- Tous
les chiens porteront désormais un collier anti-puce, déclara monsieur le maire du haut de sa tribune.
 
Et toutes les puces quittèrent le village.
 
Sur la route, on voyait de longues files de puces sans chien. Elles partaient à la recherche d’un pays plus accueillant, d’un pays rempli de chiens heureux. Les vieilles puces étaient très tristes. Certaines avaient passé plusieurs années dans le cou de l’épagneul de monsieur le maire, d’autres derrière les oreilles du cocker de l’épicière. Une grand-mère puce pleurait amèrement, où retrouverait-elle une queue aussi douillette que celle du Loulou de la postière? Les jeunes puces étaient joyeuses parce qu’elles n’avaient encore jamais voyagé. Elles faisaient des cabrioles tout en bavardant gaiement:
 
- Moi je voudrais trouver un petit basset, pour sauter d’un seul bond de son dos sur la route.
- Moi au contraire je voudrais habiter sur un berger allemand, pour dominer toutes les autres puces.
- Peut-être aurons-nous des caniches, il paraît que leurs bouclettes sont très confortables.
 
L'arrière grand-mère de toutes les puces était portée par trente-cinq petites puces, car elle était obèse et ne pouvait plus sauter. Elle avait vécu très longtemps sur le ventre de Gaston, le chien du boucher qui n’avait pas de race définie. Gaston était un très bon chien, gras et joueur, toujours de bonne humeur. L'arrière grand-mère était heureuse comme une jeune puce de sortir un peu de son village. Bien sûr, elle regrettait Gaston, mais elle était certaine de le revoir un jour, Gaston était bien trop malin pour rester dans un village sans puce. Elle chantait à tue-tête pour entraîner les vieilles puces fatiguées. Parfois, elle demandait aux trente-cinq puces qui la portaient de s’arrêter un instant, et toutes les autres puces s’arrêtaient aussi. L'arrière grand-mère faisait alors de grandes déclarations comme monsieur le maire:
 
- Demain, nous sauterons sur quelques chats errants pour nous amuser un peu.
 
Mais les chats étaient toujours pressés. Ils vaquaient à leurs affaires sans se préoccuper des puces.
 
- Ne vous désespérez pas! hurlait l'arrière grand-mère de haut de ses trente-cinq puces porteuses. Nous trouverons bientôt un village où le collier anti-puce n’existe pas.
 
Les puces reprenaient courage et avançaient encore, par petits bonds. Elles sautaient, elles sautaient, elles sautaient. Elles sautèrent tant qu’elles se retrouvèrent bientôt au-dessus de la route, sur la colline. Tout en haut de la colline il y avait un petit village rose entouré de fleurs. Un petit village qui semblait heureux. Pourtant dans ce village tous les enfants pleuraient parce qu’une épidémie en avait chassé tous les chiens. Sans chien, ce village gai était devenu un village triste.
 
- Ne pleurez pas! criait le maire du haut de sa tribune, un jour les chiens reviendront au village, j’en suis certain. Peut-être même sont-ils déjà en route, ils vont apparaître devant nous d’un jour à l’autre.
 
Les enfants cessèrent de pleurer pour guetter l’arrivée des chiens.
 
Ils ne virent que des puces, des centaines de puces qui gravissaient la colline. Ils coururent prévenir le maire:
 
- Nous allons être envahis par les puces.
- Quel bonheur! s’écria le maire, si les puces arrivent les chiens ne sont pas loin. Il faut vite préparer une grande fête pour accueillir les puces.
 
Aussitôt, on tendit de grandes guirlandes sur la place, la fanfare municipale entama avec vigueur "Le chant du départ", parce qu’elle ne connaissait rien d’autre. Les petites filles firent une haie d’honneur le long de la grande rue. Les garçons juchés sur de grosses pierres criaient en battant des mains:
 
- Vive les puces! vive les puces!
 
Un peu étonnée d’une telle ovation, l'arrière grand-mère des puces considérait cette foule débordante de joie d’un œil mi-clos. Elle n’aurait jamais pensé que la venue d’un bataillon de puces pouvait provoquer tant de joie. Les vieilles puces retrouvaient le sourire, les jeunes puces se livraient à mille acrobaties pour montrer leur bonheur, et finalement l'arrière grand mère fut portée en triomphe.
 
Au bout de deux heures de réjouissance, l'arrière grand-mère des puces demanda à voir les chiens, car dame! c’était bien le plus important. Tous les habitants du village rose baissèrent tristement la tête. Le maire courageusement se hissa sur son estrade et annonça d’une voix ferme:
 
- Les chiens seront ici demain.
 
La fête reprit de plus belle. On dansa toute la nuit dans tout le village. Les vieilles puces elles-même gambadèrent jusqu’au petit jour. L'arrière grand-mère tenta une petite pirouette, mais elle retomba très lourdement. Un peu vexée elle se réfugia sur l’estrade près du maire et s’endormit.
 
Le lendemain matin, tous les habitants du village et toutes les puces se postèrent à l’entrée de la grande rue pour ne pas manquer l’arrivée des chiens. A midi l’arrière grand-mère commença à s’impatienter.
 
- Ils ne vont pas tarder, assura le maire.
 
A cinq heures, l’arrière grand-mère furieuse sauta sur le crâne du maire et le piqua deux ou trois fois en hurlant:
 
- Quels chiens attendez-vous?
- Les vôtres, dit le maire en rougissant.
- Les nôtres? Mais nous n’avons pas de chien. Nous sommes des puces sans chien.
- Des puces sans chien! répéta le maire stupéfait.
- Eh oui! tout existe, soupira l’arrière grand-mère.
- Eh bien nous sommes dans un village sans chien! tout existe, soupira le maire.
 
L’arrière grand-mère réfléchit un instant à la gravité de la situation. Elle pensait à toutes les petites puces et à tous les enfants qui attendaient les chiens. Comment leur annoncer l’affreuse nouvelle? Elle eut soudain une idée et sauta sur l’estrade:
 
- Mes chères puces, mes chers enfants, les chiens ne viendront pas aujourd’hui, ni même demain.
 
Une rumeur de mécontentement s’éleva dans la foule.
 
- Rassurez-vous, reprit l’arrière grand-mère, monsieur le maire et moi-même avons décidé de retarder l’arrivée des chiens pour vous laisser le temps de préparer le village. Où sont les niches, où sont les petits coussins brodés, où sont les gamelles décorées? Si les chiens voyaient ce village sans confort, ils repartiraient aussitôt. Voulez vous garder vos chiens désormais?
- Oui! crièrent les enfants.
- Oui! crièrent les puces.
- Alors, il faut mettre une jolie niche devant chaque maison, et dans chaque niche un coussin brodé et une gamelle décorée. Tous au travail.
 
Les habitants du village, les enfants, les puces se regardèrent, consternés. Il faudrait de nombreuses années pour fabriquer toutes ces niches, broder tous ces coussins et décorer toutes ces gamelles. Une petite puce délurée demanda la parole:
 
- Pourquoi construire des niches alors que chaque habitant a une maison? Nous inscrirons sur chaque maison un seul mot: "Niche" et chacun vivra dans la niche de son chien qui sera ravi de partager sa demeure avec son maÎtre.
 
Elle fut très applaudie.
 
Une deuxième puce proposa à son tour:
 
- Pourquoi broder des coussins alors que vous avez tous un lit douillet? Nous inscrirons sur chaque lit "Bonne nuit Médor" et chacun dormira dans le lit de son chien.
 
Elle ne fut pas très applaudie. Tous voulaient un chien mais de là à le voir coucher dans son propre lit! L’idée fut tout de même acceptée.
 
Une troisième puce s’écria:
 
- Les chiens n’ont pas besoin de gamelles décorées, vous possédez tous des assiettes avec des petites fleurs?
- Oui.
- Alors, les chiens mangeront dans vos assiettes.
 
Il y eut quelques protestations. Les grands-pères ne paraissaient pas très contents.
 
- Moi je n’aime pas que l’on mange dans mon assiette, dit un vieux avec une grande barbe blanche.
- Je me suis trompée, dit la petite puce, je voulais dire: vous mangerez dans une assiette aussi jolie que celle de votre chien.
- Ah alors! Dans ces conditions, évidemment nous ne pouvons refuser.
 
Le lendemain, les enfants et les puces coururent prévenir le maire et l’arrière grand-mère des puces:
 
- Les chiens peuvent arriver, le village est prêt pour les recevoir.
- Déjà! crièrent en même temps le maire et l’arrière grand-mère.
 
Ils parcoururent le village. Sur chaque maison, on pouvait lire la même inscription écrite à la peinture bleue "NICHE".
 
- Et les coussins? Et les gamelles? demanda le maire.
- Puisque toutes les maisons sont maintenant des niches, tout ce qui se trouve à l’intérieur appartient naturellement aux chiens. Ils ont des lits, des fauteuils, des chaises, des tables, des piles d’assiettes, des bols, des verres, des...
- Assez, cria l’arrière grand-mère.
 
Et elle murmura:
 
- C’est malin, que leur dire maintenant?
- Quelle catastrophe, soupira le maire.
 
A cet instant, de joyeux aboiements s’élevèrent de la plaine. Ils semblaient se rapprocher de seconde en seconde:
 
- Ouah! ouah!
- Des chiens, des chiens, mais d’où viennent-ils?
 
Ce fut une belle bousculade jusqu'à l’entrée du village. Les grands-parents, les parents, les enfants et les puces, tous voulaient voir les chiens.
 
Ils purent admirer une longue file de chiens qui grimpait le petit sentier en jappant et en remuant la queue en cadence.
 
- Mais c’est Gaston, hurla l’arrière grand-mère en reconnaissant le chien du boucher.
- Mon épagneul, mon épagneul, répétait une puce en pleurant de joie.
- Mon loulou, voilà mon loulou, criait une autre. Ah quel bonheur de retrouver la queue ébouriffée de mon cher loulou!
 
Gaston entra le premier dans le village.
 
- Nous ne pouvions plus vivre sans nos chères puces, avoua-t-il. Nous étions très tristes. Nous faisions semblant de nous gratter, mais ce n’était pas la même chose. Alors, nous avons arraché nos colliers anti-puce et nous sommes partis à la recherche de nos petites amies.
 
Dans le village, ce fut la plus grande fête que l’on ai vue de mémoire d’hommes, de femmes, d’enfants, de chiens et de puces.
 
D’ailleurs cette fête n’est pas encore terminée.
 
 
 
 
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l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants.
 
iris04@infonie.fr