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LA CASTIGLIONE : ARRETS SUR IMAGES On use sa vie à se raconter des histoires. Ou son histoire à raconter ses vies. A mon âge, on s’en est raconté pas mal, des histoires. C’est bien simple, personne ne me croit plus, et je me fais si peu confiance qu’il m’arrive de m’inventer des excuses quand nul ne m’en demande, si bien que j’en viens à me questionner sur les significations du concret, à commencer par la définition du mot lui-même. Hier ou demain, c’est la même histoire, celle que je vous raconte, celles où je vais vous prendre par la main. Nous allons détailler cette fois, seconde après seconde, ce qui s’est peut-être produit quelque part sur notre planète, à l’époque révolue où vous n’étiez pas encore né, ou alors vous êtes vraiment très vieux. Je me souviens de la Castiglione. Son merveilleux visage ravagé : d’abord par les plaisirs, - et jamais les hommes ne furent si attentifs à ce qu’il le restât, et ensuite par le passage sans pitié des saisons. Comme chacun d’entre nous, elle avait connu celle des joues lisses et des regards candides, puis celle où des cernes tendres impriment une touche bleutée aux peaux les plus transparentes, à laquelle succède celle des cheveux qui se cendrent et se cassent en même temps que les ongles, puis la dernière, celle qu’on ne nomme pas, et qui précède la fin de nos regrets et de nos interrogations. Elle se souvenait avec tendresse de sa première saison, avec reconnaissance de la seconde, et par là-même avouait qu’elle avait au moins entamé la troisième. Elle ne songeait jamais à ce que devenaient ces hommes merveilleux qui la menaient au bal, lui offraient des bijoux, du champagne, des calèches, des éventails servant d’excuses aux pudeurs coquettes qui les rendaient fous, ceux qu’elle nommait avec amusement ses hommes de nuit. Ils l’avaient accompagnée sans qu’elle les vît jamais, sans qu’elle perçût jamais leurs danses pitoyables de chercheurs de jeunesse et de plaisirs faciles. Ils dansaient, celui lui suffisait, et ne s’aperçevait pas d’avantage qu’elle-même dansait comme une marionnette parmi d’autres. La Castiglione possédait un secret que nous partageons tous, et qui reste pourtant un secret puisque nous ne l’avouons jamais : celui qui consiste à mentir sur sa vie afin de la trouver tolérable. Et un autre secret, entièrement personnel celui-là, que je vais vous dévoiler maintenant qu’elle n’est plus et que tout ça n’a pas tellement d’importance, bien que l’importance réelle des choses soit toujours relative, de même que la réalité. Quand elle consentait à remonter le temps, à revivre les saisons disparues, ce n’était certes pas pour savourer encore l’éparpillement joyeux des sens, mais simplement pour retenir en elle la vision de ce garçon d’une quinzaine d’années dont aucun biographe n’a jamais parlé, jamais, je vous l’assure, et qu’elle rencontra à la saison intermédiaire, celle où des taches de rousseur lui étoilaient le nez, tout près d’un cerisier sauvage. Ceux qui vinrent ensuite, ceux qu’elle aima, crut aimer, ceux qui l’emplirent de haine ou de pitié,- car on peut vivre au sein des illusions et les détester pour cela même, comme on peut parfaitement aimer et haïr, jalouser et mépriser, tous ceux qui allongèrent près d’elle, sur elle, leurs carcasses lourdes, leurs sacs de muscles et d’entrailles, ne représentèrent que d’infimes fragrances de ce lointain printemps évanoui. Je la revois avec ses longues tresses, ses éphélides, ses bras trop maigres de fille trop jeune, son ventre encore doucement rond piégé à ce duvet bouclé qui l’effarouche un peu,- car en ce temps on était prude, et le comportement des jeunes filles reflétait leur appréhension des saintetés du corps qui se gaspillent si vite… Elle se tient là, derrière la haie vive de noisetiers. Le soleil filtre entre les branches. Les arbres légers peignent une marque presque violette dans l’herbe qui sent bon, constellée par les globes heureux des pissenlits. Elle est en ce moment précis à la fois la terre, les plantes et les insectes. C’est une de ces secondes sans fin où l’on se compose une sorte d’éternité à l’intérieur de chaque geste, où tout mouvement s’inscrit dans une suite merveilleusement compliquée d’entrelacs, un peu comme dans les anciens manuscrits irlandais, ces labyrinthes d’où l’on se sort qu’afin d’y pénétrer encore. Les oiseaux passent sans un cri, sans un piaillement, ouvrant leurs ailes, les étirant dans la première chaleur de la saison. Ils dessinent de petites croix mouvantes, de ténus points de broderie piqués sur le bleu pâle d’un ciel où pas un nuage n’allongera ses bras de coton blanc. Elle est là, celle qu’on devait appeler plus tard la Castiglione, comme on dit la fleur ou le cancer. Elle est là, dans sa robe claire, avec sa peau de soie, ses jambes indolentes, lourdes d’un inexprimable bonheur. Près d’elle, - à cette époque on l’appelait Hélène, ne croyez surtout pas ceux qui prétendent qu’elle répondait au nom de Virginie – juste après le cerisier, il y a une vieille maison, granuleuse et tassée. Hélène ignore que cette maison, c’est son visage tel qu’il apparaîtra dans plus d’un demi-siècle. Un four à pain, sous l’auvent qui s’effondre, montre la meurtrissure de sa gueule devenue inutile. Ce four lui fait signe lui aussi, c’est un sémaphore, il prédit sa bouche définitivement close sur le mystère lumineux d’une denture parfaite, quand la chose Castiglione, près du jardin des Tuileries, n’osera plus même sourire derrière un de ses éventails. Tout conspire afin que lui parviennent les remugles des flétrissures à venir. Avec la maison ruinée au four abandonné, les noisetiers annoncent les platanes imbéciles qu’on entrevoit du pied de la colonne Vendôme. Que tal ? que tal ? Ces mots magiques, Hélène ne les prononcera pas. Elle n’a pas encore l’âge où l’on apprend cette sorte d’espagnol, pas l’âge encore où l’on procède à son auto-da-fé dans le crématoire infini de ceux que hante l’illusion de vivre. Tout est suspendu et tout demeure. Elle est statue de mousse et de feuillage, devant l’écriture chiffrée des choses. Tout est symbole, tout est signification, nous baignons dans des fleuves de messages que nous ne savons pas lire, et ne nous sont peut-être pas destinée. Hélène est comme nous tous à cet instant précis, elle ne sait ni lire ni écrire, et pas même épeler. Comme nous, elle passe devant le livre où nos infinis possibles sont inscrits en se contredisant, sans soupçonner qu’il y eût même un livre. Comme vous, comme moi, elle n’a pas entendu le rire énorme de notre hypothétique créateur devant nos carences et nos efforts. L’eût-elle aperçu, ce livre, qu’elle eût sans doute tourné la page. Elle n’aurait pas songé : jamais, jamais je ne serai semblable à cette maison délabrée, à ce four misérable, car se sont toujours les autres qui savent regarder votre vérité. Et quand bien même : elle se serait arrangée pour la rejeter au loin dans les orties de la sacro-sainte ignorance. Hélène ne pouvait pas penser, entrevoir, soupeser, marchander son avenir, puisqu’elle vivait une seconde d’éternité. Hélène se contentait de vivre, comme le vent se satisfait de faire voleter la poussière sur les routes, comme ça, pour rien, pour que la terre continue à tourner, infatigablement ( du moins peut-on le supposer) entre un petit soleil tout jaune et des planètes qui ne sont peut-être que des rêves ou des divinités, ce qui revient au même. Au bout de l’herbe, un muret couvert de ronces souligne un horizon plat. Et de ce mur d’enfant monte un visage d’enfant au bout d’un corps d’enfant. Du coup, le muret prend forme et vie. Les pierres entassées sans art, soudées entre elles par des faisceaux d’épineux, prennent une autre réalité. C’est une légende vivante, celle d’un petit mur qui accouche d’un enfant d’une quinzaine d’années. Des pierres assemblées ne sont là que pour imposer des limites, à un champ, à une demeure, ou elles sont érigées au bord des chemins pour mesurer la vie qui passe et la route parcourue. Rien de plus mesquin que les pierres qui se contentent d’être des bornes, des frontières, des arrêts figés, fusse par Michel-Ange. La pierre, surtout parce qu’elle n’est pas faite pour ça, doit devenir oiseau, même si la fronde de David y est pour quelque chose, même si ce n’est pas l’oiseau de paradis avec sa queue étincelante lancée par le néant et le fourre-tout cosmique. Il faut que la pierre se fasse tendre, se creuse pour bercer, s’alourdisse de tous les possibles. Il faut que les murs éboulés donnent parfois naissance à des enfants très jeunes pour qu’une Hélène sache, une seconde, qu’ils ont bien existé pour quelque chose, avant de retourner, dès qu’elle ne les verra, ne les évoquera plus, à leur destination inutile de vestiges inutiles. L’enfant né de la pierre sourit. Il a coiffé sa tignasse de paille d’un drôle de chapeau. On le prendrait presque pour un épouvantail, sans ses yeux si bleus, si candides, sa peau fruitée, ses mouvements brusques destinés à dissimuler toute une tendresse. Sa poitrine lisse comme un étang de mai se dissimule faussement derrière un vague veston de toile. Ses jambes sont à peine couvertes par un pantalon d’un bleu si délavé, si passé, qu’il en est presque blanc et annonce son regard de poisson cinquante années plus tard. Quand il a enjambé le muret, Hélène a cru percevoir l’avenir de cet enfant, car Hélène est voyante pour tout ce qui concerne les enfants qui naissent des murs en ruine. Elle l’a vu passer une jambe, puis l’autre, puis sauter d’une seule détente, exactement comme une sauterelle, hop, hop, le silence de l’œil rompu par la surprise d’une flèche verte. En quelques secondes, elle qui ne devinait pas le message chiffré de la maison avec son four écroulé sous son auvent, elle a vu cet enfant de quinze ans vieillir, sa poitrine se couvrir de poils, son front de sueur et de rides, la paille des cheveux se transformer en chardons, en roseaux éclatés. Elle l’a vu enjamber les murs en passant sagement sous des porches, la fourche à l’épaule, le fusil à l’épaule, l’âge sur les épaules, une succession de clichés n’aboutissant nulle part, qu’à un porche vie sous lequel personne ne passera jamais plus, dans un paysage étranger où se confondent toutes les terres et tous les continents et les calendriers des hommes Si bien que, dans sa quiétude immobile, dans une éternité étirée de paresse, Hélène apprend la sapidité du bonheur immédiat. Elle emplit ses yeux noirs du bleu de ces yeux autres,- et ils la poursuivront toute sa vie, hanteront à son insu jusqu’à ses oublis. Quand elle sera heureuse, elle croquera des noisettes et cherchera les bancs de pierres moussus. Ce matin-là, elle boudait, Hélène. Elle était partie avec la très ferme intention de bouder, comme ça. Les parents ne se disputaient pas, le pain du petit déjeuner était frais, chaud, beurré, craquant. Mais il y avait quelque chose dans le soleil sans doute. Elle avait donc claquée la porte de sa chambre, celle de la salle à manger, celle de la cuisine, puis suivi la caillasse jusqu’au cerisier sauvage en sentinelle devant les noisetiers. C’est là qu’elle était devenue tendre et perméable, et qu’elle avait décidé de s’allonger sur l’herbe, comme une note doucement et interminablement filtrée, seule avec sa paix reconquise. Le garçon la regardait à présent lui aussi. Il était de ceux qui ne lisent jamais les signes, qui passent toujours à côté, ne les devinent jamais. De même qu’il était sorti de nulle part, il ne se rendait nulle part. Son vagabondage l’avait bien préparé à rencontrer des choses, des êtres, -le facteur, le chien du chevrier, la haie de lupins du père Octave, la bruyante théorie des pintades de la ferme de la Heule, avec l’unique question que ces volailles narquoises posent aux hommes sans jamais recevoir leur réponse : " Pourquoi ? Pourquoi ?" Il savait que des maisons et des arbres s’avanceraient à sa rencontre, mais ignorait qu’Hélène sortirait des noisetiers, étendue à leurs pieds, quand lui-même jaillirait de la pierre. Alors, tous deux restaient là, pétrifiés dans un étonnement rigide, quand tout les préparait à recréer le monde. Et recréer le monde, quand on a quinze ans, il n’y a pas à dire, ça vous écrase un peu. Comment ! un garçon qui n’a pas de nom et n’en aura peut-être jamais ( parce qu’il les aura tous ) et une fille qui s’appelle Hélène en attendant de devenir la Castiglione, - excusez-moi, la Contessa di Castiglione - ce garçon et cette jeune fille, nés de rien l’un comme l’autre, inventent brusquement le désir, l’attractivité, ce que les humains nomment l’amour parce qu’ils sont dénués d’imagination. - Comme il est blond, pense la fille. - Elle est pleine de taches de son, critique le garçon. Car dans ces moments-là, ne montent à l’esprit que des évidences. Ils se jaugent, se toisent, s’épient. Il ne leur suffit plus de se regarder. Sans doute, le véritable premier homme, la véritable première femme, se sont-ils scrutés ainsi. Leurs demi regards biaisés ne leur enseignent rien d’essentiel. Elle a des éphélides , il a des cheveux blonds. Ils ignorent l’imparfait et les passés simples ou composés, réinventant sans le savoir la durable extase et le présent perpétuel. Ils se trouvent sots ( et ils le sont ), avec leurs pieds entés dans l’herbe près des noisetiers et du cerisier sauvage, avec leurs mains qui n’en finissent pas de couler dans le prolongement de leurs longs bras, leurs doigts longs et pendants, le cœur de la paume aimanté par la chaleur des cuisses. Les ramures se balancent, maintenant des oiseaux s’égosillent, un nuage s’embrunit, parallèle au muret. Ils ne voient rien, n’entendent rien, se font que découvrir le spectacle identique et toujours nouveau de cheveux blonds et de taches rousses. Puis leur cœur se met à battre le tambour, leurs oreilles sifflent, quelque chose leur envahit le corps. La colonne vertébrale n’est plus qu’une seule corde vibrante. Les longs doigts s’effarouchent au bout de leurs longues mains maigres. Ils s’emplissent à présent l’un de l’autre, et le laid visage de la maison morte n’existe plus, la pierre en gésine est devenue bréhaigne, les années sans nombre les emportent juste comme Hélène ébauche le geste qui rompt l’enchantement. Sa main a hésité, est retombée après l’ébauche d’une caresse, non pas à ce jeune homme, mais au vent, à l’intangible qui sournoisement surveille chacun de nos gestes. Et comme le garçon est très bête, très fruste, parce qu’il a quinze ans et qu’il est né voici une minute, il n’entend plus les tambours de la vie et fait un pas en arrière. Tous les hommes à sa suite agiront maintenant de même. Dès cet instant, ils ont reçu en héritage de ne jamais franchement profiter de la merveille qui passe. Alors qu’il pouvait se rassasier de la nuque, de la cheville d’Hélène, dessiner autour d’elle la cage où peut-être elle fut restée conquise, loin de tous les Cavour et des Napoléons, alors qu’il disposait d’Hélène tout entière et de la complicité disparate des choses, il ne voit plus que cette main qui ne sait plus, elle envahit son univers, et avance la sienne. C’est une main qu’Hélène voit vieillir de seconde en seconde. Des racines noueuses la violacent, des ongles carrés se frangent de crasse épaisse, des stigmates de vieillard la crucifient. Il y a quelque part un Cavour de 27 ans qui l’attend, la transformera en une sorte de courtisane bâtarde, une espèce d’ambassadrice plus douteuse encore que les vraies, une chose Castiglione qui va rater sa vie pour un geste de trop près d’un cerisier sauvage. Ah, comme tout était plus simple, tout à l’heure, quand ils régissaient les planètes, portaient la semence de la Terre sur Véga, Deneb, Sirius ou Aldebaran ! Peut-être leur voyage au tréfonds des étoiles se fut-il terminé à Mantes-la-Jolie. Au moins, auraient-ils su pour qui, à défaut de pourquoi, ils auraient vécu. Leur gène augmente, c’est une boule qui grossit, les rend flous. Tandis qu’ils se découpaient à la seconde précédente dans des reliefs de pierres et d’arbres, leurs silhouettes maintenant se dissolvent vers leur prochain oubli mutuel. L’éden est à reconquérir, et ils vont tenter de s’y employer, dans l’incernable de soi avec leurs mains d’enfants, leurs maladresses profondes. Alors, avec des airs affamés qui les effraient tous deux, il rompt délibérément leur bonheur végétal, la presse contre lui, sa main devient vorace, la serre d’un prédateur. Un bouton casse, la chemisette de la fille s’ouvre, et la pointe rose d’un sein juste encore à l’ébauche se cloue dans l’air. Ne vous l’ais-je pas déjà dit ? le temps est fait de strates, et notre projection au ralenti devient lanterne magique. Cette main sur elle, et la voici emportée dans le rêve où s’abandonnaient jadis les jeunes filles : le ciel est romantique, il chavire, et si Hélène résiste encore, si l’armure de ses bras et de ses mains continue à la défendre dans des gestes qui se noient, tout fond en elle de ce qui est glande, mucosités, chaleur, odeur, contractions infinitésimales, voix de l’espèce clamant ses faims soudaines aux frontières de l’inconscient. Mais lui, ce benêt, avec sa grande patte sur cette poitrine maigrichonne, l’écoute t’elle, la voix de ses ancêtres ? Hélène a entendu l’injonction primordiale, celle qui faisait loi dans les sanctuaires d’Eleusis, où la femme ne s’initiait que sous le prêtre. Lui, le fruste, le gamin avec des désirs d’homme et des pensées enfantines, entend un autre discours, celui qui parle de virginité, de souillure, il entend les fables criminelles inventées par les hommes qui renièrent leur seul vrai dieu au long de deux interminables millénaires, avant même que le coq n’eût terminé ses claironades. Son geste n’est plus celui de la possession, mais celui de la dénégation. Sa patte ne couvre plus le sein naissant d’Hélène, il le recouvre au contraire, il l’habille. C’est une main stupidement ravalée au rôle des dentelles et des soutien-gorges. Lors, il part, ce nigaud, il part penaud, hochant la tête parce qu’en même temps il se reproche sa sottise. Il est reparti, le garçon sans nom très vite et en silence. Les ambassades interlopes, les compromissions, les uniformes, les flonflons et les médailles, les caleçons de flanelle, les bottes de cuir et les préservatifs se voient ainsi assignés à un immanquable rendez-vous avec une Hélène destinée à disparaître pour devenir la Castiglione, comme on écrit l’inutilité ou le regret. Elle n’avait existé que pour cette minute d’éternité, pour que cette strate soit bien figée, délimitée, irremplaçable. Maintenant, jusqu’à sa mort, plus rien ne se produira, sinon des illusions parmi tant d’autres. Des amants, des voitures, des bals, des voyages, des règles tardives, des fleurs, un avortement ou deux, certes…Mais rien qui mérite vraiment d’être conté… On a dit de la Castiglione qu’un matin, elle croisa le visage d’une abomination dans son miroir, où elle qui avait été si belle, si adulée, se reconnut. Cette horreur, c’était elle-même ? Elle en avait l’âge, l’apparence. Elle ferma tous les volets, les persiennes, ne se déplaça plus qu’au sein d’une obscurité subaquatique où elle apprit à se défier des apparences de fauteuils. Ce ne fut qu’ensuite qu’elle se défia des apparences de miroirs, car elle s’y heurtait toujours au fantôme de cette vieille. Elle les couvrit de voiles, puis de velours, obtura ces fenêtres ouvertes sur un insoutenable présent, avec des serviettes, des nappes, et dans les recoins les moins accessibles, avec de la poussière et de l’oubli. Elle emmaillota avec de vieux journaux les pendeloques de ses lustres vénitiens étirés comme des stalactites. A la lueur des chandelles qu’il lui arrivait parfois d’allumer, l’appartement près des Tuileries prenait des airs de bal populaire. Mais aussi, il luttait contre elle, il voulait vivre, et sa vie n’était pas celle de cette vieille obstinée à se fuit. Le séjour, les corridors, conspiraient pour se venger de sa nouvelle indifférence, les angles des tiroirs s’aiguisaient contre les angles de son corps, le tapis ourlait ses franges pour mieux happer un pied. Inutilement. La lutte dura, mais qu’existe t’il de plus relatif que le temps ? Un jour, elle perçut trois petits coups frappés derrière une nappe constellée de chiures de mouches. Elle tira, un seul coup sec, et la nappe tomba sur le sol dans des plis presqu’aussi savants que ceux qui drapaient autrefois les fenètres de sa chambre. Elle voyait maintenant, à la place de son image, celle d’une poterie bizarre, une cruche aux grands yeux globuleux et à la bouche ouverte. Lui revint comme une odeur particulière, un vertige, puis le visage de cuir d’un très vieil Indien dans un village en ruine. Elle vivait dans un monde mouvant, au vieil homme succédait un adolescent maigre, aux masures éboulées sous un ciel étranger un petit mur de pierre près d’un cerisier sauvage et des noisetiers. Quand, alertés par des voisins inquiets, les policiers ouvrirent sa porte, ils furent accueillis par le printemps. Les lustres resplendissaient de gouttes de rosée, les commodes s’ouvraient pour abriter des loriots, des branches poussaient aux colonnes torsadées du lit. L’appartement était vide. Ils poussèrent du pied une chose longue qu’ils prirent pour un tapis et qui tomba tout de suite en poussière. Les policiers se hâtèrent de classer le dossier, et le préfet raconta des histoires aux journalistes qui les imprimèrent. S’il vous est jamais dit autre chose concernant la Castiglione, ne les croyez pas. Elle n’était pas comtesse, mais fille de cultivateurs près de la caillasse du Louvier. Elle ne se nommait pas Virginie Oldoïni, comme il est écrit dans les pages du Grand Larousse, mais Hélène, Hélène, tout simplement. Le reste n’est qu’illusions, comme tout ce que l’on sait. ::: l'auteur ? gheorgh@infonie.fr |