LES JUPONS D’HELENE
- l'auteur -
 
 
GRINGA


Cayotl s’était jadis battu contre la mort, en un temps où le village vivait encore, où le monastère abritait sa demi-douzaine de moines dans des odeurs puissantes de copa de oro, où la fontaine, cœur d’un cloître déjà ruiné, permettait à des colihuachos vermillons de s’abreuver avant de s’effondrer sous la chaleur intense du soleil.
La mort avait alors pris l’apparence d’un homme blanc mal rasé, portant deux énormes revolvers sur le ventre et un sombrero ridicule sur la tête, un de ceux qu’on fabrique dans les pays du Nord, là où nul ne sait rien de la réverbération et de la sueur. Cayotl s’était approché d’elle sans méfiance: il la connaissait bien, la mort. Cholo, les jours de foire, en ville, il vendait son image en sucre aux autres petits métis, aux paysannes alourdies de jupes de feutre et de châles éblouissants, surtout durant la semaine de la Passion. Tous les Indiens connaissent le visage de la mort: quelle que soit son apparence, on sait très bien qu’elle n’est jamais qu’un crâne ricanant, tout blanc, fait de sucre craquant, et qui attend d’être mangé. Il ne se défiait donc pas, ne lui prêtait pas plus d’attention qu’à ses poux. Il avait tort: les Anciens auraient pu lui enseigner que le visage de la mort peut aussi bien mentir que la Lune dans les pays au-dessus de l’Equateur, et emprunter le faciès aux yeux clairs d’un gringo.
Quand il la reconnut enfin, au travers des deux trous noirs des revolvers pointés sur lui, Cayotl se contenta de sourire. Petit, quand des visages en sucre de la mort lui restaient, il les dévorait à la manière des cholos aux yeux bridés, en riant et en battant des mains. Alors, Cayotl battit des mains en riant, les deux armes se logèrent toutes seules dans le creux de ses paumes, et la mort s’enfuit avec un œil poché et le nez rouge.
Cayotl conserva longtemps les deux revolvers, un peu comme des talismans. Puis il pensa que des talismans sont inutiles quand on a été capable de vaincre la mort, et c’est pourquoi il les jeta, De temps à autre, quand il ne se sentait pas bien, il se plantait sur le pas de sa porte, crachait en l’air, retournait ses manches et criait aux nuages: " Allez, la mort, tu peux venir, je t’attends, si tu tiens à recevoir encore une raclée, je suis ton homme ! "
Les voisins le tenaient pour un peu dérangé, mais ils le respectaient. Quant à la mort, elle se le tenait pour dit, elle rappelait précipitamment les bataillons de ses microbes, et Cayotl retournait boire sa tequila ou sa bouteille de maseto sans plus se soucier de rien.
Quant à la mort, à emprunter comme ça leur corps, elle commença à penser comme les humains et fit l’apprentissage de la honte, de la peur. Elle jugea ces sentiments si humiliants qu’elle enfouit le souvenir de sa défaite au plus profond de sa mémoire, et cela dura si longtemps, si longuement, de si interminables années, que le dernier frère fut dépecé par les vautours après sa mort, faute de confrères pour l’enterrer, et que le village égrena ses habitants dans le petit cimetière paroissial comme les grains usés d’un chapelet.
Cayotl, qui n’avait jamais rien possédé, et s’en était fort bien passé, disposa de toutes les parcelles des habitants défunts, mais comme il était honnête, il ne s’en attribua jamais la propriété. Il cultivait toujours le jardin de Nando, le tabac de Mango, le clos de Fernandez. Il mangeait son maïs, son manioc, se satisfaisait épisodiquement d’une sorte de chicha qui lui vrillait les tripes, ou buvait un mauvais maté dans de vielles cosses évidées d’avocat. Il mâchonnait aussi, comme il l’avait toujours fait, des feuilles de coca dont la nature bienveillante le pourvoyait à profusion sans qu’il y fut pour rien. Ses lamas, - les lamas de Felipa, - lui fournissaient leur chair ou leur fourrure, leurs bouses le chauffaient, la nuit dans le petit poêle dont jadis Maria lui fit don, en même temps qu’autre chose dont ils gardèrent le secret. Cayotl vivait ainsi, oublieux de la mort qui l ’avait oublié, sans autre compagnie que celle d’un colporteur épisodique égaré, où d’une paysanne transhumante, allant vers des villages silencieux au long des lacets qui s’étirent sans raisons apparentes sur les axes du monde.


Un jour, poussé par la solitude, ou peut-être simplement pour regarder autre chose que les masures s’éboulant progressivement entre deux venelles, avec les bouches bées de leurs portes disparues depuis qu’elles n’avaient plus de mystères à cacher, il s’engagea sur la longue sente conduisant au cloître. Il n’y retrouva rien dans le boisseau de ses souvenirs. Le cloître sentait la poussière, le sable. Même les vautours aux châles de plumes noires l’avaient déserté. C’est ainsi qu’il découvrit ce qui restait du dernier moine: un petit tas d’ossements blancs, nets, encore à demi penché au-dessus de la vasque. Il semblait rire, mais on sait bien que le crâne d’un mort rit toujours, parce qu’il sait des choses que les humains n’apprendront que trop tard. Les orbites vides pointaient vers le fond de la vasque où l’eau ne coulait plus, où les légers cadavres de colihuachos n’évoquaient plus des bijoux anciens, du temps d’avant celui des Conquistadors. Il regardait encore un objet insolite, une cruche. Peut-être la mort l’avait-elle saisi, voici combien d’années, comme il l’emplissait, l’abandonnant aux longs oiseaux noirs.
Ce n’était pas une cruche ordinaire, de celles que n’importe quelle femme tourne sur des couvercles de lessiveuse. Celle-ci avait été créée, conçue, par les Ancêtres, ceux dont le cœur était si fier qu’ils l’offraient au Soleil. C’était un objet parfaitement rond, qui présentait le visage d’un démon tout noir avec de minuscules pointes rouges en guise de pupille.
Autrefois, de telles trouvailles n’étaient pas si rares à faible distance du village.
Vint même une fois un gros monsieur violet et chauve débordant de gestes inutiles; il dirigeait une mission s’intéressant aux vieilles choses et collectait des fragments de vieux pots, de statuettes, de reliques disparates qu’il se morfondait à recoller pour les réassembler.
La cruche était intacte. Elle avait, grâce au frère inconnu, échappé au vieux monsieur violet gesticulant. Quand Cayotl en saisit l’anse, le tuyau de la fontaine émit une sorte de hoquet, et l’eau se remit à couler, aussi rouge que les insectes morts d’autrefois, avant de redevenir limpide. Elle coula assez longtemps pour emplir la cruche; après quoi, ni maintenant ni par la suite, plus une goutte ne s’échappa du tuyau. Ce sont des choses qui arrivent: un nuage derrière la crête d’une montagne annonce la pluie pour ceux de la vallée, le brouillard qui monte trop tôt des anciennes vignes de Gomez prédit une récolte hasardeuse. Une eau jaillissant brusquement d’une fontaine tarie annonce probablement quelque chose, le monde est plein d’informations qui se diffusent sans que le moindre journal soit nécessaire. Il suffit de savoir lire, et tant pis pour ceux qui ne savent pas. Cayotl ne s’était jamais posé ce genre de question, et qu’une source asséchée se remette à couler quelques minutes lui semblait tout aussi naturel que de vaincre la mort ou se gratter sous les aisselles.
Mais les Ancêtres avaient su les gestes qui font vivre les cruches de terre. Ils se glissèrent en lui à son insu, il hérita leur savoir et ne songea pas même à s’en émerveiller. Quand il rentra chez lui, il but à son goulot. Cela faisait un bruit de pleur étouffé, ou de vagissement. Il l’emplit à nouveau, à l’eau de son propre puits et la cruche recommença à vagir et sangloter.
Cayotl respectait les Ancêtres. Il ignorait tout de leur glorieuse histoire, Les noms d’empereurs jadis puissants, ceux de Moctezuma, de Manco Capac, ne lui parlaient pas, pas plus que ceux de Pizarre ou de Cortès. Pourtant, il connaissait d’instinct le nom ou l’apparence des faux dieux qu’ils adoraient, même en des régions très éloignées de la sienne: Tlaloc, le dieu de la pluie et de l’eau, révéré par les créateurs de jardins, Il y avait eu, très loin, la déesse-lune Covolxauhqui, sa sœur Netsli, et Yacuruna, le dieu des fleuves, à la peau verte, qui ne sortait jamais de l’eau où il vivait en compagnie des hommes qu’il avait noyés. Et encore Sachamama, la mère de toutes les montagnes, ou Uitzilopochtli, qui traversait le ciel sur son char entraîné par des milliers d’âmes de guerriers morts transformés en colibris.
Cayotl eut aimé devenir un colibri, mais ce n’était plus possible, puisqu’il avait vaincu la mort. De toutes façons, Padre Miguel l’avait assuré qu’il porterait un jour une chemise blanche et jouerait de la guitare quand il arriverait en Paradis : Pourquoi Padre Miguel, qui était un savant et un homme de Dieu, lui aurait-il conté des histoires? Cayotl estimait qu’il perdait peut-être au change, la chemise blanche et la guitare ne remplaceraient jamais un colibri, mais après tout le vrai Dieu est le vrai Dieu, et c’est lui qui décide. Peut-être serait-Il assez bon, un jour, pour lui permettre de peindre ses ailes d’anges avec les couleurs du feu, de la topaze, et de l’émeraude.
Sa trouvaille l’accapara tout de suite: les Ancêtres sont plus malins qu’on ne le pense. Il considéra la cruche comme un présent qu’ils lui offraient du fond des âges. Il espérait partager ainsi l’essence de ces guerriers fabuleux, et se sentit plus fier et plus inattaquable.
Quand elle n’était qu’à demi-pleine, la cruche se mettait à hurler. Encore quelques gouttes versées, et c’était des sanglots tendres et désolants, ceux d’un Cholo qui a perdu sa balle où à qui l’on vient de botter les fesses. Presque vide, elle chantait, tout à fait comme un nouveau-né, et cela le surprenait toujours d’entendre des barbouillis de pleurs dérisoires sortant de la bouche du démon. Cayotl en vint à considérer la cruche comme un être vivant, au même titre qu’une montagne ou un brin d’herbe. Puis comme une personne à peine différente de lui, comme un bras séparé de son corps.
Le soir, avant de s’allonger sur sa paillasse, il caressait l’affreuse tête aux grands yeux ronds, l’iris rouge et le globe ivoire de l’œil. Il s’imaginait qu’il lui fermait les yeux et partagerait les mêmes rêves.
A u matin, avec des gestes très doux, presque ceux d’un amant, Cayotl s’approchait de sa cruche, il s’asseyait sur les talons, dans la poussière du sol battu, et plantait son regard dans le regard sans reflets du démon. Il demeurait longtemps ainsi, souriant vaguement, puis sa main caressait les flancs parfaits et lisses, comme il eut fait d’un sein ou d’une hanche.
- Es-tu éveillée? As-tu bien dormi?
Il riait toujours un peu de s’entendre parler: cela lui advenait si rarement! Et puis, c’est ainsi qu’il s’excusait de converser avec un objet et non une véritable personne. Il lui déclara même un jour:
-Si j’avais un chien, je lui parlerais, si j’avais une femme, je lui parlerais aussi. Il ne faut pas m’en vouloir. Je ne m’adresse jamais ici qu’à des lamas, et ils sont stupides.
La cruche ne lui en tenait pas rigueur. Elle répondait, de ses grands yeux noirs et rouges, à son regard fendu, et sa bouche paraissait rire.
Parfois, il s’emportait:
- Mais j’ai l’air d’un imbécile à parler tout seul comme je le fais!
Il levait alors la cruche très haut, tout au bout de ses bras, puis l’inclinait doucement et la cruche chantonnait des sons bizarres qu’il tentait d’accrocher à des mots précis. Une fois, il crut distinguer un prénom, quelque chose comme " Elena", mais cela ne se reproduisit plus.
Il en vint cependant à croire qu’elle possédait son propre langage.
- Aide-moi, je ne demande qu’à apprendre !
Il épiait tous les sons, comparait leurs nuances, des plus légères aux plus dissonantes, se choisissait des repères qu’il oubliait le lendemain. Il crut établir une sorte de vocabulaire, qu’il testait à l’aide de questions simples:
- Fera t’il beau aujourd’hui?
La cruche hoquetait, il inscrivait ses plaintes dans son oreille, les fredonnait pendant des heures, et le soir venu, Cayotl savait que la cruche avait prédit le soleil voilé de la onzième heure et les nuages plantés comme des éponges sur les pics. Pas un instant Cayotl ne douta de la réalité d’un langage complètement autre, ni des vertus oratoires de ce langage. Il discernait maintenant les plus infimes différences et tâchait de régler sa vie sur ce que sa cruche annonçait.
- Irais-je au maïs? Vais-je retourner l’ancien clos de Nando?
La cruche soupirait sur son mode terrible. Il comprenait alors que ce n’était ni le temps du maïs si celui du clos de Nando, mais celui des maigres pieds du champ de Mango, qui lui fournissaient un tabac rude qu’il roulait en cigarillos.
Il devint dépendant:
- Que dois-je faire aujourd’hui?
C’était sa compagne, son aide-mémoire, son almanach, son univers.
Il décida de lui donner plus de personnalité. Un rite, une sorte de baptême, s’imposait. Un matin, il la prit dans ses bras où se nouait un caducée de veines bleues. Ils allèrent ainsi jusqu’à l’ancien monastère. Les ossements du moine avaient disparus, ou bien ils étaient recouverts par les feuilles crissantes des copa de oro. Il n’y avait plus d’eau, Cayotl tenta bien d’aspirer au tuyau, il n’obtint rien qu’un goût de métal dans la bouche et des poumons en feu. Il eut une pensée de haine pour cette ancienne maison de Dieu qui refusait de baptiser sa cruche et retourna à son village. Il fouilla toutes les maisons à la recherche d’une bassine, la découvrit finalement, l’emplit. Cayotl accomplissait un devoir sacré, il réinventait sans le savoir la magie de la prêtrise. Il éclaircit sa voix et prononça, avec gravité, les phrases si souvent entendues jadis du temps où le village vivait encore:
- Au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Très Saint, je te baptise... Je te baptise..
Il s’aperçut qu’il n’avait jusqu’alors jamais pensé véritablement à un nom. La cérémonie baptismale s’était imposée à lui, mais pas le nom. Alors, il laissa monter en lui la mémoire des Ancêtres, et c’est eux qui pas sa bouche prononcèrent:
- Je te baptise Mama Ocllo.
Qu’en penserait le Padre Miguel? Est-ce les saints s’offusqueraient qu’on donne un nom chrétien à un objet d’avant la Conquête? Est-ce que les Anciens auraient souhaité un autre nom? Il ne savait plus, doutait de tout, de sa raison, de sa solitude, de son immortalité, quand la cruche lui répondit, presque clairement:
- C’est sans importance. Vraiment sans importance.
Alors, Cayotl ressuscita tous les Anciens. Il jucha le démon noir tout en haut de son puits, comme on en eût, en d’autres temps, sous d’autres cieux, disposé pour Kneph, et il dansa jusqu’au moment où les Ancêtres se saisirent de son corps et le firent participer à la ronde qu’inscrivent dans l’espace la Lune et le Soleil, et toutes les planètes, qui sont autant de dieux et de déesses qu’il y a d’élus au Paradis. Il devenait l’essieu d’une immense roue, de sa main droite fusaient de longs filaments blancs qui découpaient des nébuleuses que sa main gauche clouait à un plafond sans fin ni consistance. De sa poitrine naissait des milliers de soleils, groupés en un nuage de perles ou de nacres, d’une brillance qu’il n’avait jusqu’alors jamais soupçonnée, et ce fut le même délire qu’avec une femme longuement désirée. Et comme avec une femme, dans un grand cri créateur qu’il lança, s’éparpillèrent les millions de vie de sa semence et se peuplèrent les univers.
La danse sauvage des Ancêtres se poursuivit bien après que le crépuscule fut tombé. Les jambes et les bras brisés, il se laissa finalement bercer par un flot sombre, baigner dans une huile douce et sans reflets. Quand il en émergea, les Ancêtres étaient repartis. Ils cueillaient des fleurs inconnues dans les jardins immergés de Tlaloc. Colibris, ils volaient entre les rayons du soleil, sifflant de toutes leurs luettes. Quant à lui, sa langue râpait son palais, et son corps, ses membres, maculés d’une poussière où la sueur creusait des rigoles inégales, dessinaient sur le sol le signe très ancien qui fait naître le feu d’un petit archet de bois tendre.
Et à côté de lui reposait une femme, une gringa si blanche que jamais il n’en avait aperçu de pareille, le ventre et le sein nus.
La nudité de la femme ne le choquait pas, même si ceux de sa race la tiennent en suspicion. Il tourna ses yeux vers Mama Ocllo, qui ouvrait toujours sa gueule inquiétante, - mais Cayotl aurait juré qu’elle souriait. Il but, et la cruche murmura dans son idiome:
- C’est elle qu’il faut embrasser, pas moi. Elle vient d’un pays dont tu n’as pas idée, et d’un monde que tu n’imagines pas.
- Comment est-elle ici?
- Pourquoi n’y serait-elle pas?
Cayotl reposa la cruche.
- Je suis très vieux, prononça t’il calmement.
- Tu ne lui as pas laissé le temps de s’en apercevoir.


Quand la jeune femme sortit de sa torpeur, elle ramassa ses vêtements sans aucune hâte. Elle ne semblait réaliser ni qui elle était, ni ce qu’elle faisait dans ce taudis dont l’obscurité seule dissimulait la crasse. C’était une très jolie femme, avec des yeux très bleus à l’iris trop brillant, des cheveux presque blonds révélant de savantes traces de coiffure. La peau était si fine, si transparente, qu’on lisait sur son sein tout un atlas de rivières bleutées. Elle semblait maintenant éberluée plus que paniquée, posait une main fine et blanche devant ses jolies lèvres, comme si elle retenait un fou rire.
Elle se mit à parler dans une langue qu’il ne comprenait pas. Un ton mesuré, presque calme, mais à présent on y discernait une sorte de frayeur. Elle l’apostropha:
- Qu’est-ce que cette saleté d’encens que tu as fait brûler, mon gros lapin? Tu m’avais bien dit que je verrais et vivrais des choses bizarres, mais à présent, la plaisanterie a assez duré, tu dois bien te douter que je ne me plait pas ici ! Et pourquoi je te vois avec ce visage de cuir?
Cayotl ne saisissait rien de son discours. Parfois, un mot, comme une île, impossible à rattacher à quoi que ce soit de compréhensible. Il entreprit de rassurer la jeune femme, mais elle l’arrêta tout de suite d’un geste véhément qui se passait de traduction:
- Ta plaisanterie a suffisamment duré, fais quelque chose, brûle un autre encens, mais ça ne m’amuse plus!
Elle vivait encore le souvenir de sa chambre aux beaux voilages champagne, l’imposte des fenêtres drapée de tapisseries savantes, les gravures érotiques aux cadres dorés qui entouraient son lit. Elle revoyait son homme de nuit, comme elle se plaisait à nommer ses amants: un diplomate, paraît-il, d’un pays d’Amérique du sud, un homme svelte aux cheveux très noirs, au teint ambré, frisant ses longues moustaches d’un pincement léger des doigts. Elle l’avant trouvé touchant, avec sa manie de vouloir ressembler à l’Empereur, alors qu’il était si bel homme, - et si riche... Il lui avait promis de lui faire " connaître des choses ", - il prononçait "çozes" et brûlé des grains qui tout de suite l’avaient étourdie. Elle se souvenait d’une nuit pleine de fantasmes et d’extases, d’un plaisir si ample qu’elle ne se souvenait pas l’avoir jamais éprouvé. Elle croyait rêver encore, pourtant ne riait plus, ne souriait plus. Elle passait ses doigts délicats sur les pierres sales des murs, touchait Cayotl, son poncho, son vieux visage où de profondes rides sales dessinaient une illisible toile d’araignée.
- Ce n’est pas possible, fais-moi revenir, je ne veux plus te voir ainsi, je ne veux plus me voir ici!
Le nom de son homme de nuit lui revint:
- Sebastiano, fais quelque chose, c’est affreux ce que je vis ici.
Cayotl tentait de sourire, de l’apaiser. Il devinait que dans quelques secondes la jeune femme hurlerait, perdrait la raison. Lui-même ne comprenait rien à l’étrange cadeau de Mama Oclla. En homme simple et sage il ne manquait toutefois pas de la remercier. Il savait bien que pendant cette inoubliable nuit son corps avait cessé de lui appartenir, investi par le pouvoir des Ancêtres, leur puissance, qu’ils l’avaient conduit dans leur Pays du Par-delà, et qu’il avait préféré ce voyage à l’audition et la vision d’anges bêtes comme des pigeons, jouant de la guitare.
A présent, la jeune femme tambourinait sur sa poitrine avec de petits poings rageurs:
- Sebastiano, fais-moi revenir, Sebastiano !
Il voulut lui répondre:
- Non, je ne m’appelle pas Sebastiano, on m’appelle Cayotl.
Mais le son de sa voix lui resta dans la gorge, il avait trop chanté, dansé, trop bu ( mais quoi?) en l’honneur de Mama Ocllo Il n’émit qu’un petit filet ridicule et incompréhensible, même pour lui.
- On ne me traite pas comme ça! Quand tu es venu me voir, tu savais qui j’étais. Personne ne m’a jamais traitée avec tant de désinvolture. Je suis...
Elle cria un nom, frappant maintenant sa propre poitrine, mais il n’entendit rien à ce nom étrange. Il crut comprendre quelque chose comme "Lion", Leone. Tranquillement, il recommença:
- Pas Sebastiano, pas Leon : Cayotl !
Alors, la jeune femme s’effondra. Elle pleurait à gros hoquets rageurs, les mains ouvertes sur des yeux qui deviendraient aussi rouges que ceux de Mama Ocllo, - sa bouche ouverte et son regard vide.
La jeune femme sortit. Elle suivit à pas pressés les venelles du village, peut-être avec la hantise d’un souvenir ancien qui ne remonterait pas à la surface de l’âme. Cayotl sur ses talons, un peu comme un chien. Elle s’assit à côté du puits, hésita, mais sa mémoire ne puisait pas au bon endroit, elle chassa ce qui serait peut-être revenu, d’un revers de la main, comme une mouche. Le soleil montait, bientôt il ferait si chaud qu’on ne pourrait y rester sans protection. Cayotl s’en fut chez lui quérir un poncho, une coiffure. Quand il revint, la jeune femme n’était plus là. Il s’assura qu’elle ne s’était pas jetée dans le puits, la chercha partout aux alentour du village. Elle avait disparu comme elle était venue, comme si elle n’avait jamais existé.


C’est ce moment-là que la mort choisit pour revenir. Elle a tout son temps et elle n’oublie jamais. Ce sont les hommes qui s’imaginent la vaincre ou la flouer. Elle arriva derrière lui, en sournoise, car si elle est définitive, elle n’est jamais franche. Son apparence était celle d’un homme blanc portant deux revolvers neufs au bout de ses mains, et un chapeau petit et stupide sur le haut du crâne.
La mort se contenta d’une seule balle. Elle fouilla partout, éventra la paillasse, saccagea des tiroirs, brisa la vieille cruche aux yeux surprenants. Il s’en échappa une pièce d’un demi-peso, qu’elle laissa rouler sur le sol, tournoyant comme un soleil inutile.
 
 
 
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l'auteur ?  gheorgh@infonie.fr