LA FIN DU MONDE



Hélène cire les marches de son immeuble. Elle pense et dit toujours son immeuble: il n’est pas sien, loin s’en faut! Elle cire, et elle a horreur de l’odeur de la cire, elle déteste les abeilles depuis qu’une de ces sales bestioles l’a piquée quand elle avait une douzaine d’années, et que sa grand’mère a du soulager la douleur avec du jus d’oignon. Elle cire, en serrant les dents. Elle a commencé de bonne heure, comme elle en avait informé les locataires. Par le dixième étage, comme d’habitude. Ca n’a l’air de rien, mais grimper dix étages, c’est quelque chose, même quand on n’a pas encore le chiffon à la main et cette saloperie de boîte qui pue sous le bras. Elle en est au septième, sur le palier, et la fatigue pèse sur ses bras.
Son chignon s’écroule. Elle a de gros cheveux,- quand elle était petite, tout le monde s’extasiait sur l’exubérance de sa chevelure. Maintenant, ils sont toujours aussi touffus, mais jaunes, qu’elle retient avec de grosses épingles. Enfin, qu’elle tente de retenir. Elle n’a pas du les enfoncer correctement, ou alors, elle a trop remué la tête. C’est inévitable quand on remue les bras. Et puis, quoi? C’est vrai qu’elle se torchonne, qu’elle sent la sueur et la crasse ancienne. La concierge d’un immeuble comme celui-ci n’a jamais de temps pour s’occuper de soi. On peut pas faire sa toilette et celle des couloirs, des escaliers, taper les paillassons, ouvrir les fenêtres, et tirer le cordon. Faut choisir
Hélène avait choisi. Bien avant d’obtenir cette loge ( par faveur, ma bonne, pensez-y, c’est une faveur!) elle ne s’était jamais tellement occupée d’elle. Plus depuis son premier homme, le peintre. Là, alors, qu’est-ce quelle se bichonnait, une vraie chochotte. C’était un autre temps. Un autre monde. Ici, elle fait son boulot, et c’est tout. Et elle le fait bien. Ca la pousse sournoisement vers le bout de son existence. Normal. On est icite pour travailler, hein ? Faveur ou pas faveur. C’est son curé qui disait ça, ia des ans. Icite, c’est sur la Terre qu’il voulait dire, ce gros faignant. Mais la Terre ou l’immeuble, tiens donc! Quelle différence? On ne voit jamais qu’un petit morceau du monde.
Alors, icite ou bien ailleurs, pas?
Si par-dessus le marché il fallait penser qu’il existe plus de planètes que de gouttes d’eau dans les sept mers! Pour ça, faut être juste, Hélène n’y pensait jamais, vraiment jamais. Vous l’objecterez qu’on peut pas s’amuser quand le père, comme le grand’père, comme à présent le mari, qui, lui, est dans la godasse, à la suite d’une longue dynastie de mâles, rentre de l’atelier après des heures exténuantes dans les reins et cinq litres de rouquin dans le bidon, qu’on a toujours connu ça, la mère comme la grand’mère, comme soi, toutes "placées" chez les autres à trimer et à assassiner sa vie, que ça changera jamais et même que ça risque pas.
Au fond, concierge, c’est bien. Ia pas Madame qui gueule, ni Monsieur qui vous tripote quand elle a, Madame, le dos tourné, ou elle-même, bien sur. C’est qu’on avait la fesse et la gorge avenantes, dame...La gorge, c’est une autre histoire. Maintenant la sienne n’évoque plus les primeurs.
Marche après marche, surtout qu’ici, elles sont raides, ça passe, les années. On les voit pas arriver, et paf, elles vous dégringolent dessus comme de la grêle en avril. Ou en mars, elle sait plus. La gravelotte, quoi. On les voit pas venir, c’est comme cet abruti qui vient de vous plaquer la main en plein sur le cul, alors qu’on astique consciencieusement son escalier, marche après marche, ben oui, entre ciel et terre.
Elle ne l’a vraiment pas entendu venir, et ça, ça la surprend. D’habitude, quand on parvient au quatrième, on a le souffle court et bruyant des asthmatiques, les bruits de soufflets percés du cousin Bernard. Déjà, à partir du quatrième, on s’accorde une pause, on se cramponne à la rampe, et ça fait grincer les vis dans leur jointure de fer. Puis, on regrimpe, en râlant. Arrivé au septième, la pause est plus longue, les pieds chauffent, pèsent dix kilos de plus, et les orteils regrettent de ne pas se transformer en racines. Parfois, on bute, on perd le sens de l’équilibre, c’est comme ça. On est mal foutus. On se plaint tout haut, mais on ne s’adresse qu’à soi: " quelle idée d’habiter si haut! " Là, rien. Ou alors, prise par son travail, elle n’a pas prêté attention aux bruits.
Que ce type lui ait posé carrément la main sur les fesses, ben, ça la surprend pas trop. Elle a eu l’habitude, pas? Avec Monsieur, le jeune Monsieur, et l’aïeul égrotant dans sa chaise roulante, coincé entre sa pipe et sa camomille. Il pouvait bien être paralysé des jambes, du thorax, de la nuque, de la langue, jamais il ne l’était des deux bras, il se découvrait toujours une main de collégien pour fourrager sous ses cottes à la première occasion.
Après eux, ce furent les locataires. Pas trop longtemps: dame! Où qu’elle était, la belle fille qu’avait aimé ce type au nom de fée, le peintre, son premier, quoi, - encore qu’à dire ça, son premier, semblait sous-entendre qu’il y en avait eu de nombreux autres. Ien avait pas eu tellement. Des tâteurs, des fourrageurs, oui. Elle supportait tous ces doigts avec une placiditéde ruminant. Parfois un muscle tressaillait, comme les vaches, quand elles sont harcelées par les mouches, mais

ça n’allait pas plus loin. Se faire chatouiller, c’était une chose, mais tromper son homme, ça, jamais, de toutes façons ien avait jamais eu qu’un à la fois. Se faire chatouiller oui, ça fait plaisir, et elle adorait faire plaisir, et puis ça coûte rien. Quand on a bon coeur ça oppose pas problème. Mais le reste, c’était pour son homme, Tatave, celui de la godasse, qui pue tellement le cuir que de toutes façons, avec la fatigue et les cinq litrons de bachaga, ils pouvaient pas en abuser.
Par la suite, ça s’était passé. Les volumes d’Hélène s’apparentèrent à ceux des montgolfières, et curieusement les mains masculines espacèrent leurs intrusions en proportion exactement inverses des surfaces disponibles. Il y en eut bien encore quelques-uns, deçi-dela, des habitués, qui la pelotaient encore par gentillesse, mais on devinait tout de suite que le coeur n’y était plus, qu’ils tâtaient par réflexe, abusés par la largeur de la croupe et ses cadences rythmiques dans les séances d’escaliers.
Ca lui tisonnait un peu le coeur, que l’inconnu lui caresse doucement ce que Tatave appelait sa malle- arrière, ça lui permettait, d’une certaine manière, de se retrouver. Elle lui sourit.
Un type bien, pas d’erreur. Qui fait semblant d’ignorer qu’il lui manque une incisive. Et puis, faut voir ses vêtements, is viennent pas du BHV, ni du Gagne-Petit, comme sa première robe bien : c’est du chic, du bien coupé, c’est pour le moins du Galeries Lafayette, elle peut pas imaginer mieux. Tout en noir, qu’il est, comme un notaire de cinéma, ou un croque-mort. Ia pas tellement de différences entre un notaire et un croque-mort à bien y réfléchir. Tous les deux sont distingués, chics, le timbre onctueux, le bredouillis solennel, enfin, c’est comme ça qu’Hélène se les représente, même si elle confond le croque-mort avec le maître de cérémonie.
Un veston noir, un pantalon noir, de la filoselle noire, des escarpins vernis, impeccables, luisants, et pas le plus petit soupçon d’essoufflement. Il a une bouche toute ronde, des yeux ronds eux aussi, un peu des yeux de grenouille, avec un truc bizarre tout au fond, comme une flamme rouge. Il passe encore un doigt appréciateur sur ses vastes rotondités, puis recommence à monter, en sifflotant, c’est pas possible! Un air de gosse, celui qui chante une pauvre Hélène, dont la jupe trouée dissimule des jambes de reine. Elles sont chouettes, ses jambes, maintenant! Du temps de son premier, oui, mais ses jolies gambettes fuselées sont devenues des poteaux, des vieux troncs d’arbre, selon Tatave... Faut dire que les varices n’arrangent rien.
Le bas des pantalons, la dernière chaussure lustrée, c’est fini, elle ne le voit plus. Cesse de frotter. Ecoute. Il est au huitième, au neuvième, doit aller chez cette traînée de Thérèse, qui se dit modiste, et mon oeil. Non, il continue. Peut aller que chez le mec du haut, un journaliste ou quelque chose dans le genre. Encore un drôle celui-là. Bel homme, soigné, et tout. Rien à voir avec son premier, l’artiste peintre. Il était déjà un peu connu, dans le temps. Pas un gars commode, un peu méprisant, même. Il avait honte d’elle, elle l’avait bien senti. Parait qu’il a tout à fait réussi, maintenant, et même qu’il est plus que célèbre. Pourtant, avec son nom qu’il changeait tous les quinze jours, il aurait pas du. N’a jamais rien fait comme tout le monde, çui-là. Même pas l’amour, parce que l’amour, ça, ien a jamais un qui lui soit arrivé à la cheville. Quoiqu’il en soit, personne n’a jamais pu ressembler à son premier.
Elle entend l’inconnu qui cogne. La porte qui grince. Qui grinche, comme dit Tatave, qui a parfois des mots qui font marrer. Des bruits de voix, et puis plus rien.
Alors, elle recommence à frotter ses marches, Hélène. Elle hoche la tête. Il a du souffle cet homme-là. On dirait pas, à le voir.



Quand il redescend, Hélène est toujours là. Plus au même étage, elle a presque fini. De grands cernes violets sous les yeux, un peu de bave au coin des lèvres. Son chignon graisseux s’est défait, c’est un château de sable rongé par des centaines de vagues, il n’en reste rien, que deux couleuvres jaunes pendouillant de chaque côté de son cou. Elle ne voit plus ce qu’elle fait, Hélène, ne se rend plus compte de rien. L’increvable Hélène est crevée.
L’homme en noir s’arrête à sa hauteur, il a pitié, et autre chose en même temps que personne d’autre que lui ne saurait définir. Il flatte à nouveau la croupe exubérante, avec l’exquise tendresse d’un amateur de porcelaine de Corée. Mais cette fois rien ne distraira Hélène de ses dernières marches. Elle frotte, elle frotte, et l’homme en noir disparaît. Il ne sifflote plus.


Dans un univers infime, des galaxies sans nombre sont nettoyées sous le chiffon encaustiqué d’Hélène. Des êtres indescriptibles, dans la terreur de l’ombre définitive qui s’avance, joignent ce qui leur sert de mains et hurlent d’épouvante dans un tintamarre de glas et de tocsins.
Le chiffon d’Hélène passe, les marches miroitent, et des gouttes de sueur tombent du front d’Hélène, créant des mondes.
 
 
 

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l'auteur ?  gheorgh@infonie.fr