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LES JUPONS D’HELENE V L’homme en noir fuit l’Héritier, il est comme le sable des plages entre des doigts d’enfants. Parfois, au contraire, il se rend aux devants de lui, ça dépend. Il est là, il est ailleurs, il est partout Leurs chemins se croisent à des carrefours de hasard, un hasard parfois provoqué, par eux, ou par un facétieux, pas forcément un des maîtres du Domaine. Ils renouent alors un dialogue inutile. Le reste du temps, l’Héritier le suit à la trace. On dirait une de ces misérables des quartiers populaires, qui cherchent leurs maris de bistrots en bistrots, comme impatientes d’être battues. Il ne sait plus quelles raisons le poussent à ramener son frère au Domaine, pourquoi sa présence doit être acceptée, comprise, sous le regard mort du Père. Il peine à se souvenir de son frère du temps du Domaine. Il le réinvente, et il le sait. Beaucoup affirment que son frère est cruel, mais il a maintes fois constatées des preuves de sa bonté dissimulée sous ses grosses lèvres ironiques. Lui, on le croit bon. Peut-être parce qu’il s’habille en blanc? Mais il se connaît pour ce qu’il est: brutal, intransigeant, car il estime que l’amour ne se partage pas. C’est sans doute aussi pourquoi il aime tant sa soeur, Hélène, sa Sophie extravagante et sage: elle participe de leurs deux natures, à la fois prodigieusement généreuse, et sournoisement mesquine. L’Héritier a construit des empires dont les structures en s’effondrant chantaient encore l’amour, quand tout ne révélait que ruines et désolations . La sublimation d’un Job, surtout quand ce Job n’est pas Juif. Le frère rebelle riait à l’autre bout du globe, irisait les ailes des mouches, accouplait les libellules au sein de ballets compliqués dont Hélène avait tracé la chorégraphie, questionnait autour de lui, le ciel, les océans, les montagnes, sans recevoir d’écho. Qui peut répondre aux questions, à part le Père, ce muet volontaire? Personne, au Domaine, ne se soucie d’une réponse. Sauf leur frère colombophile, peut-être? On dirait qu’il attend son heure pour s’exprimer, et qu’il dispose de trésors de patience... Hélène est le mitan de la balance. L’autre matin, elle est passée devant la maison d’un vieil Indien, quelque part entre le Mexique et les Andes, elle ne sait plus très bien, elle est, comme tous ceux du Domaine, aussi indifférente à la géographie qu’au déroulement logique du temps. Elle a recouvert un de ces pauvres blancs qui sillonnent les routes, de tous méprisés, d’un de ses innombrables voiles, si bizarres que d’aucuns les appeleraient des jupons. Lui a tiré, pas elle, bien qu’elle ait armé le pistolet. Elle est comme les gamins, qui se défendent: Ce n’est pas moi, c’est lui, c’est l’autre, toujours l’autre. Elle n’avait rien contre ce très vieil homme. Il dérangeait simplement l’ordonnance des choses. Ma soeur Hélène est l’équilibre, la compensation. Elle a permis la naissance, sur les trottoirs de Yaoundé, d’un petit être qui deviendra peut-être grand. Comme ça. En jetant un de ses voiles. Il n’y a qu’elle pour être aussi imprévoyante et vétilleuse. Hier, en fin d’après-midi, j’ai rencontré un alchimiste. Une profession plutôt rare, pour autant que c’en soit une, comme me le confiait, non sans dédain, mon frère l’ astrologue, dont la femme, clairaudiente, ne doutait pas de la leur. Je l’ai découvert entre trois cornues et un athanor, dans une petite pièce de 12 mètres carrés, très propre, très claire, rien à voir avec l’antre de mon redoutable copain le sorcier, qui pue les charognes macérées, ( l’antre, mais lui aussi ), où le jour filtre parcimonieusement au travers de toiles d’araignées décadaires. Son souffleur veillait sur ce qu’il appelait des vaisseaux, encore que rien ici n’évoquât la marine. Des choses bouillonnaient dans des cuves, cela changeait de couleur, virait, s’allongeait en tentacules polypiesques ou s’étrécissait comme un budget national, bref: se métamorphosait continuellement. Pour un peu, on aurait confondu avec une console vidéo, au moment où la princesse devient dragon, ou l’inverse. Une bassine contenait quelques litres de rosée, et les draps qui en permirent la récolte séchaient au-dehors dans un petit jardin de curé, comme du vulgaire linge. Des images égayaient les murs, d’un blanc cassé où le regard s’adoucissait. Au hasard, je passai devant celle d’un corbeau cueillant une étoile, d’un bouffon d’un autre âge en pourpoint rouge admirant un Arlequin jonglant avec des billes d’acier, ce qui me rendit perplexe. Curieusement, cette iconographie traditionnelle alchimique, qui sut de tout temps porter l’art et la poésie à des sommets que seuls les copieurs surréalistes atteignirent naguère, s’affrontait à un chromo désastreux, juste sous le plus grand creuset, représentant le Roi et la Reine d’Angleterre dans ces costumes d’apparat dont seuls les Britanniques ont le secret pour leur éviter d’être tout à fait grotesques. - Si c’est pour faire de l’or avec du plomb, fit-il d’emblée, je n’ai pas le temps. Et par dessus le marché cela revient trop cher. Vous aurez plus vite fait d’acheter des louis ou des napoléons. Pour ne rien vous cacher, je ne sais plus comment m’y prendre. - Pas du tout, me défendis-je. Je suis simplement venu voir comment vivait un alchimiste. - Comment vous attendiez-vous donc à ce qu’il vive? Avec ses deux jambes, ses deux bras, une tête en bon état et un corps normalement constitué, du moins pour ce qui concerne la physiologie, et le reste aussi, du moins je l’espère. Il n’y a pas trente-six manières de vivre. - Sans doute. Mais le problème n’est peut-être pas là. On peut devenir plombier par hasard. Alchimiste, c’est autre chose. - Nous sommes tous semblables, les plombiers, les épiciers, les ramasseurs de limaille chez Renault, et les alchimistes. Les gens pensent que nous sommes, au mieux, des baladins, au pire des nécromanciens. Ils échafaudent de très surprenantes théories nous concernant, et sont tout à fait capables de nous assassiner si nous leur affirmons qu’il n’en est rien, ne protestez pas, je pourrais vous donner des exemples. Des. Au pluriel. Dieu sait pourquoi, l’Eglise ne nous a jamais excommuniés, contrairement aux spagiristes. Je me refuse à croire que ce sont leurs sempiternels besoins d’argent qui incitèrent évêques, cardinaux, sans compter quelques papes à si surprenante mansuétude, mais enfin, la question reste posée. Je vais vous dire ce qu’il en est, Monsieur. Pour la plupart, l’alchimie est une grâce. Pour moi, elle est une malédiction. - Voyez-vous, reprit-il après un silence que seul rompait le martellement du pilon actionné dans son mortier de marbre par le souffleur, je suis alchimiste parce que ma mère, la chère âme, croyait aux contes de fées. - Voila qui n’est pas banal! - N’est-ce pas? Mais qu’est-ce qui est banal, je vous le demande, en dehors d’être poussé aux épaules, autant par vos planètes que par l’hérédité, dans une direction déterminée dont vous ne varierez jamais? A la fois tout et rien. Ma sainte femme de mère croyait à tout. Aux lutins, au Petit Peuple, aux enchantements, ne manquait jamais de se promener en forêt, près des mares, des chênes moussus, dans l’attente du merveilleux. Elle devinait le souffle des elfes dans le murmure des feuilles agitées par le vent, admirait les gnomes pour le brillant exceptionnel qu’elle découvrait sur certains silex, tout lui était prétexte à évasion, car il faut reconnaître que la vie d’une fille de la campagne, pratiquement analphabète dans un trou perdu, nécessite un équilibre exceptionnel, ou le recours à l’intangible, qui est de loin la solution la plus facile, d’autant que le calendrier annuel du facteur et la parution hebdomadaire de Ciné-Dulcinée représentaient ses seules ouvertures sur le monde. A force d’être désiré, le merveilleux ne manqua pas de se produire, attentive comme elle l’était à tous les intersignes. Un jour, elle aperçut une couleuvre se préparant à avaler une grenouille. N’écoutant que son instinct, elle saisit une branche morte, éloigna le reptile, et se pencha sur le malheureux batracien terrorisé. Elle qui n’a jamais aimé toucher le spongieux ou le gluant, le squameux, prit la grenouille dans ses mains, la caressa en murmurant des mots d’apaisement, et il arriva, croyez-moi si vous voulez, moi, j’ai essayé de toutes mes forces, ce qu’elle attendait inconsciemment depuis qu’elle savait marcher: la grenouille devint un bel homme tout vêtu de noir, au teint pâle, avec une bouche ronde, à la fois stupéfaite et ironique. Seuls ses yeux rappelaient son apparence d’avant sa métamorphose: ils saillaient, tout ronds eux aussi, avec une petite point rubis, inexplicable, au centre de l’iris. Mais allez donc déjà expliquer comment un être humain peut succéder à une bestiole! Songez au mal que s’est donné Darwin pour imposer des évidences! - Je crois que je connais votre homme, fis-je. Nous nous sommes rencontrés quelques fois. Avec Darwin aussi. - Vous me surprenez un peu,. Il est vrai qu’avec mon existence assez particulière, rien ne peut me surprendre vraiment. Mille fois je lui ai fait répéter ce récit. Elle n’en changea jamais, à la virgule près. Elle l’avait sans le chercher appris par coeur. - J’ai été la victime d’une méchante fée, lui expliqua l’homme en noir. Comme je ne suis pas un prince, tu n’as pas de chance .Habituellement, le tarif des récompenses est de trois voeux pour la rupture d’un enchantement Je ne suis pas un grand personnage: tu n’as droit qu’à un seul: alors, choisis-le bien. Quand tu seras décidée, frappe trois fois dans tes mains en invoquant Hélène, tu verras une belle jeune fille t’apparaître, habillée comme une hindoue, le nombril à l’air et une marque rouge et or entre les sourcils. Tu lui exprimeras ton voeu: sois assurée qu’il se réalisera, intégralement. - Ha, fis-je. Hélène, bien sur! - Pourquoi? Vous la connaissez aussi? - J’ai rencontré beaucoup de monde, précisais-je, encore que mon information, elle ne fut pas précise. Et partout. J’ai même eu pour condisciple quelqu’un dont le nom ne vous est probablement pas étranger: Apollonius de Tiane. - Oui, celui dont on assure qu’il ressuscitait les morts. - Certains affirment que c’est à sa mémoire qu’un Haendel franc-maçon composa son Messie. Mais on n’empêche jamais les gens de clabauder. - Vous l’avez vu ressusciter des morts? - Mieux: je l’ai fait. Une besogne quelque peu répugnante, d’autant que les vers entamaient largement le corps, et que le résultat n’était pas beau à voir. Le malheureux eut ensuite tellement peur de mourir qu’il passa sa vie dans les macérations, et me détesta jusqu’au bout.Le plus comique, c’est qu’on lui voue encore de nos jours un véritable culte dans le midi de la France. Mais votre mère? - Pendant que ma sainte âme de mère réfléchissait, l’homme aux yeux saillants disparut. Vous affirmez connaître l’homme en noir et la belle jeune fille. Quel dommage que vous ne vous n’ayez pas croisé son chemin à cette époque! Ma vie en eût été modifiée, c’est sur. Mais enfin, ça ne s’est pas produit, n’est-ce pas. Et elle était la seule, la seule! à ne pas douter de la réalité de cette prodigieuse expérience. - L’humanité est ainsi faite. Elle refuse les évidences du merveilleux, mais se gave de niaiseries publicitaires à la télévision, dont se seraient ébaudis les gens du Moyen-Age. Que choisir, soupesait en son fors ma chère âme de mère? L’argent? On m’a toujours affirmé qu’il ne faisait pas le bonheur... La santé? Comme jamais elle n’avait subi le moindre refroidissement, je crois qu’elle n’y songea même pas. La renommée? Quand les journaux, les films, diffusaient des images ou des articles sur des stars ( les politiciens l’indifféraient totalement ), tellement harcelées par les reporters, rançonnés par les mafias, les admirateurs, vivant dans un luxe imbécile et scandaleux, cela provoquait en elle une saine envie de fuir. - Votre mère était une sage, murmurais-je, pour meubler son monologue. - Une sage? Voire. Il eut un rictus. - Toujours est-il qu’elle ne se décidait pas. Ses parents, ses amies, quand ils reçurent ses confidences, contrairement à vous, se moquèrent tellement qu’elle enfouit son histoire dans les abysses de son coeur, là où ne règnent que le silence et l’oubli. Le temps passa, comme à son habitude, trop rapidement ou trop lentement. Elle se fiança à un rémouleur, se maria à un fabricant d’empeignes, son souhait non exhaussé en veilleuse, en sursis. Puis se produisit la catastrophe: elle m’attendit. Son mari faisait de mauvaises affaires, je n’en connais pas la cause. De nos jours, on ne manquerit pas d’accuser la concurrence sud-asiatique. Le pauvre homme ne cessait, paraît-il, de vitupérer: " Quand je pense que j’avais de l’or dans mes mains!" C’était une époque bien révolue. Le jour à l’atelier, la nuit à ouvrir ses livres, additionner, soustraire et diviser, quand il ne dessinait pas de nouvelles ébauches où ne se multipliaient jamais que les tentatives avortées ou les échecs. Il mit fin à ses jours peu de temps avant ma naissance, abandonnant ma sainte femme de mère à la rapacité des huissiers et à la voracité de l’Etat. - J’espère que toi, au moins, tu ne connaîtras pas un sort pareil, répétait- elle en se frottant le ventre pour me caresser. C’est alors que son voeu non exprimé lui revint. - Peut-être ais-je rêvé, comme ils l’affirment. Mais peut-être pas. Après tout, qu’est-ce que je risque? Elle frappa fortement, par trois fois, dans ses mains, cria:" Hélène, Hélène, Hélène", comme l’homme en noir le lui avait enjoint, et le miracle se produisit: une belle jeune fille parut dans un nimbe pourpre, des voiles irisés drapés autour d’un corps qu’on devinait souple et svelte. - C’était donc bien Hélène. - Et qui d’autre, dans un tel contexte! Hélas! Je vous l’ai dit: ma mère était une personne simple, au vocabulaire limité. Elle voulut que j’aie une vie plus facile que la sienne, un bon métier, que je soies heureux. Comment exprimer tout cela en une seule fois? Surtout que la jeune fille s’impatientait: son pied nu, chaussé de belles sandales dorées battait la mesure sur le sol, de plus en plus rapidement ou dessinait des cercles de la pointe, ce qui n’est pas moins représentatif. Et l’expression favorite de mon père lui revenait en écho. - Je souhaite...Je souhaite que tout ce que le petit qui va venir touchera se transforme en or, fit-elle tout à trac. - O. K., fit la jeune fille, qui pour appartenir au monde de l’Intangible, n’en subissait pas moins par anticipation l’arrogante et pernicieuse influence de l’américanisme. Et elle s’évapora dans son brouillard pourpre. - Un voeu, c’est un contrat. On ne lit jamais assez les petits caractères, on n’est jamais assez clair dans les termes choisis. Je suppose qu’un notaire, ou un avocat, ne commettrait pas d’erreurs. - Elle n’était ni l’un ni l’autre. Et malgré la bonne volonté que vous manifestez à me croire, et dont j’ignore si elle est due ou non à la civilité, je suis la preuve vivante qu’elle avait dit la vérité, qu’elle avait bel et bien empêché une couleuvre d’avaler une grenouille enchantée. C’est pourquoi je suis né maudit. Ce n’est pas pour rien que l’on m’a surnommé: L’Observateur. J’attendais une explication. Elle me fut servie sans même que j’eusse à ouvrir la bouche. - Voyez-vous, mes confrères usent leur existence à retrouver l’état primordial ou la matière et l’esprit s’interpénètrent. Il en est un qui, pendant cinquante années, chercha l’Oeuvre au Rouge, le Rubedo, l’‘Or Potable. Au jour enfin fixé par les étoiles, l’écume jaune se condensa au fond de son vaisseau. Il sut, d’inspiration certaine, absolue, qu’il atteignait enfin à l’idéal de toute son existence. Que croyez-vous qu’il advint, Monsieur? Beaucoup auraient crié de joie, remercié le Créateur. D’autres auraient dansé, goûté à l’Or Philosophique, ou se seraient enfouis dans quelque retraite secrète et luxueuse, semblables à des dieux et délivrés enfin des servitudes humaines. Lui, réalisa tout ça en même temps. Il dansa, cria, avec une frénésie telle que sa joie le priva du fruit de ses travaux. Il s’offrit la retraite la plus secrète et la plus luxueuse qui soit: il mourut, tout simplement, tenant entre ses doigts une éprouvette pleine d’Elixir de Longue Vie. C’est ainsi que j’ai compris qu’il venait d’atteindre, sans boire une seule goutte, le but de toute notre existence .La finalité de notre vie, c’est forcément notre mort, bien sur! Ce n’est pas pour rien que les kabbalistes ont découvert un nombre équivalent, le 26, au mot Dieu et au mot Mort. Et alchimiste ou pas, rien ne change jamais. Quoi de plus juste, d’ailleurs, pour le bourrelier comme pour le savant? Quoi de plus sot et de plus naturel? L’Elixir de mon confrère est ici, j’en ai donné quelques gouttes au Comte de St Germain: il l’a trouvé bien meilleur que celui de sa propre fabrication. - Cela ne m’explique pas pourquoi, ou comment, vous êtes devenu alchimiste. Au moins, vous êtes-vous servi de cet Elixir extraordinaire? - Qui, moi??? Il rit un peu, puis hocha la tête. - Croyez ce que vous voulez. Ne vous ais-je pas prévenu qu’à cause du voeu mal exposé que fit ma sainte femme de mère, j’étais né maudit? Monsieur Cyrano de Bergerac, qui fut de mes intimes, décrit d’étranges personnes dans ses Etats de la Lune et du Soleil: Des gens, apparemment comme vous et moi, mais qui naissent âgés, chauves, barbus, ventrus, impotents. Ils savent tout, possèdent à dix mois l’expérience des centenaires. Petit à petit, à mesure qu’ils s’enfoncent dans l’existence, vers leur but ultime, qui est semblable au nôtre, les cheveux et les dents leur poussent, leurs membres s’épaississent, leur peau se lisse, les voici un matin presqu’imberbes, et oublieux de la moitié des choses qu’ils savaient à leur naissance. Au terme de leur vie, ce seront des nouveau-nés, aussi tyranniques que ceux que nous côtoyions, mouillant leurs couches. C’est moi qui inspirai à Cyrano cette vie à l’envers qu’il décrivit, avec moins d’emphase que Corneille, qui l’admirait beaucoup, et autant d’esprit que Molière, qui pourtant le plagiait. - Donc, cette malédiction? - Oui, c’est vrai, je m’égare. - Ma mère vous le dirait, si elle était encore de ce monde: rien n’est plus agaçant que d’engendrer un enfant exceptionnel, quand bien même on y découvre quelques compensations. Lorsque la sage-femme me déposa sur le coussin, encore tout sanglant de ma malencontreuse intrusion en ce monde, elle ignorait qu’elle avait permis la naissance d’un monstre. - Un monstre??Vous n’exagérez pas? - Que non! Elle me retourna, me fessa vigoureusement, avec toute la tendresse et l’efficacité professionnelle souhaitables, et tandis que j’hurlais pour la remercier de ses bontés, de m’insérer dans la longue cohorte des rougeoles, véroles et autres fariboles à venir, mes mains encore humides effleurèrent la taie de l’oreiller, et les fils de lin se transformèrent en fils d’or. Agé de quelques jours, on m’avait fait toucher à peu près tout le mobilier de la maison. Seules les pierres ne réagissaient pas, ni certains bois comme le chêne ou l’olivier, par quelque caprice aussi inexplicables que le reste. Mais une assiette, un gobelet, une cuiller, un pot de chambre qui ne fut pas en or, et en or massif, cela n’existait pas. Pas plus que la sage-femme, ma sainte femme de mère ne savait pas tenir sa langue. Pensez si les voisins affluèrent! Des fourmis processionnaires, jaloux, hargneux, sourires et miel fielleux en bouche quand ils s’adressaient à moi. Mes biberons n’interrompaient pas leur défilé. Chacun m’apportait ce qu’il possédait de plus lourd, de plus volumineux, et repartait comblé, la chemise transformée en armure d’or, tanguant dans des pantalons qui ne pliaient plus aux genoux. Pendant ce temps, moi, je dépérissais, faute de sommeil et de tranquillité. La malédiction commençait. Bientôt, l’or foisonna tellement chez nous et autour de nous que les cours de la Bourse s’effondrèrent: c’est ainsi qu’un certain Law dut inventer le billet de banque afin de rééquilibrer le budget de la nation, qui venait de changer de nature, mais pas de besoins. Comme nous étions tenus pour responsables, et que ma santé prenait la poudre d’escampette, nous déménageâmes pour une campagne lointaine, celle où vous m’avez découvert, mais la ville m’a rattrapé bien avant vous , -où je parvins finalement à me rétablir, je vous remercie. Quel enfer, mon enfance! Instruite par l’expérience, ma chère maman s’ingéniait à m’empêcher de toucher du métal, du linge ou de la faïence. Je portais des gants en permanence. Pour plus de sûreté, elle me liait les mains derrière le dos, vu de face, je ressemblais alors à un écolier modèle. Pas un ami, pas un copain, pas un match de foot ou une course de vélo. Je ne connais pas de plus dure prison que d’être un être d’exception. A la longue, je devins une sorte d’ échalas efflanqué aussi seul que le Roi sur l’échiquier quand la partie est terminée, Ma mère boutonnait ma veste après l’avoir jetée sur mes épaules si bien que ceux qui ne me connaissaient pas me croyaient doublement manchot. Pas une seconde qui ne fut un problème. J’étais couvé par l’amour d’une mère, celui, vous savez bien, que nul n’oublie, et les craintes qui la taraudaient à mon endroit. En outre, je devais périodiquement me rendre en ville, chez tant de praticiens, psychologues, spécialistes divers que pas un seul de leurs visages n’a échappé à mon oubli. Ils auraient publié, parait-il, sur ma personne des ouvrages savantissimes, qua ma chère maman ne lisait pas puisqu’elle savait à peine lire, et qu’aucun de leurs auteurs ne songeât à lui offrir jamais. C’est pour échapper au malheur d’être unique dans mon genre, moi qui ne rêvais qu’à ressembler aux autres gosses, aux autres jeunes gens de mon âge, que je tombais sur le monde insensé des alchimistes, sous la personne d’un grand vieillard qui se faisait nommer, pour des raisons ésotériques, Vulkanis les jours pairs, Cornélius les jours impairs, et Ialdabaoth le mercredi des Cendres. Il prit sur lui de me délivrer de mes liens et de mes gants. Il ne se lassait pas de me voir manipuler son athanor, embrasser des bassins. Il y avait finalement plus d’or chez plus d’or chez lui qu’il n’y en eût jamais chez Nicolas Flamel. Pour des raisons inverses, nous cherchions ensemble quelle pouvait bien être la materia prima. Nous partions de concert pour des quêtes poétiques, recueillir dans des bonbonnes la rosée matinale des fleurs, nous grattions avec des instruments de corne tout ce que la nature offre d’étamines et de pistils. Ou encore, par une sorte de descente aux Enfers, dans les bouges et les lupanars les plus répugnants de la cité, afin de nous approvisionner en serviettes menstruelles souillées, ou cette liqueur que secrète la femme quand elle griffe et mord...Nous avions bien trouvé l’astuce pour recueillir ce suc précieux. mais quel problème pour faire jouir une pute! Il m’est impossible de me souvenir quand Vulkanis obtint la Pierre Philosophale. Ni même s’il était ce jour-là Vilkanis et non pas Cornélius. Pourtant, ce fut pour moi une journée mémorable: j’en avais enfin terminé avec la transmutation vers l’or, et commençais celle de l’argent. - J’ai progressé, s’exclamait Vilkanis, j’ai enfin redécouvert l’Or Potable! - J’ai régressé, exultais-je à mon tour. Je ne fais plus d’or, rien que de l’argent, quel ravissement! Comme j’étais encore loin de ressembler à tout le monde, de parvenir à me fondre dans la foule de mes contemporains. Je ne sais rien de plus émouvant qu’une casserole d’aluminium qui reste en aluminium, qu’une cocotte de fonte qui s’obstine à demeurer une brave cocotte d’ancienne fonte bien noire et bien opaque. Vulkanis et Cornélius disparurent un mercredi qu’ils répondaient au nom gnostique de Ialdabaoth. Je stagne ici depuis lors, accompagné du même souffleur sournois qui tente de me chiper ma clientèle, quand je n’aspire, l’imbécile! -mais il ne me croit pas, - qu’à la lui donner. Aujourd’hui, je ne fais plus d’or, et depuis longtemps. L’argent me coûte des efforts insensés. J’attends avec impatience le moment béni où je transformerai un écu de vingt francs en une rondelle de plomb de 5 centeuros. - Je vous plains, lui dis-je. Vous n’êtes pas encore à la veille de trouver le bonheur. - Je le sais. D’autre part, je ne puis pas abandonner. Et puis, je connais trop de choses. Il fit un petit geste vague de la main, qui heurta le bouton de cuivre de sa porte. Sous mes yeux, il devint étain, gris, beau, terne. - Allons, chuchota t’il, résigné, en refermant sa porte sur mes talons. Ce n’est pas fini. Je le suivais par la pensée dans son petit laboratoire, acharné à découvrir comment devenir comme tout le monde, alors qu’il ne serait, par la force des choses et des enchantements qui nous précèdent, jamais comme personne. Parfois, il en est un qui se distingue, qu’il l’ait recherché ou non n’est pas l’important. Il entre alors chez nous, parmi les maîtres du Domaine, quelle que soit son apparence ou sa couleur. Il se confond avec nous. Un matin, il s’estompe, entraînant quelques-uns dans un effacement qui oblitère souvent jusqu’à son nom. Moi, ils me surnomment: " L’Héritier", " L’Observateur". Ici, de quoi ais-je hérité, et qu’ais-je observé? Je sais seulement pourquoi mon frère, celui qui est parti, a une bouche ronde: c’est parce qu’il rit. La nuit est tombée. La ruelle où se tient, dans un renfoncement, la maison de l’alchimiste, est déserte, hormis un chat presque bleu suivant une piste que lui seul perçoit. Un tournant dissimule une des entrées de la ruelle, mais l’autre est brillamment éclairée, c’est une avenue, avec des magasins illuminés devant lesquels défilent des personnes pressées de se rendre vers leur commune destination, et où je reconnais, seule flâneuse, ma soeur Hélène, dans sa robe exotique, à la fois rutilante et sage. Des véhicules, des autobus se croisent. Comme un insecte, je suis moi aussi attiré vers la lumière, vers le bruit. Et pourtant, dans mon dos, résonnent sur les pavés ronds les pas cadencés du guet cuirassé, la hallebarde sur l’épaule, incitant les habitants à dormir en paix. ::: l'auteur ? gheorgh@infonie.fr |