Leurs
visages crispés en disaient long sur la suite des évènements. Comme ça, de visu, je ne parvenais pas à prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants. Qui avait commencé, lequel avait jeté de l’huile sur le feu ? Je n’en avais aucune idée. J’étais simplement assis, posé là comme une plante verte. J’aspirais à petites gorgées un cocktail trop coûteux pour être avalé goulûment. De toute manière, il ne me voyaient pas plus que je ne les entendais, et ce mur - fait de deux matières, leur colère aveugle et mes boules Quiès - était d’une solidité à toute épreuve. Je n’allais pas intervenir ; ils ne s’appuieraient pas sur mon arbitrage. Piètres acteurs et spectateur peu ému par le drame.  

 
Ces boules Quiès étaient faite d’une mousse jaune que l’on compressait au moment de l’introduction puis qui se redéployait. Ingénieuse trouvaille depuis la cire enveloppée dans l’ouate. Depuis une semaine, je faisais le test, me baladais au milieu de la foule sans entendre tous ces bruits habituels. Des bruits, des bribes de phrases gâchées, brisées, piétinées. Il m’était parfois indispensable d’ôter les boules pour mieux les caler au fond de mes oreilles et ces intermèdes m’offraient des phrases monstrueuses, des phrases tronquées, désossées puis assemblées de manière chaotique. Cela pouvait donner : "Oh t’as vu la belle jupe de... de toute façon, je lui ai dit qu’il pouvait...Trois heures moins le quart...Non, j’ai plus assez de thunes... attention quand tu traverses... alors je lui ai répondu de but en blanc...Ah salut..." STOP ! Oui vraiment quelle ingéniosité ces boules Quiès, l’accessoire indispensable de l’asocial type.  

 
J’en étais arrivé à la moitié du cocktail quand le plus épais des deux types agrippa l’autre par le col de la chemise. Un bouton céda sous la pression et déclencha une réplique immédiate chez l’agressé : Une droite sur la pointe du menton. Les serveurs en pingouins sortirent précipitamment et l’incident fut clos ou s’acheva ailleurs que sous mes yeux.
 
Le problème des boules, c’est qu’elles attirent les regards. Un gros bout jaune dans les oreilles reste bien plus énigmatique qu’un walkman. cependant, mon dégoût pour toute sonorité était tel qu’aucune autre mélodie que celle du néant ne parvenait à adoucir mes moeurs. Parfois on me demandait l’heure ou une cigarette. Les gens entraient dans mon jeu et adoptaient le langage gestuel. Je prenais l’air étonné, légèrement abruti, suivi d’un silence étudié et finissait par écarter les mains en signe de refus. Il était surprenant de constater que la plupart des gens ne me demandaient pas d’ôter la mousse parasite. C’était dire à quel point ils pouvaient ignorer leur interlocuteur. Pour eux vous n’êtes qu’horloge parlante et bureaux de tabac.
 

 
Dans l’après-midi, je m’étais allongé sur la pelouse du parc qui fait face à la gare. A plat ventre, les paumes sur les joues, je contemplais les mimes bucoliques qui s’offraient à moi : des amoureux à la parole inutile, des ailes de pigeons au fracas de silence, des rires d’enfants que leurs quenottes épousaient, des pas traînants de vieillards écartant les graviers. Seule une tondeuse - celle du jardinier qui allait immanquablement me signaler que les banc ont leur utilité - se permettait de ronronner, monotone. Une vieille dame a étendu sa serviette à deux pas de moi. Elle roula son pantalon jusqu’aux genoux, découvrant des jambes usées aux varices énormes. Comme je l’observai, elle me lança un sourire puis pointa le doigt vers mes boules Quiès. Je les ôtai "C’est à cause de la tondeuse ?"  
"C’est à cause de tout. Je ne supporte plus le bruit."  
Son sourire se figea. Elle massa légèrement ses jambes puis attendit en silence que je rajuste mes bouts de mousse. Je ne lui avais pas répondu sur un ton désagréable mais ce n’était pas ce qu’elle avait souhaité entendre. Elle sortit ses lunettes de soleil puis s’allongea sur sa serviette.
 
Toute la semaine fut ainsi. Il suffit d’un accessoire de rien du tout pour se métamorphoser en alien. Le silence est d’or et j’étais Midas, changeant toute conversation en mime précieux. Le réveil ne me posait aucun problème. Je me levais aux premiers rayons sur mon visage. Le robinet de la baignoire produisait un léger bourdonnement, comme une cascade s’échouant dans un foulard de soie. Tout était tellement plus harmonieux.
 
Je suis retourné au parc, sur un banc vert bouteille cette fois. Les gens déambulaient, toujours d’un pas souple, bras dessus, bras dessous ou seuls ; un chien en laisse ou un landau qu’on pousse ; les mains dans les poches ou les bras ballants. Ils avançaient comme des proues d’un navire invisible, tous en quête d’un banc en guise de port. Sur la pelouse, en face de moi, s’était échouée une sirène au regard limpide. Elle était différente. C’est ce que je me dis lorsque quelqu’un m’attire. Cette quête d’originalité ne me dupais guère mais ajoutait un peu de sel à la journée, à ma façon de l’épier. Ce n’était pas sa longue chevelure brune et bouclée qui m’attirait ; ni ce contraste qui s’établissait entre son profil de statue (finement sculpté) et la douceur de ses yeux. Non, c’était autre chose qui me charmait, qui me médusait devrais-je dire car je sentais les premiers symptômes de la paralysie oculaire. Pas de serpents sur sa tête néanmoins, quoique l’ondulation de ses cheveux eut pu rappeler leur mouvement courbe.
 
Désabusé comme je l’étais j’aurais pu soutenir le regard de la plus effrontée des femmes sans ciller mais il y avait dans le sien une telle timidité que toute tentative de le faire se révélait impossible. J’avais peur de la blesser, de troubler une eau limpide. Je suis donc resté à ma place, sans bouger, pendant plus d’une heure. Je ne pouvais m’empêcher de la regarder mais je le faisais de manière délicate, comme si ce simple fait pouvait me coûter la vie.
 
Elle partit après s’être frotté le pantalon très scrupuleusement pour le débarrasser d’hypothétiques brins d’herbes. Je l’ai accompagné des yeux espérant un retour de sa part. Mais rien. En quelques secondes le parc s’était vidé de son âme. Car c’était cela qu’elle était venue prendre, l’âme du parc. Elle avait happé la mienne avec une telle facilité que cela me terrifiait. Plus rien n’avait d’importance. Tout était réduit, insignifiant. Je suis parti, à mon tour, son effigie gravée au plus profond de moi.  

 
Une fois dans la rue principale, mes boules Quiès commencèrent à me faire mal. Je les ôtai. Un petit "pop" fut suivi d’une cacophonie insupportable "Tu te souviens de ... Vraouoooommm.... à mon avis tu devrais... tut tut !!....maman, j’en veux une comme...Pardon... y a pas d’mal...Vous n’auriez pas deux ou trois...non, c’est pas la pêche en ce moment.... Revraouoummmm !!" C’était vraiment intenable. Une main tapa mon épaule. C’était Dominique. Avant qu’il n’ouvre la bouche je le pris par le bras pour l’entraîner dans une rue adjacente. Une fois entré dans un café que je savais désert, j’ai enlevé mes accessoires et ai commencé à lui faire part de ma nouvelle lubie. Dire que mon histoire l’avait étonné eut été inexact. Non, il me regarda, amusé puis ajouta " ce n’est que ça ? tu me rassures.." La discussion dévia rapidement sur la fille du parc. Ma description achevée, il secoua énergiquement la main et dit " Oh la vache, ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vu dans cet état." Il me parla de ses projets puis m’invita à une petite fête étudiante dans une cave tourangelle. Je suis resté seul dans le café, un demi en guise de compagnon. Mes rêves s’embuaient, se teintaient d’amertume. L’amertume de la bière.Il faisait encore très chaud et ma tête fourmillait. Non, il ne fallait plus penser à elle. En rentrant chez moi, je n’ai pas mis mes bouts de mousse, pensant que le vacarme ambiant m’aiderait à chasser ce doux regard de mes pensées. entre deux maux, il s’agissait de choisir le moindre et il m’était presque agréable de me sentir cerné de banalités.  

 
Dès que j’ouvris ma porte, la fille revint frapper l’os de mon crâne. Je ne parvenais pas à l’évincer. J’ai sauté sur mon lit, mis un peu de musique en m’apercevant que les bruits ne m’incommodaient plus. Une pensée vint - à l’image d’un boomerang - m’assener un coup violent à l’arrière du crâne.  
Peut-être avait-elle eut envie de me parler. Mes boules Quiès avaient sans doute fait rempart à toute tentative de communication de sa part. Je sortis les bouts de mousse, et après les avoir maudits, je les lançai au travers de la pièce.  
La sonnerie du bas retentit. J’étais imperceptiblement tombé dans un sommeil traître de fin d’après midi. Dominique monta et il comprit qu’il devrait attendre que ma tête passe sous un pommeau de douche avant toute autre chose. Mon antre était nickel et ce détail émut davantage Dominique que l’histoire des boules Quiès. Il devait être aux alentours de 22H00 lorsque nous arrivâmes à la cave. La nuit tombait tout juste. Il ne s’agissait pas d’une de ces fêtes où se bousculent 300 personnes sur un axe piste-buvette. Nous devions être une vingtaine et je connaissais la plupart de gens pour les avoir rencontrés sue les bancs de la fac ou à ce genre de soirées. Dominique et moi observions un certain Victor qui lui même ne détournait pas ses yeux de Laure. Il ne savait pas comment l’aborder et s’abreuvait de Kirs en guise de philtres d’amour. Il s’aperçut de notre regard insistant. Laure, à ce moment précis, lui demanda un kir qu’il renversa sur elle, ce qui eut pour effet de nous étouffer. Le visage de Victor virait du vermillon au violet. Laure nous demanda la raison de notre hilarité mais nous ne pûmes satisfaire sa requête car un fou rire terrible s’était emparé de nous. Dominique passa une série de slows pour aider le pauvre Victor et ce dernier lui lança un clin d’oeil de remerciement. De mon côté, je m’étais occupé du bar. J’avais concocté, a l’intention de Laure, un mélange de tous les alcools forts qui se trouvaient à proximité. Le jus d’orange que j’ajoutai au cocktail me sembla parfait. L’histoire se termina de belle manière pour Laure et Victor. Le rôle de barman me suggéra une variante éthylique de Dr Jeckyll et Mr Hyde. J’étais le client et le tavernier à la fois. Je commençais par me dire :
 
"Allons monsieur, ce n’est pas raisonnable. vous n’allez pas boire un neuvième verre... vous me devez déjà tant de tournées".  
J’insistais et le bar s’ouvrait. Autant dire que Dominique me ramena dans un état lamentable. Cette gaieté ne me quitta pas jusqu’au coucher et je dus m’endormir, le sourire aux lèvres.
 
Un léger mal de crâne, la langue prise dans une râpe à gruyère, tels étaient les vestiges d’une nuit de rat de cave. Finalement, et compte tenu des excès de la veille, ce n’était pas cher payé, d’autant que l’ivresse avait paré mes rêves de méduses aux charmes ensorcelants. J’ai mangé en vitesse puis après un bon bain, j’ai dévalé l’escalier - au risque de me rompre le cou - pour me rendre au parc. Il n’y avait personne sur mon banc. Je me suis assis, le journal à la main. sans les boules Quiès, j’entendais le vacarme des voitures, le discours des passants qui m’interrompaient dans ma lecture. Plus d’une heure passa avant l’illumination. La fille revint s’asseoir sur la pelouse, juste en face de moi. Elle reconnut mon visage et m’envoya un sourire d’une beauté sans nom. Je lui rendis en inspirant une large bouffée d’air. Elle avait un walkman posé sur les oreilles. J’ai posé mon journal et, encouragé par sa marque de sympathie, j’ai profité de l’occasion qui m’était offerte pour la contempler avec plus d’insistance. Elle était revenue avec comme parure, mon âme parmi tant d’autres. De temps en temps, elle levait les yeux tandis que les miens plongeaient avec précipitation sur la page centrale de mon journal. Le jeu dura un petit moment avant que je ne me décide à saisir ce regard, à m’en emparer à mon tour, à m’imposer à lui comme une évidence. dès l’instant où mes yeux ne furent plus à l’abri, elle sortit une revue et me snoba un bon quart d’heure. Elle savait que je l’observait car, de temps à autre, ses yeux cessaient de lire pour stagner perceptiblement. Je la gênais. Lassé par son absence de répondant, je me mis à inspecter les éléments qui m’entouraient. C’était complètement inutile puisqu’elle contrôlait tout : Chaque arbre, chaque brin d’herbe semblait être asservi au halo de sa splendeur.
 
Un petit détail m’étonna. Je n’étais qu’à quelques mètres d’elle et, depuis une dizaine de minutes, j’avais entendu le claquement de son walkman qui signifiait la fin de la cassette. Elle gardait cependant, les écouteurs appliqués sur ses oreilles, absorbée par autre chose. Je pris le parti de l’avertir du détail en question. Je devais avouer que c’était une base bien ridicule pour lancer une conversation. Elle ne leva même pas les yeux. Je me suis levé et, accroupi en face d’elle, j’ai mimé le walkman, les mains sur mes oreilles. Elle eut alors un mouvement de recul puis amusée, elle tenta de saisir le sens de mon message. Son visage se pétrifia. Elle ôta son walkman, honteuse et s’enfuit en courant.
 
De stupeur, j’étais resté dans cette position accroupie, les mains toujours sur mes oreilles, assommé. Je m’étais cru au centre d’une comédie musicale et il m’était impossible à présent de repérer la fausse note qui avait brisé l’enchantement. hors du parc j’ai emprunté une rue puis une autre, au hasard, sans rien comprendre du monde qui m’entourait. Au fil des rues, je me suis retrouvé face à la Loire. Je suis descendu sur les quais et j’ai lancé un nombre incalculable de pierres dans l’eau. Plouf ! tout tombait à l’eau.  
Je suis rentré peu après. Mes boules Quiès me narguaient sur la moquette. J’ai mis une cassette d’Otis Redding puis, sortant du frigo un fromage de chèvre, je décidai de l’accompagner d’une bouteille de chinon. Il fallait que je m’en tienne à cela. Une demie heure plus tard le souvenir de son sourire me fit fondre et je substituai un rock aux douces mélodies d’Otis Redding. Point n’était besoin de se lamenter davantage sur l’incompréhensible. L’énergie des "Sonics" se montra d’un étonnant secours. ce furent mes pieds qui, les premiers, se réveillèrent, prisonniers d’un rythme saccadé et ensorcelant. Tout revenait : mes larmes cessaient devant l’assaut. J’hurlais les paroles des chansons, au risque bien réel de voir rappliquer l’armée des voisins. J’avais repris le dessus et décidai d’aller dehors en quête d’un café. Il faisait encore chaud et j’optai finalement pour les terrasses de la place Plumereau. Les boules Quiès dans mes poches, le bruit régnait en maître. Les rires fusaient, des chocs de verres se faisaient l’écho de conversations lointaines. Tandis que je changeais mon verre vide contre un autre plus prometteur, on me tapa sur l’épaule. C’était Dominique. Nous échangeâmes quelques mots à propos de la soirée de la veille. Nous trinquâmes à l’été, à la mer qui ne viendrait jamais jusqu’ici. Nous n’avons que la Loire mais elle manque de sel. Ici, tout est aseptisé. Il n’y a pas d’accent. Nous continuâmes à trinquer à la mer, à l’amer et Dominique ne fut pas long à rejoindre ma gaieté légère.
 
Minuit. Toujours une bonne centaine de personnes en terrasses. J’en viens à rêver que la nuit ne s’achève jamais, que nous restions là, en été, un verre à la main. J’ai fini par raconter l’épisode de l’après-midi et Dominique conclut que j’avais le chic pour dégotter des tarées. Il avait toujours cette habitudes de balancer des raccourcis expéditifs quand un sujet devenait sérieux. Je l'avais vu arriver. Un mirage ? Non, elle était là. J’agrippai Dominique par l’épaule et un peu du contenu de son verre se déversa sur mon pantalon.  
"c’est elle " lui fis-je  
Il se tourna et aperçut la fille du parc accompagnée d’une autre.  
" La blonde ? mais je la conna..."  
"Non la brune bouclée !"  
Elle ne m’avait pas vu. Dominique souriait, riait même maintenant. Il prit une gorgée de bière puis laissa filer un :  
"Je comprends mieux maintenant."  
Elle s’était assise deux tables plus loin. Je ne la quittais pas des yeux.  
"Elle est sourde et muette" poursuivit Dominique. Je l’ai toisé un moment avant de comprendre qu’il ne plaisantait pas. La blonde lui parlait lentement. Les bières me poussaient au derrière. Elle était encore plus belle le soir. Finalement elle s’aperçut de ma présence et en fit part à son amie. Je n’osais plus la regarder de peur qu’elle ne parte à nouveau. Dominique vint alors à mon secours et m’assura qu’elle ne détournait pas son regard de moi. Dans mes poches je sentis la présence de la petite boîte de carton... oui des boules Quiès. Je fis face à la fille, elle me souriait, radieuse. J’enfilai mes bouts de mousse. elle agrippa la main que je lui tendais puis, sans entendre ni l’un ni l’autre, le fracas des chaises qui s’empilaient, nous nous sommes embrassés.  

 
 
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l'auteur : Florent.. . . .
 
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