Blottie contre les restes du temple qui s'élevait encore au bout de la route, on l'eut prise pour une statue de pierre qu’un plaisantin aurait affublée d'une multitude de fichus sombres. Son regard transparent semblait accroché à jamais au sommet de la montagne, là où les arbres se perdaient dans les nuages.
Florence poussa un cri d'effroi en apercevant la femme immobile :
- Ah ! une momie.
Elle se cramponna au bras de son compagnon :
- Patrick, as-tu vu cette femme à demi incrustée dans le temple ?
- Bien sûr, elle n'a pas bougé depuis des années, c'est un fossile.
- Quoi ? hurla Florence
Patrick éclata de rire :
- Je plaisante voyons, ce n'est qu’une pauvre folle. Ce n'est pas elle que j'ai voulu te montrer dans ce hameau abandonné. Viens..
- Cette femme reste là jour et nuit ?
- Chaque soir elle rentre dans sa maison, mais elle revient s'asseoir exactement à la même place chaque matin. Tout le monde la connaît dans le pays, comme une borne familière.
- Elle fait dix kilomètres matin et soir, du village au temple et du temple au village pour s’asseoir dans ce trou ?
- Non, elle est la seule habitante de ce hameau, elle vit là au milieu des ruines, je ne sais pas trop où . Autrefois, du temps des magnaneries, ce hameau était très animé, cette femme vendait ses fromages de chèvres et ses œufs là , à la même place. Peu à peu, l'élevage du ver à soie a périclité et les maisons se sont vidées, avant d'en arriver aux ruines d'aujourd'hui, mais la femme est restée, chacun savait que l'on trouvait là les meilleurs fromages de la région et elle avait beaucoup de clients, d'autant plus qu'elle était très jolie. Mon père m'a raconté avec des trémolos dans la voix comment il s'était gavé d’œuf et de fromages dans l'espoir de la séduire, entre deux crises de foie, mais sans résultat. La fille n'était jamais seule, sa mère ne la quittait pas et son regard de vautour décourageait les plus hardis. Après la mère, il y a eut le mari, venu d’on ne sait où, tout aussi vigilant, puis son fils, un gamin insupportable qui ne cessait de la harceler et finalement un chien, un grand chien roux qui avait l'air très doux, mais a l'époque du chien elle était déjà figée comme aujourd'hui avec ses yeux vides rivés sur la montagne, et elle n’intéressait plus personne depuis longtemps. Elle ne vendait plus rien non plus. Elle arrivait tout de même au lever du jour, sans fromage ni œuf, et elle restait jusqu'au soir assise à la même place à caresser son chien. Je la voyais été après été. L'année dernière le chien a disparu, il est parti se promener là-haut, ou il a suivit une petite chienne délurée quoiqu'il en soit elle vient seule à présent, elle se coince dans ce pan de mur éboulé et surveille toujours la montagne, elle attend peut-être que son fils en descende, ou elle est simplement folle.
- Mais qu' est-il devenu ce fils, et sa mère ? et son mari ?
- La mère est morte il y cinq ou six ans, le mari l'a suivie de peu et le fils s’est volatilisé quelques mois après la mort de son père, probablement avec les poules et les chèvres, car depuis elle n'a plus eu rien à vendre. Au village, on dit qu'il est mort également.
Florence frissonna :
- Elle me fait une bizarre impression, murmura-t-elle.
- Parce que c'est la première fois que tu la vois. Ici plus personne ne la remarque, elle ne dérange pas, elle ne parle pas, elle ne bouge pas. Pourtant, elle doit en savoir des choses, ce hameau sert maintenant de rendez-vous à tous les amoureux clandestins. Elle a été souvent interrogée par les gendarmes, par des maris jaloux et des femmes excédées. Elle n'a jamais rien dit malgré les menaces.
Florence se rapprocha de la femme, la dévisagea. La femme ne parut pas la voir, aucun muscle de son visage ne tressailli, ses yeux restèrent anxieusement fixés sur la montagne.
- Quel âge peut-elle avoir ? demanda Florence.
- Trente ans ? quarante ans ? cinquante ans ? de toute façon elle n'a pas d’âge.
Durant l'été Patrick et Florence désertèrent plusieurs fois leur hôtel au confort tapageur pour venir goûter le charme étrange du hameau abandonné . Ils se promenaient dans les ruelles sombres, s'extasient devant les escaliers en ruines, les murs à demi écroulés et admiraient la vivacité des arbres qui poussaient à l'intérieur des vieilles baraques dont ils crevaient les toits pour mieux s'étirer vers le ciel. Pourtant une seule maison les faisait vraiment rêver , celle qui protégée par le temple demeurait encore intacte.
- Je l'achèterais bien en souvenir de mon enfance, murmurait parfois Patrick.
- A qui appartient-elle ?
- Au boulanger je crois, nous pourrions commencer par la louer l'été prochain si tu veux.
A chacune de leur visite ils rôdaient un peu autour du temple. La femme était toujours là, collée contre le mur, elle ne semblait sentir ni le vent, ni la pluie, ni le soleil. Indifférente aux rares touristes qui la contemplaient avec curiosité et aux enfants qui l'interpellaient en riant, elle était simplement là.
Patrick et Florence, passèrent l’été suivant dans une station balnéaire à la mode et ne revinrent dans les Cévennes qu’à la fin du mois de septembre.
Le boulanger du village avait bien reçu leur lettre et les attendait. Il les accueillit en souriant : :
- La maison est prête. Vous la reconnaîtrez facilement, elle est presque derrière le temple, c'est la petite maison qui a un mur mitoyen avec la grande propriété de trois étages accolée au temple.
- Comment ! s’écria Patrick, je pensais qu'il s’agissait justement de cette grande maison.
- Ah non ! Celle-là appartient à la seule habitante du hameau, la femme qui ne remue guère plus qu'une pierre et que personne n'a entendu parler depuis des années. Ah! Vous n’aurez pas une voisine bruyante.
Patrick et Florence semblaient consternés.
Le boulanger les rassura :
- Ma maison n'est pas très grande, le toit n'est peut-être pas parfait, mais il ne risque pas de vous tomber sur la tête. Ma femme a nettoyé tout le rez-de-chaussée et vous a fait le lit dans la petite chambre de droite. Je vous ai monté du bois, la cheminée tire bien. Personne ne vous dérangera, c'est ce que vous vouliez ?

L’automne pointait déjà, les feuilles commençaient à mourir, le vent tourbillonnait sans fin dans les ruelles désertes.
- Je me demande si nous avons choisi la bonne saison, dit Florence lorsque Patrick stoppa sa voiture derrière le temple.
- Si la maison n’est pas trop sale, nous serons très heureux, affirma Patrick.
Un, rat réveillé en pleine sieste par le bruit de la voiture, escalada les pieds de Florence qui lui barraient la route et s’en alla en maugréant.
- Ça commence bien, soupira Florence, j'espère qu’il n’y a pas trop de sales bestioles dans la baraque.
A L’intérieur de la maison, une violente odeur d’eau de Javel prouvait la bonne volonté de la boulangère. Quelques petits cafards trottaient de droite à gauche, quelques araignées quittaient précipitamment leurs toiles, cependant l'ensemble était propre.

Florence ouvrit aussitôt ses valises, éparpilla des vêtements et de grands châles multicolores sur les sévères fauteuils aux dossiers de bois et sur les chaises paillées.

Quelques heures plus tard Patrick et Florence se poursuivaient en riant dans les rues du hameau. Ils zigzaguaient entre les ruines, bondissaient par dessus les gravats, se balançaient aux branches tordues des noyers, criaient leur joie d'être seuls, pour mieux nier l'atmosphère angoissante de ce hameau sans vie qu'ils ressentaient déjà. Ils arrivèrent tout essoufflés devant le temple.
La femme était là. L'hiver, l'été ne semblaient pas l'avoir atteinte. Elle était à la même place, dans la même position, ses fichus fanés toujours enroulés autour de son corps maigre, son visage pâle tendu vers le ciel, son regard trop clair épiant la montagne.
Florence sursauta en la redécouvrant :
- Je l'avais complètement oubliée.
- Moi aussi, avoua Patrick, mais ce n'est pas grave, elle n'a pas d'importance.
- C'est insensé, chuchota Florence, cette femme qui reste ainsi immobile jour après jour. Quand je pense qu'elle possède la plus belle maison du hameau et qu’elle est toujours adossée à ce temple, quel gaspillage ! Et si nous lui demandions de nous louer son logis ? Pour ce qu'elle en fait elle pourrait aussi bien dormir dans la baraque du boulanger, et elle me fait envie sa maison.
- Essaye, dit Patrick.
Florence se planta devant la femme :
- Bonjour madame.
La femme ne parut pas entendre.
- Bonjour, hurla Florence, je voudrais vous parler. Patrick et moi avons loué la maison du boulanger, nous sommes voisins, vous n'êtes plus seule au hameau.
La femme détourna lentement la tête, plongea son regard limpide dans les yeux de Florence, ses lèvres remuèrent imperceptiblement.
Florence frissonna sous ce regard trop pur, puis reprit :
- Votre maison est très belle, elle nous plaît beaucoup, nous aimerions la visiter.
La femme se redressa, ses yeux soudain terrifiés lâchèrent ceux de Florence, elle ramassa ses fichus autour d’elle et s’enfuie à grandes enjambées.
Longtemps l’écho rompit le silence en renvoyant le claquement sec de la porte de sa maison.
- C'est raté, dit Patrick.
La bouche de Florence se retroussait dans une moue mécontente.
- Je recommencerai demain.
Mais ni le lendemain ni les jours suivants la femme ne vint se lover contre le temple.
- Elle est peut-être malade, disait Florence sans s'émouvoir.
Au village, personne ne s'inquiéta, lorsqu'ils annoncèrent que la femme du temple avait disparu depuis plusieurs jours.
- Elle est peut-être morte, dit simplement le boulanger.
- On en passe tous par là, ajouta la boulangère.
- Si demain elle ne sort pas de sa tanière, prévenez moi, j'irais voir ou elle en est, avant que les rats la bouffent, dit le cantonnier.
Puis, il ajouta en se grattant la tête :
- Je ne pense pas que quelqu’un s’intéressera à sa dépouille, elle a bien une tante dans le village, mais...
- Mais quoi ? demanda Florence.
- Il y a bien longtemps qu'elles ne se voient plus, l'une ne monte pas, l'autre ne descend pas, alors... elles ont chacune un chez soi, mais faut dire que...
- Que quoi ?
- Que rien, ça ne nous regarde pas, répondit le cantonnier en ramassant sa monnaie.
Il quitta la boutique en serrant sa miche de pain sur son coeur.
Florence haussa les épaules :
- Ah on peut dire que les cévenoles ne sont pas très bavards. Si nous étions dans le midi, toute la vie de la vieille serait déballée depuis le premier jour.
De retour au hameau, Florence se dirigea d’un pas décidé vers la maison de la femme.
- Laisse la tranquille, conseilla Patrick.
- Pas du tout, je veux savoir ce qu’elle fait, et c'est une occasion pour visiter sa maison.
Florence poussa la porte, mais la vieille serrure rouillée résista de son mieux. Alors, Florence recula de quelques mètres et se jeta épaule en avant sur la porte qui s'ouvrit avec un petit grincement triste sur un long couloir tendu de toiles d'araignées. De chaque côté du couloir, des portes entrebâillées laissaient voir de grandes salles vides au sol boueux, au fond du couloir, un escalier de pierre annonçait le premier étage. Sur la première marche, le cadavre d’une couleuvre pourrissait lentement. Malgré son dégoût, Florence grimpa au premier étage, puis au second étage, et trouva partout le même vide La maison ne contenait rien hormis les rongeurs, reptiles et insectes qui l'avaient envahie. Ce ne fut qu'au troisième étage, dans l'ancienne magnanerie, que Florence vit la femme. Elle était allongée sur une paillasse entre les claies, face à la minuscule fenêtre qui éclairait faiblement la pièce, ses yeux ne regardaient que la montagne à travers la vitre salie. A sa droite, sur le sol, un petit réchaud à alcool, desséché depuis longtemps, soutenait une casserole cabossée à demi pleine de pain humide dans lequel s’enlisait une cuillère de bois. Au-dessus de sa tête, collé au mur, le portrait jaunissant d’un jeune homme souriant. A sa gauche, bien calée dans la fente d'une claie, la photographie d’un grand chien au regard confiant.
Florence hésita un peu sur le pas de la porte, elle n’osait pénétrer dans cette salle sombre, elle craignait que quelques vers à soie ne croupissent encore dans les claies étagées d’où s'échappait un relent de moisissure. Finalement, elle préféra se retirer avant que la femme ne soupçonne sa présence.

- Alors ? demanda Patrick, le résultat de ta visite ?
- La maison est très belle, vraiment répugnante, pleine de bêtes immondes, mais je suis sûre que nous pourrions en faire un endroit merveilleux à notre goût, si seulement cette vieille toquée s’en allait Je ne comprends pas comment elle peut vivre ainsi avec rien, la maison est absolument vide, pas une chaise, pas un lit, elle a du tout vendre pour manger, alors maintenant il faut vendre aussi la maison. Elle n'en profite pas, elle est couchée sur une paillasse avec la photo de feu son fils et de feu son clébard, dans un grenier obscur, puant et poussiéreux où on élevait sans doute autrefois des vers à soie. Il y a encore des petites choses qui grouillent sur les claies, peut être des serpents.
- Tu as trop d’imagination tu n’as du voir qu’un ou deux lézards.
- Quoiqu'il en soit, cette femme est dans la misère, elle n'a même pas à manger Ce serait vraiment lui rendre service de lui acheter sa maison. Il faudrait la convaincre, mais elle m’a l'air d'être une bourrique, il faut avant tout gagner sa confiance.
- D'abord, tu dois la rassurer, elle ne t’a pas comprise l’autre jour. Elle a du croire que tu voulais lui voler sa maison, ou Dieu sait quoi. N'oublie pas qu'elle n'est pas très futée, elle n'a jamais quitté son trou. Explique-lui bien que tu lui donneras beaucoup d’argent contre sa maison. Tiens, pour l'amadouer, porte lui à manger, de toute façon il faut être charitable.
- Ça c’est une bonne idée, cria joyeusement Florence.
Elle attrapa la cocotte pleine de ragoût qui sifflait doucement dans la cheminée et retourna dans la grande maison..
La femme était toujours immobile sur son grabat, elle se mit à trembler en entendant Florence, une lueur d’angoisse troubla son regard fixé maintenant sur la porte.
- Ne craigniez rien, dit Florence, je vous apporte un peu de ragoût , c’est tout.
Elle posa sa cocotte sur le ventre de la femme en pensant " si elle me l’a retourne à la figure , je lui mets une calotte ".
Les yeux de la femme s’emplirent de larmes.
Gênée par cette émotion, Florence se dandinait tout en surveillant les murs d’où pouvait surgir n’importe quelle sale bête.
La femme pleurait sans bruit, pas un soupir ne sortait de sa poitrine, les larmes roulaient silencieusement sur son visage maigre.
- Bon, eh bien je vous verse un peu de ma soupe dans votre gamelle et je me sauve, mon mari m’attend, dit Florence en récupérant sa marmite.
Elle rempli précipitamment la casserole de la femme et s’élança dans l’escalier. Elle parcourut d’une traite les quelques mètres qui la séparaient de son logis et reposa la cocotte au coin de l’âtre si violemment que la sauce gicla de tous côtés. Aussitôt alléchées, les fourmis accoururent en rangs serrés.
- Tu deviens folle ? dit Patrick ahuri.
- Elle pleure, hurla Florence, je m’attendais à tout sauf à une crise de larmes. Que veux-tu que je fasse ? ce n’est pas ma faute si elle est malheureuse et à demi cinglée. Moi je ne supporte pas les grandes scènes d'attendrissement, elle ferait mieux de nous vendre sa baraque sans drame. Il ne faut pas la payer au prix fort bien sûr ce serait idiot, mais avec ce qu'on lui donnerait elle aurait de quoi bouffer jusqu'à la fin de ses jours, pour ce qu’elle mange ! Du pain moisi. Je suis même certaine que le boulanger lui louerait sa maison à l'année pas plus cher que ce qu'il nous a demander pour un mois. C'est tout de même vexant de trouver la maison de vacances de ses rêves et de ne pas pouvoir convaincre cette vieille toupie de nous la vendre, et de ne pas même pas oser lui dire que nous voulons l'acheter.
- Calmes-toi, demain nous nous renseignerons au village, nous chercherons sa tante, ou quelqu’un capable d’avoir une discussion avec elle.

Le lendemain main, Patrick et Florence bloquèrent le boulanger dans un coin de sa boutique, ils voulaient tout savoir sur la femme du hameau, de quoi vivait-elle, où demeurait cette fameuse tante dont le cantonnier avait parlé, avait-elle encore quelques membres de sa famille.
Le boulanger se gratta un instant la tête, puis il leva les bras au ciel :
- Mais je ne sais que vous dire moi, elle n'a pas de famille je crois à part cette tante, la sœur de sa mère. Comment elle vit ? Ma foi comme elle peut. Pour sûr qu’elle ne mange guère. Elle achète un kilo de pain par semaine, lorsque je passe au carrefour des quatre routes, à trois kilomètres du hameau, le mardi matin, elle est là avec son vieux vélo. Elle me tend sa pièce , prends son pain et s’en retourne. De temps à autre, elle achète aussi un peu d'alcool à brûler à l'épicier, toujours au carrefour, et c'est bien toutes ses dépenses. Remarquez, elle a des fruits, des tomates, des patates, des poireaux dans on jardin. Elle ramasse aussi des châtaignes et des champignons à la saison.
- Croyez-vous qu'elle accepterait de nous vendre sa maison ?
- Vous m'en posez une question, comment voulez-vous que je vous dise ? ça ne me regarde pas.
- Vous connaissez sa tante ?
- Oui, c'est la mercière, la dernière boutique à la sortie du village.
Lorsque Patrick et Florence pénétrèrent dans sa boutique poussiéreuse et encombrée, la mercière les dévisagea d'un air méfiant, sans dire un mot.
- Encore une muette, c’est une tradition dans la famille, souffla Florence.
Mais elle constata vite que la mercière tout au contraire était une intarissable bavarde. Dès qu’elle eut compris ce que désiraient ses visiteurs, elle se lança, toute gonflée de son importance, dans une longue description de la maison habitée par sa nièce, puis en expliqua la provenance comme l'eut fait un notaire. Sa nièce en avait héritée de sa grand-mère, qui était la propre mère de la mercière, aussi versa-t-elle une petite larme au passage, puis, elle remonta dans le temps presque jusqu'à la pose de la première pierre. Après quoi elle annonça à Patrick et Florence éberlués que sa nièce avait déjà vendu la moitié de sa maison.
- La moitié ? mais à qui ?
- A moi, dit la mercière avec une évidente satisfaction. D'ailleurs elle ne possède plus rien maintenant.
- Elle n'a pas déjà vendu l'autre moitié quand même, cria Florence.
La mercière leva les yeux au ciel :
- Elle est bien trop bête, elle l’a donnée à son vaurien de fils, il en avait besoin pour une caution de je ne sais quoi. Le notaire d’Ales pourrait vous le confirmer.
- Mais son fils est mort.
- Pensez-vous ! C'est ce que tout le monde dit, et tout le monde ment. Ma nièce aussi sait bien qu'il est vivant, elle l’attend, elle va l'attendre longtemps croyez moi, puisqu'elle n'a plus rien à lui donner. Sa moitié de maison il peut la vendre comme il veut, à n'importe qui et ma part sera invendable, il n'est pas intéressant, c'est un fainéant, il n'a jamais retourné une motte de terre de sa vie, jamais trait une chèvre, mais pour prendre les sous de sa mère ça il savait faire. Il est passé il y a deux ans, comme elle n’avait vraiment plus rien à lui donner il a pris son chien, et il l'a vendu a un chasseur qui n'est même pas du village, mais ça elle ne le sait pas, elle croit toujours que ce chien va dégringoler de la montagne pour la retrouver comme avant. Ah non ! ça ne risque pas qu'il revienne.
- Alors nous ne pourrons pas acheter cette maison ? je la veux pourtant, dit Florence.
- Moi, je veux bien vous vendre ma part.
- Et où ira votre nièce ?
- Ma foi... à l’hospice.
Florence regarda Patrick :
- J'avoue que c’est tentant.
- Oui, dit Patrick, mais que ferons-nous si le fils vend l’autre moitié ?
- Oh mais c’est pas sûr ! s'écria la mercière, peut-être bien qu'il n’osera pas mettre sa mère dehors, ou peut-être aussi qu’il est en prison. Lorsqu'il a de nouveau disparu il y a deux ans, les gendarmes ont interrogé ma nièce pendant des jours et des jours. Elle n’a rien dit, d’ailleurs depuis elle n'a plus jamais ouvert la bouche, mais peut-être bien qu'il avait fait un mauvais coup. Alors sa part elle n'est quasiment plus à lui.
-Vous croyez que votre nièce accepterait d'aller à l’hospice ?
- Dame ! Quand on n'a même plus un toit.
- Elle peut exiger de rester dans la maison, sous prétexte que la moitié est à son fils.
- Exiger elle ? Il faut les moyens pour exiger, et quand bien même elle resterait ? Vous la collez dans la magnanerie et vous l’oublierez vite.
- Elle me gène cette femme, murmura Florence, j'aimerai mieux qu'elle aille à l’asile.
- La seule solution est de retrouver le fils, d'acheter la maison entièrement, dit Patrick.
- Je vais vous le retrouver moi le fils, affirma la mercière, il n'y a aucune raison pour que je ne tire pas un peu profit de ma part, je l'ai payée après tout, et ça leur à bien rendu service. Maintenant moi aussi j'aurais besoin d'un peu d'argent pour moderniser ma boutique. Ah oui ! Faites-moi confiance. Adressez-vous aussi aux gendarmes, ils savent peut-être quelque chose.

Avant de quitter le hameau abandonné, trois semaines après, Patrick et Florence contemplèrent encore la grande maison accolée au temple. Ils avaient le cœur léger, la tête pleine de rêves et de projets, bientôt cette belle maison leur appartiendrait.
Elle était vide à présent. La femme était partie avec sa paillasse sans dire un mot, lorsque le notaire était venue la voir. Ils ne savaient même pas dans quelle ruine elle s’était cachée. Ils ne la revirent qu’au moment de leur départ. Recroquevillée contre le temple on l'eut prise pour un tas de chiffons abandonnés par un passant. Son visage n'émergeait qu'à demi de ses fichus. Les nuages gris qui s'effilochaient à la cime des arbres se reflétaient à peine dans son regard décoloré levé sur la montagne


 
 
 
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l'auteur ? Erwan. Passionné de littérature, il anime sur Infonie le forum "En ligne de contes" qui a donné naissance à ce site.
 
kerkiki@infonie.fr