Les
cheveux de François étaient rouges. Ils s’élevaient en boucles rondes au-dessus de sa tête comme une auréole. Les autres enfants n’aimaient pas François puisqu’il ne leur ressemblait pas. Ils le poursuivaient dans la rue en criant: «sale rouquin», ou «vilaine tomate» et ils lui tiraient cruellement les cheveux. A l’école, François restait toujours seul à son pupitre, au dernier rang de la classe. Pendant la récréation, aucun enfant ne voulait jouer avec lui, alors, François s’asseyait par terre dans un coin de la cour, et il recevait des coups de pieds et des injures. Il était très malheureux.
 
 
François habitait avec sa maman dans un immeuble situé à l’orée du bois de Boulogne, juste devant l’entrée du jardin d’acclimatation. Ce jardin aménagé en parc de divertissement pour les enfants faisait rêver François. Chaque dimanche, le front collé à un carreau de la fenêtre, il regardait les filles et les garçons qui entraient en riant dans ce petit paradis. François aurait tant aimé courir avec eux dans les allées vertes, le long des manèges et des portiques, jusqu’au petit zoo plein d’animaux rares.
 
 
La maman de François, comme toutes les mamans, trouvait son petit garçon très beau et elle aimait beaucoup ses cheveux rouges. Elle ne comprenait pas pourquoi François était toujours seul, toujours désolé.
 
 
- Va au jardin jouer avec les autres enfants, disait-elle souvent.
 
 
Mais François secouait la tête tristement. Un jour sa maman lui acheta un beau ballon, tout rond, tout rouge. François ne résista pas au plaisir de voir bondir son ballon dans les rayons dorés du soleil, et il courut jusqu'à l‘entrée du jardin d’acclimatation.
 
 
Le petit train vert et jaune qui se promène dans le bois arrivait justement, avec ses wagons remplis d’enfants.
 
 
- Oh une tomate! cria l’un d’eux en apercevant François.
 
 
Aussitôt une dizaine de gamins formèrent une ronde autour de François. Ils tournaient en chantant:
 
 
«Regardez la vilaine tomate, qui a un ballon rouge comme sa tête»
 
 
François lâcha son ballon et s’enfuit en pleurant.
 
 
Pour le consoler, sa maman lui offrit une grande bouteille d’encre de chine, une plume et un bloc de papier à dessins.
 
 
Assise près de lui, elle lui tricotait des chaussettes rouges tandis qu’il dessinait quelques animaux. François aimait beaucoup dessiner, pourtant, il ne pouvait oublier les enfants du jardin. Lorsque la cloche du petit train tintait, François s’élançait vers la fenêtre et de grosses larmes roulaient sur ses joues.
 
 
- Fais attention François, disait sa maman, ne renverse pas l’encre de chine sur mon tricot, il deviendrait tout noir.
 
 
Tout noir? François eut une idée. Il vida une bonne partie de la bouteille d’encre de chine sur ses cheveux en prenant bien soin de tous les imbiber , puis il se planta devant un miroir. Son visage était maintenant encadré de grosses boucles noires.
 
 
- Je peux aller au jardin, je peux aller au jardin, répétait-il en tremblant de bonheur.
 
 
- Prends bien garde à la pluie, car l’eau fait disparaître l’encre, cria sa maman lorsqu’il descendit joyeusement l’escalier.
 
 
Des enfants, blonds ou bruns, sautaient du petit train en riant. Une fillette, aux grands yeux bleus, s’approcha doucement de François:
 
 
- Je m’appelle Claire. Je ne connais personne ici, veux-tu jouer avec moi? dit-elle avec un sourire.
 
 
François regardait avec ravissement les longs cheveux noirs et bouclés de Claire. Il murmura enfin:
 
 
- Je m’appelle François, je ne connais personne...
 
 
- Viens, dit Claire en lui prenant la main.
 
 
Ils entrèrent dans le jardin.
 
 
François émerveillé découvrait les manèges qui tourbillonnaient dans le vent, les balançoires roses et bleues. Il riait devant les miroirs déformants qui lui renvoyaient son image grossie, allongée, ou tordue, mais toujours surmontée d’une belle toison noire.
 
 
François et Claire jouèrent longtemps parmi les autres enfants, puis, ils achetèrent des gaufres pour les distribuer aux grosses otaries et aux petits singes gris.
 
 
Soudain, François vit un gros nuage dans le ciel, quelques petites gouttes de pluie commençaient déjà à tacher les allées.
 
 
Il cria effrayé:
 
 
- Il faut que je rentre tout de suite.
 
 
Et il se sauva à toutes jambes.
 
 
 
 
Le dimanche suivant, Claire attendait François devant la porte du jardin. Ils s’embrassèrent en mêlant leurs boucles noires, puis ils entrèrent dans le jardin en se tenant par la main.
 
 
L’après-midi fut merveilleuse. François et Claire couraient d’un manège à l’autre. Ils se perdaient dans le labyrinthe, ils grimpaient derrière les autres enfants sur de petits échafaudages de bois et retombaient en riant, dans le sable, ils glissaient à perdre haleine sur le toboggan géant. Ils étaient heureux.
 
 
Ils suçaient une glace à la fraise devant le petit enclos des biches lorsque l’orage éclata. C’était un orage terrible, le tonnerre grondait, le ciel était traversé d’éclairs et la pluie tombait à grosses gouttes. En une minute François fut trempé, il sentait l’eau ruisseler dans son cou. Il baissa la tête, de longues traînées noirâtres apparaissaient sur sa chemise. Il savait bien que ses cheveux étaient de nouveau écarlates, il n’osait plus regarder Claire. Il attendait les moqueries de la petite fille, mais Claire ne disait rien.
 
 
François releva enfin la tête. Il vit briller les cheveux de Claire dans la lumière grise de la pluie et il poussa un cri. Claire avait des cheveux rouges.
 
 
La fillette avait caché son visage dans ses mains et elle disait tristement:
 
 
- J’avais mis de l’encre sur mes cheveux parce que je ne voulais plus qu’on se moque de moi, et je voulais jouer avec les autres enfants.
 
 
Chaque dimanche François et Claire jouent et rient au jardin d’acclimatation et leurs cheveux rouges resplendissent dans le soleil. Ils ont l’air tellement heureux que tous les enfants qui bondissent du petit train jaune et vert les envient et voudraient bien leur ressembler.
 
 
 
 
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l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants.
 
iris04@infonie.fr