tromper le temps.
 

 
 
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l'auteur : Florent.. . . .