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DEUX CHANSONS POUR UNE HELENE Ils sont là, autour de la table, avec le Père au centre, et la chaise vide de mon frère juste en face - je l’ai voulu ainsi, pour qu’elle soit un reproche, mais le Père n’en a cure. Il conserve ses yeux clos, il les dissimule même, comme il a toujours fait, derrière des verres si opaques qu’ils en seraient ridicules s’ils n’étaient portés par lui. Je crispe mes doigts sur le tranchant du bois, contenant l’envie de lui crier : Tout le monde mange en silence. Ma sœur Hélène voudrait parler, je le sens bien. Elle est impétueuse, ne tient en place qu’à force de volonté. Je l’ai surnommée Sophie, parce qu’elle ressemble à une petite jeune fille très sage et bien rangée, mais ce n’est qu’une apparence. Pourtant, jamais elle n’a dit un mot en faveur de l’absent, on dirait qu’elle n’ose pas,- qu’elle est comme tous les autres. Ici, aux repas, tout le monde se fige dans l’attente de ce que dira, fera, le Père, encore que ce soit tellement prévisible. Il nous étouffe, et je suis persuadé que si mon frère est parti, c’est afin de se sentir vivre. Hélène voudrait vivre elle aussi. Comment fait-elle pour supporter cette perpétuelle stagnation ? Comment font tous mes autres frères et sœurs ? Et comment je fais, moi ? Chacun de nous a sans aucun doute découvert quelque chose qui lui permette de respirer, mais comme le temps nous dure, puisque nous conservons nos secrets. Dehors, sous les grands arbres du Domaine, un ouvrier chantonne, s’accompagnant sur son accordéon dont je devine les ondulations lentes, en harmonie avec le ressac des émotions venues de loin. Hélène aussi l’écoute, un sourire flotte sur ses lèvres,- mais à qui sourit-elle ? A l’ouvrier qu’elle ne peut apercevoir ? A elle-même ? Au silence obtus du Père ? Sa voix est belle. L’instrument paresseux doit onduler sous ses doigts indolents. C’est celui dont parle Carco, " qui rauque interminablement "… Le chanteur ne pense qu’à sa musique, il se moque bien des poètes, et de nous. Pour un instant privilégié, nous n’existons pas pour lui, le Père pas plus que nous. Il doit chanter la méridienne, la joie inégalable du bon pain croustillant savouré sous des carrés découpés au couteau d’un fromage de chèvre, les goulées de vin frais tirées de la peau de bouc reposant sous les herbes. Même en prêtant l’oreille, nous ne comprendrons pas ses paroles. Nous-autres, les maîtres du Domaine, n’employons que des étrangers. Ils vivent autour de nous, par nous, peut-être pour nous, mais jamais avec nous. Qui a creusé cette frontière que personne ne franchit jamais ? C’est si lointain, tellement au début de la création du Domaine, que même le Père l’a sans doute oublié. Nous le dirait-il, d’ailleurs ? Les mots inconnus prennent d’un coup une consistance inattendue. Je ressens toujours le pain, le fromage, le vin léger, mais maintenant il y a aussi une femme qui se déshabille au milieu des ajoncs, une femme dont la toison mousse entre des cuisses dorées, qui se tourne vers l’homme : Je regarde ma sœur. Elle a pouffé, ce n’est pas un hasard. Pourtant la femme de la chanson ne lui ressemble pas, elle est aussi blonde que ma sœur est brune, aussi nue que ma sœur est sempiternellement couverte de voiles et de saris multicolores, à tel point qu’à l’extérieur on la prendrait pour une hippie, n’était la réserve naturelle de son regard, ce contraste surprenant. Mes autres frères et sœurs continuent à manger en silence. A mastiquer avec tant d’application qu’on ne les entend pas déglutir. A l’exemple du Père aux yeux obturés par ses lunettes noires, clos comme toujours sur ce mystère qui intriguait tellement celui qui est parti et ne reviendra peut-être plus. Son impassibilité m’irrite,- et comme je me déteste de m’irriter contre le Père ! Je me lève, je touche son bras. Il ne bouge pas. Je le presse, m’accroche à lui comme si mon existence en dépendait, mais le roc, le marbre, se creuserait plus aisément que l’immobilité du Père :il se dégage, très calmement, très lentement, sans prononcer un mot. Ma sœur Hélène me fait signe que tout est inutile, mais je ne puis me retenir de m’écrier : Mon frère le colombophile secoue la tête : Et ma sœur Hélène, celle que je préfère ainsi que vous l’avez compris, si nette, si belle avec ses deux bandeaux sages qui lui partagent le front, nonobstant l’incongru de ses oripeaux, d’ajouter : Je me tourne à nouveau vers le Père : Cette fois, des rides impatientes se creusent au-dessus de ses montures. Il ébauche un mouvement de l’épaule : est-ce une sorte de désarroi qui ne s’avouerait pas ? J’insiste : Le Père se lève. Sans répondre, se dirige vers la porte, l’ouvre, s’inonde de soleil. Le chant de milliers de cigales grince entre des herbes jaunes, grimpe sur les branches, s’infiltre au travers des ramures, dénonçant les blés lourds, l’océan doré qui se creuse en flux et en reflux tout autour du Domaine. Je le suis. Ais-je répondu à un désir informulé, peut-être informulable pour son orgueil ? Le soleil parait d’un seul coup plus chaud, et plus assourdissant le tumulte crissant des cigales. Mes mains montent vers lui, le prennent aux épaules : Il se libère. Il n’aime pas qu’on le touche. Il détourne sa tête. Craindrait-il qu’une larme ne perle de dessous ses verres sombres ? Il répète : Et reprend sa marche inimitable, à la cadence toujours égale, ses grands pas rythmiques qui voilent ses sentiments avec plus de puissance encore que son regard fermé. L’ouvrier a repris sa chanson. Je le vois à demi allongé près d’un buisson, les manches retroussées, les bras derrière la tête. Une jambe au-dessus de l’autre marque le tempo, mais l’accordéon gît dans l’herbe, rouge et brun, les couleurs préférées de celui qui est parti. Je quitte la table sous le regard perplexe des autres et l’apparente indifférence du Père, et m’approche de l’ouvrier. Si je le pouvais, il serait la dernière personne du Domaine à qui je parlerais. Il est déjà le dernier lien qui me retienne encore,-sauf Hélène, peut-être, mais pas celle de sa chanson, encore que je n’en sache rien. Il prononce un nom sonore que je ne puis retenir. Il s’étire, s’assied tout à fait, pose son menton sur ses genoux. C’est un homme jeune, avec un duvet blond tranchant sur le hâle sombre de ses bras. Il me regarde. Son regard exprime la surprise. Il rit, désigne son outre presque vide, avachie : Il se recouche, ferme les yeux. Il fait " non ", le front buté. Je ris. Je pense à ma sœur. Il reprend sa chanson. Elle évoque à présent des lucioles par centaines, dissimulées derrière des pierres, jaillissant en bouquets qui dansent, multicolores, et répondent avec exactitude à l’éclat dur des étoiles d’un ciel de juillet. Je m’éloigne. Il me crie : Je refuse de la main. Je ne veux pas qu’il me le dise. Mais il est sans pitié : Ma sœur m’attendais, à l’ombre de nos espèces d’amandiers qui ferment le Domaine. Elle est sage, Hélène, ma Sophie. Elle ne me répond pas. Que répondre aux évidences ? ::: l'auteur ? gheorgh@infonie.fr |