| En arrivant chez ses grands-parents qui habitaient sur une île, Guillaume sautait de joie Comme chaque été, il savait que ses vacances seraient heureuses. Il demanda tout de suite : -Quand irons-nous chercher des coquillages ? -Après le déjeuner, dit son grand-père en souriant. -Pourquoi pas ce matin, demanda Guillaume. -Tu sais bien, Guillaume, qu’il faut attendre la marée basse. Pourtant, guillaume commença aussitôt à préparer les seaux, les bottes, les petites pioches, les grattoirs et petits râteaux. A midi il sortit les vélos. Il était prêt, il songeait à tous les délicieux coquillages qu’il pêcherait et mangerait bientôt. Il ramènerait aussi des étoiles de mer, pour décorer sa chambre. Il trépigna d’impatience pendant tout le déjeuner. A deux heures le grand-père dit enfin : -Nous pouvons partir. -ne rentrez pas trop tard, cria la grand-mère. -Nous rentrerons lorsque la mer montera, pas avant, répondit le grand-père. Il cligna de l’œil à Guillaume et ajouta : -Ne prépare rien pour le dîner, nous te rapporterons de pleins seaux de moules, de palourdes, de coques. Ils pédalèrent quelques minutes sur une petite route poussiéreuse, puis s’engagèrent dans la forêt de pins qui se poursuivait jusqu'à la plage. La mer s’était retirée loin, presque à la limite de l’horizon. On apercevait les silhouettes courbées des pêcheurs éparpillés sur les rochers. -C’est une belle marée, dit le grand-père en se frottant les mains. Ils avancèrent doucement sur les pierres toutes recouvertes d’algues en prenant soin de ne pas glisser. -Là, il doit y avoir des moules, dit le grand-père en posant son seau. Ils commencèrent à gratter le sable mouillé. -Il n’y a rien du tout, dit Guillaume au bout d’un moment. A cet instant une jeune femme vêtue d’une longue robe bleue, les cheveux serrés dans un foulard rose, passa prés d’eux. Elle portait deux grands seaux qui paraissaient fort lourds -Ah ! gémit le grand-père, elle est déjà la cette bourrique. -Elle a bien pêché ! s’exclama Guillaume. -Chaque jour c’est la même chose, dit le grand-père d’une voix dépitée, elle arrive la première et rempli ses seaux. Ensuite, elle va les porter dans sa cabane et revient aussitôt pour en remplir d’autres. Elle ramasse tout, absolument tout, et les autres ne pêchent plus rien. Oh la maudite bourrique ! la revoilà déjà. La femme s’approchait d’eux en sautant d’une pierre sur l’autre. Elle balançait gaiement ses seaux, vides cette fois. -Allons plus loin, peut-être trouverons-nous des palourdes, dit le grand-père. Mais ils ne virent aucune palourdes La femme en bleu passait et repassait sans cesse devant eux avec ses seaux pleins de coquillages et d’eau de mer. Les autres pêcheurs se lamentaient : -Nous ne pêchons plus rien, quel malheur ! c’est la faute de cette femme. -Suivons la , proposa le grand-père. La femme s’était accroupie entre deux rochers, sa jupe bleue bien étalée autour d’elle, et sa main allait du sable au seau dans un continuel va-et-vient. Elle souriait, indifférente aux regards hostiles qui l’entouraient.. A deux pas d’elle, les autres pêcheurs grattaient, creusaient, sans apercevoir la moindre petite coquille. La mer remontait déjà. Les pêcheurs désolés s’en retournèrent tous bredouilles. Guillaume était très déçu -Essayons encore par là, dit-il. Mais son grand-père haussa les épaules : -Nous ne trouverons rien. Depuis que cette femme est sur l'île, personne n’a ramassé un seul coquillage. Il n’y a même plus d’étoiles de mer, pourtant, d’habitude, la plage en est jonchée. -Mais comment une seule femme peut-elle tout pêcher et tout manger ? demanda Guillaume. -Personne ne le sait.. Elle ne peut évidemment pas consommer tout ce qu’elle emporte dans sa cabane. Nous pensons bien qu’elle se livre à un trafic louche. Le soir elle rode sur la plage avec ses seaux. Certains pensent qu’elle vend ses coquillages à des voyous recherchés par la police. Ils vivent sur un bateau en pleine mer. Ils doivent la rejoindre la nuit, mais personne ne les a jamais vus. Le retour à la maison fut triste. Guillaume baissait la tête, le grand-père pédalait en silence. En voyant leurs visages maussades et leurs seaux vides, la grand-mère dit simplement : -Ah ! la femme en bleu était là. Durant tout le repas ils parlèrent de cette femme en bleu. Guillaume apprit qu’elle habitait sur l’île depuis trois mois. Elle était arrivée en barque un matin avec quatre poules. Elle s’était installée dans une bicoque en bois à la lisière de la forêt. Cette cabane appartenait à un vieux pêcheur disparu depuis longtemps, mais elle était encore en bon état. La femme en bleu l’avait recouverte de fleurs aux couleurs éclatantes, et ces fleurs ne se fanaient jamais. Dans la journée, la femme en bleu ne quittait sa baraque qu’à marée basse, pour pêcher. La nuit, elle sortait avec ses seaux et virevoltait dans la mer jusqu’au petit matin. Une fois pas semaine, à marée haute, elle s’en allait sur sa petite barque. Les pêcheurs reprenaient espoir, peut-être ne reviendrait-elle pas ? Mais elle rentrait avant la marée suivante, les bras chargé de paquets, et elle regagnait vite sa cabane. Quelques instants après, elle était de nouveau à la pêche avec ses seaux. -Elle trafique, elle trafique, répétait la grand-mère en hochant la tête. Après le dîner, le grand-père s’endormit sur son fauteuil. La grand-mère prit son tricot. Assis sur le rebord de la fenêtre, Guillaume songeait à la femme en bleu. Elle était sans doute sur la plage maintenant, que faisait-elle ? Guillaume dit soudain : -Mamie, je voudrais aller me promener sur la plage. La grand-mère releva les yeux au-dessus de son tricot : -Mais il fait presque nuit, tu iras te promener demain. Cet instant une voix s’éleva sur la route : -Guillaume ! Guillaume ! Guillaume se dressa : -Tu entends Mamie ? c’est Alice, la fille de nos voisins, elle va à la plage.. -Mais elle connaît bien le chemin et la forêt, elle habite ici toute l’année. -Je vais avec elle, dit Guillaume tout excité. Il s’élança vers la porte. -Ne reste pas dehors trop longtemps, dit la grand-mère. Le jardin était déjà tout gris. Guillaume aperçut une petite lumière sur la route. Il traversa le jardin en criant : -Attends-moi, attends-moi. La lumière s’immobilisa. -C’est toi Guillaume ? demanda une petite voix. Guillaume voyait maintenant la petite fille en robe claire qui tenait une lanterne à la main. En deux bonds, il fut prés d’elle : -Je viens me promener avec toi. -Je ne me promène pas, je guette, dit Alice d’un ton grave. -Que guettes-tu ? Elle chuchota : -La femme en bleu. -Moi aussi, murmura Guillaume. La route longeait la forêt, la nuit devenait plus épaisse. Guillaume marchait à côté d’Alice. Il espérait qu’elle lui parlerait encore de la femme en bleu, mais elle se taisait. -Tu vas souvent sur la plage le soir ? demanda-t-il pour rompre le silence. -Tous les soirs. Je ne suis pas la seule, tu verras, derrière chaque arbre il y a quelqu’un. Nous la guettons tous. -Et que fait-elle ? -Je ne sais pas, avoua Alice. Elle court avec ses seaux, puis, elle sautille dans la mer. Parfois, elle chante et elle rit. -Toutes les nuits ? -Oui. -Même à marée basse ? -A marée basse, elle pêche avec une petite lanterne. Elle ne porte pas ses seaux dansa la cabane. Elle avance toujours un peu plus vers le large. Lorsque la mer remonte, la femme revient doucement en même temps que l’eau . Guillaume et Alice quittèrent bientôt la route pour s’enfoncer dans la forêt. La nuit était encore plus noire sous les arbres. Guillaume frissonna. -Si tu as peur, ne vient pas, dit Alice. Guillaume fit semblant de rire, mais il n’était guère rassuré. -Nous ne verrons rien, dit-il. -Mais si benêt, regarde devant toi. Au bout de la voûte obscur des arbres, la lumière dorée de la lune éclairait le sable et illuminait la mer. Alice se dissimula derrière un petit buisson de ronces -Je me cache tous les soirs ici, dit-elle. Guillaume se glissa près d’Alice. Des ombres s’agitaient autour d’eux et on entendait des chuchotements. -Tous les pêcheurs sont là, murmura Alice. Soudain la femme en bleu apparut sur la plage avec ses seaux. Dans la forêt, les chuchotements cessèrent Chaque ombre s’abrita derrière un arbre et ne bougea plus. La femme marchait vers la mer. Une petite vague roula doucement sur ses pieds. La femme avançait toujours. Elle avait de l’eau jusqu’aux mollets, sa jupe bleue toute mouillée se collait à ses jambes. La femme gambadait dans la mer en gesticulant. Par moment, le vent apportait son rire jusque dans la forêt. Puis, elle sortit de l’eau et courut jusqu'à sa cabane en balançant ses seaux vides. Un murmure s’éleva dans la forêt : -Elle est rentrée, elle est rentrée. Mais la femme, courbée par le poids de ses seaux, était de nouveau sur la plage et se hâtait vers la mer. -Et voilà, dit Alice ,elle fait la même chose toutes les nuits. Elle va plusieurs fois dans sa cabane remplir ses seaux, et elle gigote dans la mer. -Elle vend sa pêche à un sous-marin, dit une grosse voix tout prés des enfants. -Un tout petit sous-marin qui se faufile dans un mètre d’eau, répondit une autre voix ironique. -Elle se moque de nous, elle se moque de nous, crièrent plusieurs voix pointues. Une rumeur grondait maintenant entre les arbres. -Oui elle se moque de nous, elle est folle, nous perdons notre temps, rentrons chez nous. Et de chaque arbre se détacha une silhouette grise qui se perdit dans la nuit en direction du village. -Nous sommes seuls cette fois, dit Guillaume. -Oui, chaque soir i c’est la même chose. Les pêcheurs s’énervent et s’en vont. Le lendemain, elle leur chipe tous les coquillages, alors , le soir, ils reviennent pour la surprendre., mais ils ne surprennent rien du tout. -Toi aussi tu reviens pour rien ma pauvre Alice. -Oui. -Mais c’est inutile, il faut chercher à comprendre. -Comment ? -Pendant qu’elle est dans l'eau, allons visiter sa cabane, dit Guillaume. -Et si elle arrive ? -Nous nous cacherons. Ils s’approchèrent tout doucement de la baraque. La porte était fermée. -Tu vois ? nous ne pouvons pas entrer , dit Alice en reculant un peu. Guillaume appuya légèrement sur la poignée de la porte, et la porte s’ouvrit aussitôt. L’intérieur de la cabane était faiblement éclairé par une petite lampe à pétrole. Sur un perchoir, les quatre poules dormaient. L’une d’elle se réveilla et toisa les enfants avec insolence. Alice hésitait à entrer. Guillaume lui prit la main et l’entraîna. -Je veux voir tous les coquillages qu’elle a péché ce matin, dit-il. Il regardait autour de lui. Il n’y avait qu’une table, un petit lit, deux chaises et un réchaud à alcool. -Mais où peut-elle les cacher ? dit Alice. Guillaume aperçut derrière le perchoir des poules, un grand baquet rempli d’eau ; La lampe à pétrole n’éclairait guère ce coin de la cabane. -Donne ta lanterne, dit Guillaume. Il éleva la lanterne au-dessus du baquet. Ils regardèrent avidement. Le baquet ne contenait que de l’eau. -Elle a tout mangé, hurla Alice. -C’est impossible, dit Guillaume. Les pêcheurs ont raison, elle vend ses coquillages, mais à qui ? et comment ? Les poules s’étaient toutes réveillées, elles commençaient à s’ébouriffer en caquetant. -Partons vite, dit Alice, si elle entends crier ses poules, elle se doutera de quelque chose. Ils sortirent. Là-bas, la femme en bleu dansait dans la mer. Pendant toute une semaine Guillaume et Alice espionnèrent la femme en bleu sans découvrir son secret. Plusieurs fois ils entrèrent dans la baraque en l’absence de la femme et se précipitèrent sur le baquet. Il était vide. Pourtant, chaque jour à marée basse la femme ramassait tous les coquillages de la plage, au grand désespoir des pêcheurs. -Elle trafique, elle trafique, et nous n’arrivons pas à la pincer, gémissaient les habitants de l’île. Un soir, alors que tous les autres guetteurs lassés de ne rien découvrir étaient repartis, Guillaume dit à Alice : -Nous n’apprendrons jamais la vérité en restant cachés dans ce roncier. Il faut parler à la femme en bleu. -Mais tu es fou ! s’écria Alice. -Pourquoi ? nous ferons semblant de jouer dans l’eau avec elle, et nous verrons bien ce qu’elle manigance. Ils avancèrent lentement sur la plage. Guillaume sentait la main d’Alice trembler dans la sienne. Il devait lui montrer qu’il n’avait pas peur. Il marcha d’un pas décidé vers la femme en bleu qui sautait dans les vagues. Ils s’approchaient, ils s’approchaient, ils n’étaient plus qu’à un mètre de la femme. Elle ne les voyait pas, elle ne fixait que la mer lumineuse à ses pieds. Soudain, elle se mit à chanter en battant doucement des mains. Guillaume et Alice virent alors, tout autour de la jupe bleue de la femme, des étoiles de mer qui tourbillonnaient. -Encore, encore, chantait la femme, dansez toutes, vous aussi là-bas les paresseuses. Alors les coques, les moules, les huîtres, les palourdes se mêlèrent aux étoiles de mer et commencèrent une farandole juste sous les rayons de la lune. -Comme c’est beau, dit Alice émerveillée. La femme la regarda et sourit. -Mais alors, dit Guillaume, vous ne mangez pas vos coquillages, et vous ne les vendez pas à des voyous ? La femme éclata de rire : -Non, non, dit-elle. -Mais alors pourquoi ramassez-vous tous les coquillages ? -Pour les sauvés des pêcheurs, et aussi du soleil qui les brûle à marée basse. Je les cache dans un grand baquet au fond de ma maison. La nuit, je les ramène dans la mer et nous dansons. -Et pourquoi chaque semaine allez-vous vous promener en barque ? ce n’est pas pour vendre les coquillages ? -Je vais seulement sur le continent pour acheter un peu de nourriture et du blé pour mes poules. -Nous allons vite dire la vérité aux habitants du village, s’écria Alice, ils croient tous que vous êtes une mauvaise femme. -Non, surtout ne dites rien à personne, sinon ils viendraient tous me voler mes amis dans ma maison. -Comment en ramassez-vous autant ? comment les ramassez-vous tous ? demanda Guillaume. -Les coquillages sont mes amis, ils me connaissent bien, ils se cachent dans le sable et ne se montre qu’à moi. Guillaume et Alice ont bien gardé le secret de la femme en bleu. Les pêcheurs qui chaque soir viennent épier derrière les arbres ne comprenne rien; Lorsqu’ils s’en vont enfin, Guillaume et Alice rejoignent la femme en bleu et ses coquillages. Alors, dans la mer toute illuminée par la lune et les étoiles , la fête commence. Les moules sautent de joies, les huîtres font de belles bulles multicolores, les coques tournoient, les palourdes cabriolent et les étoiles de mer font la roue. ::: l'auteur? Iris, interne en pédiatrie, elle aime la mer, les bateaux... et espère avoir plusieurs enfants. iris04@infonie.fr |